Kaosfantasy. Moi, Mor-eldal, Tome 3: Le trésor des gwaks

18 Un tunnel vers les Souterrains

Durant toute la journée suivante, je n’arrêtai pas de réfléchir à la mission que l’on m’avait assignée. J’allai au Capitole mais, cette fois-ci, il y avait un garde à la porte d’entrée et il m’arrêta en me disant : tu ne peux pas passer. Son ton fut si inflexible que je n’osai pas enfreindre les règles, je reculai et partis. Je me rendis chez mon cousin à midi, mais il n’était pas là ; alors, je passai l’après-midi à vendre des journaux et j’y retournai à six heures. Rien, Yal ne revenait toujours pas. Et comme je ne savais pas où était le nouveau Foyer et que ce n’était pas une heure où je puisse aller voir Korther, j’allai m’asseoir avec le P’tit Loup sur un muret d’où l’on voyait la maison aux volets verts et je m’employai à patienter.

Le jour était printanier et l’Esplanade était animée. Je sortis la racine de rodaria et, tout en la mordillant, je baissai les yeux sur mes bottes. Les chiens d’Adoya me les avaient laissées dans un état lamentable. J’avais essayé de reclouer la semelle, mais ma tentative n’avait servi à rien. Pire : j’avais découvert des taches de sang. Et me demandant d’un coup si c’était le mien ou celui du Fauve Noir, j’avais eu envie de jeter les bottes au diable. Cependant, je me rappelai au dernier moment qu’elles m’avaient coûté trois dorés et je me retins.

J’attendis en vain jusqu’à sept heures. Manras et Dil vinrent me voir deux fois, quelques compères ou connaissances passèrent aussi, mais, quand le ciel commença à s’assombrir, les gwaks de ma bande se retirèrent peu à peu. Le P’tit Loup était actif : il avait sympathisé avec une petiote de son âge, fille d’une vendeuse de brioches installée juste à côté. Moi, je lui avais murmuré : chipe, chipe. Mais le blondinet était si petit qu’il ne m’avait pas compris et, au lieu d’aller vers les brioches, il s’était dirigé vers la petiote. Elle lui avait montré sa poupée de chiffon, lui, il lui avait montré le Maître et, maintenant, tous les deux jouaient avec une grande application.

Et moi, pendant qu’ils jouaient, je devins de plus en plus nerveux. Parce que… si je n’arrivais pas à trouver un Daguenoire durant ces trois jours, qu’adviendrait-il ? Disons même qu’il ne me restait pratiquement plus que deux jours.

Un allumeur de réverbères commença à allumer les lumières, la vendeuse de brioches s’en alla avec sa fille et, comme le P’tit Loup les suivait, je soufflai et allai l’arrêter.

— « Halte-là, P’tit Loup. C’est la mère de la petiote, pas la tienne. »

Le blondinet leva un regard froncé et je soupirai.

— « La pâtissière veut pas de toi, gwak. Parce que t’es un gwak, justement. Tu captes ? Allez », l’encourageai-je.

Et je le ramenai près du muret. Je ne m’étais pas encore assis quand je vis Manras et Dil arriver en courant et j’arquai les sourcils. Mais ils n’étaient pas déjà rentrés au Bivouac, ces deux-là ?

— « Débrouillard ! », haleta Manras.

— « Qu’est-ce qu’il se passe, shours ! », répliquai-je, intrigué.

Ils approchèrent et, enfin, Manras expliqua :

— « C’est le Chat Noir. On l’a croisé sur l’Avenue. Il dit que tu rappliques à L’Écrou Fou dare-dare. »

Cela me fit bondir d’excitation.

— « Bonne mère ! En vrai ? Le Chat Noir ? C’est super ! », me réjouis-je en soufflant. « J’y vais ! »

Et je partis en courant laissant mes amis avec le P’tit Loup. Moi qui cherchais les Daguenoires, et il se trouvait justement que Yerris voulait me parler !

La taverne de L’Écrou Fou était à mi-chemin entre Les Ballerines et la Place de Lune, à la frontière avec les Chats. On l’appelait aussi la Maison des Artistes, parce que des gens avec des études et beaucoup d’idées se réunissaient là. J’y étais très rarement entré, mais je me rappelai avoir fait les poches de quelque étudiant ivre sortant de l’édifice.

J’arrivai, je poussai la porte et entrai. Je venais haletant et jetant des coups d’œil assassins à mes bottes, parce qu’elles m’avaient fait trébucher une dizaine de fois en chemin. L’intérieur était animé, avec un type qui était monté sur une chaise pour lancer un discours sur je ne sais quoi au sujet des traditions et, non, messieurs ! Adieu les normes, adieu les règles : l’art doit être libre !

Son affirmation fut acclamée et, entretemps, je fis deux tours sur moi-même et… je souris largement en apercevant le Chat Noir assis à une table en compagnie de… Sla !

L’elfe noire aux cheveux rouges avait une main posée sur son énorme ventre. Je me précipitai vers eux en lançant avec émotion :

— « Bouffres, je suis content de vous voir ! »

Slaryn sourit.

— « Ayô, shour. »

— « Assieds-toi », m’invita Yerris. « Avant de nous mettre en marche, je t’invite à boire un coup. Du vin ? »

J’acquiesçai. Il prit la bouteille qui était sur la table et j’allai demander un verre. Yerris plaça ma chaise entre lui et Sla, et celle-ci me laissa même écouter comment le petiot donnait des coups de pied au-dedans.

— « D’une tempête, il ne peut venir qu’une autre tempête », plaisanta Yerris.

Je me baissai à temps quand Sla décocha une bonne taloche au semi-gnome.

— « Tempête, ta mère », répliqua l’elfe noire. « Ce serait déjà bien qu’il ne naisse pas aussi tête brûlée que son père. Figure-toi, Draen, que ce scafougné s’est fracturé la jambe gauche. »

— « Contusionné », corrigea Yerris. « C’est ce qu’a dit le médecin. Et, c’est précisément pour ça », reprit-il en baissant la voix, « que Korther a besoin d’un autre volontaire dans le tunnel. C’est très facile, t’inquiète pas. T’as juste à entrer dans un trou, laisser les magaras tout au long et sortir. Apparemment, tu n’as pas l’option de dire ‘non’, alors, je te montre le chemin dès que tu termines ton verre et dès que la princesse me le permet. »

Slaryn roula les yeux.

— « Permission accordée. »

Yerris s’inclina théâtralement et je m’esclaffai en voyant qu’ils continuaient à se chamailler comme d’habitude. Malgré tout, quand je finis le vin et que le Chat Noir me donna les clous pour aller payer, j’observai du coin de l’œil que tous deux se regardaient comme deux tourtereaux.

À ma stupéfaction, nous ne sortîmes pas de L’Écrou Fou, mais nous passâmes par la porte de derrière de l’établissement. Le tavernier ne nous dit rien, et j’en déduisis qu’il devait être un ami des Daguenoires… ou un véritable Daguenoire. Braises. Et moi qui avais fait les poches de plusieurs de ses clients…

Yerris découvrit une trappe et nous descendîmes, lui et moi, jusqu’à la cave, dans laquelle le Chat Noir dévoila un passage secret dans le mur.

— « À partir de là, il suffit de descendre et descendre. Tu vas trouver Ab. Il te guidera. Ce type s’amuse comme un gamin en bas avec les explosifs. N’oublie pas de lui rappeler où tu es pour qu’il te fasse pas sauter », plaisanta-t-il. Il indiqua deux sacs. « Emporte-les et donne-les à Ab. C’est des provisions, pas des explosifs », me rassura-t-il. Et, comme je me chargeais des sacs, il s’appuya sur sa béquille, m’observa avec curiosité et ajouta : « Au fait. On vient de me dire que le Fauve Noir est mort. Tu le savais ? »

Je me raidis un peu, mais j’acquiesçai avec désinvolture.

— « Oui. Je savais. »

— « Une grande recrue pour les enfers », sourit Yerris. Et il bâilla. « Apparemment, c’est ceux de Frashluc qui l’ont tué. Pour une fois, ils font quelque chose d’utile ! » Comme je me contentais de hausser les épaules, il m’indiqua le passage secret du menton. « Il vaudra mieux que tu y ailles. Korther veut terminer ça en deux jours. T’as une bonne trotte devant toi », m’avertit-il. « Bonne chance. »

Avec une certaine appréhension, je pris la lanterne qu’il me tendait et pénétrai dans le tunnel. Avant que le Chat Noir ne referme l’ouverture, je laissai échapper :

— « Yerris. »

— « Mm ? »

J’hésitai. Je ne savais pas quoi lui dire. Je souhaitais qu’il me dise : t’inquiète, shour, on sait déjà ce que Frashluc t’a demandé de faire, Korther n’est pas en colère : il t’aidera. Bouffres, comme j’aurais aimé entendre quelque chose comme ça ! Cependant… Je soupirai, découragé. Je pouvais toujours rêver.

Aussi, écartant mes inquiétudes, je lui adressai un sourire badin et dis :

— « Tu m’avertiras quand il naîtra, hein ? Je veux le voir. »

Le semi-gnome noir sourit de toutes ses dents.

— « T’inquiète, shour. »

Souriant, je lui tournai le dos et commençai à descendre, lanterne en main. La porte secrète se referma derrière moi.

Au début, les escaliers étaient plus ou moins réguliers, puis ils devinrent de moins en moins visibles et se transformèrent en une simple pente. J’arrivai à un croisement et m’arrêtai. Il y avait un chemin qui montait et un autre qui descendait. Yerris m’avait dit de descendre, mais… et si celui qui montait me menait de nouveau à la surface ? Alors, je pourrais aller en courant au Dragon Jaune et dire à Frashluc : ça y est, je sais où est l’entrée du tunnel !

Avec cette pensée, je pris le chemin qui grimpait. Cependant, au bout d’un moment, j’arrivai à un cul-de-sac. Était-ce une autre porte secrète ? Peut-être, mais j’eus beau chercher un mécanisme d’ouverture, je ne trouvai rien. Ce fut presque un soulagement. Le cœur noué par la tension, je pris le chemin qui descendait.

Je descendis durant un temps qui me parut interminable. Par moments, des bouffées de chaleur m’arrivaient et me rappelaient d’une manière angoissante la mine de salbronix. Je ne sais depuis combien de temps je descendais quand, soudain, une de mes bottes se coinça et mes orteils heurtèrent une roche. Je faillis m’étaler. Je grommelai, méditai et décidai que c’en était assez : je posai la lanterne et les sacs, ôtai mes bottes et les laissai dans un recoin, souhaitant ne plus jamais les revoir.

— « Traîtresses, vous n’irez pas plus loin », leur dis-je.

Et je repris la marche. Le plafond du tunnel s’abaissait et s’élevait selon les tronçons, mais je n’eus jamais besoin de m’incliner. Être petit devait bien avoir quelque avantage.

Je commençais à me demander si ce tunnel avait une fin quand je perçus des voix. Je continuai à descendre en silence et, peu à peu, je réussis à comprendre des mots. C’était Abéryl.

— « Puissance… puissance cent… non, deux-cent-trente… Non, ça ne va pas. Bouah, bouah, bouah… Je m’embrouille ! Concentre-toi Ab… »

Après l’avoir écouté un moment, je compris qu’il parlait tout seul. Serrant les lèvres dans un sourire irrépressible, je m’approchai dans le tunnel et finis par voir une lumière intense qui baignait tout l’endroit. Assis sur une roche, un cahier sur les genoux, le démon se parlait à lui-même. Il avait ôté le cache-nez qu’il portait toujours, découvrant son visage pâle et… ses marques. Il était transformé. Il leva brusquement ses yeux rouges de démon et parut soulagé de me voir.

— « Diables, mon garçon. Tu ne fais pas de bruit. Alors, ils t’ont enfin trouvé. Approche, y’a du travail. Laisse ces sacs là. Et prends celui-ci. »

J’obéis sans un mot, trop intimidé par ses marques pour lui dire seulement « ayô ». Et, comme nous nous mettions en marche, descendant encore davantage dans le tunnel, Abéryl continua de jeter régulièrement des regards à son cahier tout en marmonnant pour lui-même. Il ne me posa aucune question. Il n’y eut ni un « alors, la vallée, c’était comment ? » ou « t’aurais pas par hasard un gros problème avec le plus grand kap des Chats, hein ? ». Non, rien de tout ça. Parce que, comme l’avait bien dit Frashluc, ils s’en fichaient comme d’une guigne de ce qui pouvait arriver à un misérable gwak. Bon, misérable, ça, c’est moi qui l’ajoutais. Parce que j’étais froissé par un tel désintérêt. Et, ainsi, la mâchoire crispée et le cœur endurci, je suivis Abéryl, chargeant le lourd sac plein de magaras explosives.

Nous arrivâmes à un endroit où le tunnel devenait un simple trou par lequel il fallait ramper. Là, Abéryl me dit :

— « Pose le sac. Avec prudence, gamin ! Voyons, voyons. »

Ses yeux brillaient d’excitation. Il sortit du sac les magaras et, quand je voulus l’aider, il fit claquer sa langue.

— « Toi, bouge pas, mon gars. Ne désordonne pas mes magaras. Je réfléchis… »

Je le laissai réfléchir pendant un bon moment, puis, fatigué d’attendre, je lançai :

— « Ça y est, t’as réfléchi ? »

Abéryl fronça les sourcils et leva un index pour m’imposer silence tout en plaçant les magaras et les attachant une à une à des fils. Au bout d’un moment, il retoucha chaque magara et sourit, en inspirant.

— « Bon. » Il leva les yeux vers moi et me désigna un endroit. « Tu sais ce que c’est ? »

Je promenai mon regard de la roche au Daguenoire plusieurs fois avant de dire :

— « De la roche ? »

— « De la rochelion », annonça Abéryl comme s’il me présentait une pierre précieuse. « C’est une roche souterraine qui renouvelle l’air. On doit être à environ six-cents mètres de profondeur. Et… juste là, d’après les plans, à quarante mètres au plus, il y a un tunnel. Un tunnel qui mène aux Souterrains. On va encore avoir besoin d’une de ces bombes perforeuses. Tu vois le trou qu’a fait l’autre ? Ces bombes sont les meilleures. L’Artificier les vend à un prix fou, mais… diables, elles sont incomparables. Bon ! » Il se couvrit le visage avec le cache-nez et fit un geste. « En avant. Prends la première magara et continue à avancer en traînant les autres à l’intérieur jusqu’à ce que je te crie : arrête. Alors, tu recules et tu places les magaras, une sur le plafond, une autre par terre, une sur le plafond et une autre par terre, et ainsi de suite, de sorte que le fil soit toujours tendu. Compris ? »

J’acquiesçai en déglutissant et je fis ce qu’il me demandait : je pris la magara qu’il me tendait, m’aplatis près du trou, passai la tête et… je lançai :

— « Fais pas tout sauter quand je suis dedans, hein ? »

J’entendis le souffle d’Abéryl.

— « Dis pas de bêtises et vas-y. S’il t’arrive quelque chose là-dedans, fais virer ta lumière harmonique au rouge. »

J’écarquillai les yeux, alarmé.

— « Au rouge ? Je sais pas faire de lumière rouge ! »

— « Ben voyons, le petit nécromancien ne sait pas faire de lumière rouge ? J’ai du mal à le croire. Vas-y », s’impatienta Abéryl. « Tout ira bien. »

— « Bouffres », répliquai-je, laconique.

Bien malgré moi, je commençai à ramper dans le trou, traînant les explosifs. Je me demandai ce qui se passerait si je me fumisais là. Frashluc ne prendrait pas la peine de tuer ma famille, n’est-ce pas ? Mais peut-être que si, qui sait. Il pouvait penser que je m’étais carapaté. En réalité, qui allait s’imaginer que je m’étais fumisé dans un trou à six-cents mètres sous la Roche ?

Poussé par la peur, je fis tout mon possible pour ne pas perdre ma concentration une seule seconde. Quand Abéryl cria arrête !, je commençai à reculer, plaçant une magara en haut, une autre en bas, et comme ça jusqu’à ce qu’enfin, je sorte du trou, les genoux et les coudes sanglants et les mains tremblantes. Ma blessure au bras s’était rouverte.

— « Je peux m’en aller maintenant ? », demandai-je.

Abéryl me jeta un coup d’œil incrédule.

— « T’en aller ? Mais on vient juste de commencer ! »

J’inspirai. Et je m’armai de patience.

Finalement, je compris ce que voulait dire Abéryl par « on vient juste de commencer ». Après avoir fait exploser le petit trou, Abéryl me redemanda de faire la même chose. J’entrai dans le trou par trois fois. Le tunnel s’élargissait et, durant les pauses, il fallait sortir les roches, nettoyer et, au passage, s’asphyxier à moitié avec le nuage de poussière.

À la fin, j’étais rompu et, quand le tunnel fut suffisamment haut et large pour permettre à Abéryl d’entrer, je m’allongeai sur le sol de tout mon long. J’avais mal partout et ma tête m’élançait de fatigue. Je parvins tout juste à bouger pour attraper l’outre, je bus tout ce qui restait et, sanglant, poussiéreux et épuisé, je fermai les yeux et m’endormis.

Abéryl me secoua.

— « Eh. Eh, mon garçon. Lève-toi, on retourne en haut. »

Je résistai et lui dis : non… Il insista. Sans y penser, je lui lançai une légère décharge mortique pour qu’il me laisse tranquille. Et il me laissa tranquille. Enfin. Mort à la réalité, je retournai au monde des rêves.

Je me réveillai en entendant un fracas. Au début, je crus qu’Abéryl avait continué à faire sauter la terre sans moi. Mais j’eus beau chercher, je ne le trouvai pas. Il m’avait laissé une lanterne et celle-ci brillait encore. Je me levai, les muscles engourdis, trempé de sueur… et atterré. Le fracas ne s’arrêtait pas. La terre vibrait. Le tunnel allait-il s’écrouler sur moi ?

Je ramassai la lanterne et j’allais partir en courant quand, soudain, on entendit un BRANG ! assourdissant et des roches commencèrent à tomber. Je fis un bond pour en éviter une, la lanterne se fracassa contre une autre et je me retrouvai dans le noir, recroquevillé contre un mur.

Oh, bouffres, bouffres, bouffres ! Je poussai une lamentation de terreur. Je me protégeais la tête autant que je le pouvais et je fermais les yeux avec force. Alors, la terre cessa de trembler et, remplaçant le vacarme, vint un fort et retentissant chuintement, comme quand Dakis respirait mais en plus puissant. J’ouvris un œil… et je crus être devenu fou.

Devant moi, plus ou moins à l’endroit où nous avions fait éclater la roche, s’était ouverte une grande brèche vers le bas. Et dans cette brèche, il y avait de la lumière. Et avec cette lumière, je pus voir les énormes naseaux d’un… d’un…

D’un dragon.

Il avait des écailles terreuses et dorées, et son haleine était chaude et empestait les minéraux à tel point qu’elle asphyxiait. De toute manière, j’osais à peine respirer. J’étais pétrifié.

Des insectes lumineux voletaient autour des écailles du dragon, mais cela ne semblait pas le déranger. Après avoir reniflé quelques instants par le trou, il prit une grande roche entre ses mâchoires et croqua. Bang ! Des morceaux de roche volèrent en éclats.

Il fallait que je bouge. Le problème, c’était que j’étais à moitié enterré sous les roches. Aucune ne m’écrasait réellement : elles étaient tombées de biais, me laissant juste assez d’espace pour ne pas me spiriter. Mais j’allais avoir besoin de temps pour sortir de là… et peut-être aussi besoin d’aide.

Je fus pris d’une quinte de toux et je tentai de l’étouffer. Le dragon, cependant, ne sembla pas m’entendre. Il continua de mastiquer et, soudain, il heurta brutalement la tête contre une paroi. La terre trembla de nouveau violemment, une roche me tomba presque sur la tête et me boucha la vue.

Après un temps qui me parut interminable, la terre cessa de trembler. Je tentai de sortir de sous les décombres, en vain. J’étais prisonnier et je craignais qu’en tentant de bouger une roche, celle-ci ne m’écrase. Je voulais crier, je voulais demander de l’aide, mais je ne savais pas si le dragon pouvait m’entendre. De sorte qu’après quelques tentatives frustrées pour me libérer, je restai blotti dans ma sépulture. À présent, je tendais l’oreille et je n’entendais rien. C’était comme si le dragon n’avait été qu’un rêve. Mais, sur le moment, il avait eu l’air si réel…

Une éternité s’écoula avant que je n’entende de nouveau du bruit. Je m’éveillai —en fait, pas vraiment, parce qu’il était impossible de dormir dans ces conditions— et j’entendis quelque chose de semblable à une pluie de pierres. Puis une explosion. L’horreur m’envahit. Ils n’allaient pas activer des magaras sans savoir où j’étais, n’est-ce pas ? Mais que leur importais-je, me dis-je douloureusement.

Il y eut une autre série d’explosions avant que je puisse percevoir enfin des voix, puis un :

— « Esprits miséricordieux, je ne peux pas le croire ! »

— « Quoi ? », répliqua l’autre.

— « Le tunnel. Il est ouvert. Mais… ce n’est pas un tremblement de terre qui a pu faire ça, tu ne crois pas ? »

Le premier qui parlait était Abéryl. Le deuxième était Korther. Ce dernier répondit par un souffle sourd et lança :

— « Ce galopin nous aura chamboulés jusqu’à son dernier soupir. Ça ne m’étonnerait pas que ce soit lui qui ait fait effondrer le tunnel. »

— « Kor, on ne blague pas avec ces choses-là », protesta Ab.

— « C’est vrai, il était suffisamment malin, il ne l’aurait pas fait écrouler avec lui dedans », reconnut Korther. « Fichtre, que c’est bête. Pauvre garçon… Enfin. Qu’est-ce que tu fais ? »

— « Je cherche son corps. »

— « Esprits. Sous toutes ces roches ? Il pourrait être n’importe où. »

Alors, bien que j’aie la gorge complètement sèche et que je ne sois qu’à demi-conscient, je parvins à émettre un son, un simple gémissement étranglé.