Kaosfantasy. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat
Je passai mes derniers jours de condamnation à l’infirmerie. On me donna un calmant qui améliora légèrement mon état, quoique pas suffisamment pour que je cesse de souhaiter la mort à mes moments de relative lucidité. J’avais beau réclamer de la karuja à cris étouffés, on ne m’écouta pas, on me donna une soupe abominable et on me laissa mourir lentement. Les mots que j’entendais étaient pour la plupart incompréhensibles pour moi ; cependant, je saisis nettement une conversation quand des gardiens passèrent par là pour emmener un malade rétabli :
— « Et le garçon ? Il ne se remet pas ? », s’enquit un gardien.
— « Eh bien… Je crains que celui-ci ne sorte pas de prison sur deux pattes », lui répondit le médecin.
Et, de fait, je ne sortis pas sur deux pattes, mais je sortis vivant. Deux jours plus tard, le premier Jour-Tonnerre de Bourrasques arriva et ma condamnation prit fin. Mais pas mon supplice. C’est à peine si je me rendis compte quand des gardiens me soulevèrent et m’emmenèrent hors de l’infirmerie jusqu’à la porte principale. Des visages familiers apparurent. Je reconnus le visage du barbu et celui du tatoué géant. Le premier me dit quelque chose que mon esprit engourdi par la souffrance ne comprit pas. Alors, le géant me prit dans ses bras et ils me sortirent de là.
Ils m’emmenèrent aux Ballerines. La taverne n’était pas très éloignée de la prison et le trajet me sembla court. En réalité, tout me semblait à la fois court et interminable. Ils m’allongèrent sur le même lit que la dernière fois et je vis le barbu ouvrir la bouche et la refermer. Il avait les sourcils froncés d’inquiétude. Il me posa une question. Puis la Bleutée s’approcha et me toucha le front. Elle recula presque aussitôt en poussant un cri aigu.
— « Il souffre », haleta-t-elle.
Moi, j’essayai de leur expliquer pourquoi, mais aucun son ne sortait de ma gorge. Alors, il y eut du bruit dans le couloir. J’entendis des éclats de voix. Et quelqu’un grogna :
— « Laissez-moi passer ! Je le connais. Je sais ce qui lui arrive. S’il vous plaît, laissez-moi passer. »
Quelques instants après, je vis apparaître un visage très familier. C’était Yalet. Je le vis sortir une pastille noire et, bien que le barbu tente de l’en empêcher, il me la mit dans la bouche.
— « Mais, diables, que lui as-tu donné ? », s’écria le barbu.
Yal fit une moue et ne détourna pas les yeux de moi.
— « C’est un médicament », dit-il enfin.
— « Un médicament, oui, ma barbe ! C’est de la drogue, ça », siffla le barbu entre ses dents.
Yal ne répliqua pas et il sourit en voyant que je clignais des yeux et cessais d’avoir des convulsions. Mon cœur battait encore à toute vitesse. Je bégayai :
— « De l’eau. »
— « Je t’en apporte tout de suite », dit la Blonde.
Yal me saisit par l’épaule.
— « Sari, comment vas-tu ? »
— « Élassar », soufflai-je.
Je le vis secouer la tête et soupirer de soulagement.
— « Mères des Lumières, dans quels pétrins tu te mets. »
Je souris. À présent, je me sentais mieux, beaucoup mieux.
— « Le Voltigeur m’a dit que tout gwak qui se respecte séjourne à l’Œillet au moins une fois. »
Je me raclai la gorge, parce que ma voix me parut effroyablement faible, et je tentai de respirer avec plus de calme tandis que le barbu disait :
— « Qui es-tu ? Je te préviens que, si c’est toi qui as commencé à le droguer, tu vas sortir d’ici à coups de pied. »
Yalet tourna enfin la tête vers lui et émit un grognement exaspéré.
— « Et, moi, j’aimerais savoir qui vous êtes. J’attendais Draen à la sortie de l’Œillet et je vous ai vus l’emmener de cette façon… Diables, un moment, j’ai cru que vous l’emmeniez au cimetière. Qui êtes-vous ? D’où est-ce que vous connaissez Draen et pourquoi vous l’avez emmené ici ? »
Le barbu l’observa avec une moue songeuse avant de répondre :
— « Je suis Kakzail Malaxalra, un guerrier gladiateur évadé du royaume de Tassia. Et je me suis proposé comme tuteur de ce garçon durant un temps. C’est pour ça que je l’ai emmené ici : il est sous ma protection. Et, à mon avis, il en a besoin. »
Yal le regarda comme s’il attendait quelque autre explication. Sentant mes forces revenir, je levai les yeux vers les autres personnes présentes dans la chambre. Ils étaient tous là : les jumelles, le géant et le caïte roux. Ces deux derniers regardaient le jeune Daguenoire, l’expression méfiante, tandis que la Blonde se penchait à cet instant vers moi pour m’offrir le verre d’eau que j’avais demandé. Je me redressai en souriant.
— « Merci, m’dame. »
Je bus pendant que Yal inspirait, acquiesçant.
— « C’est bon. Je ne sais pas quel accord tu as avec Draen, mais je te demande de lui permettre de décider s’il veut rester ici ou… s’il veut venir avec moi. »
— « Impossible », répliqua Kakzail. « Écoute, l’ami : les autorités avaient mis le garçon sur les listes pour l’envoyer au dépôt de mendicité. Sans mon intervention, il aurait été envoyé là-bas, alors, je regrette de te décevoir, mais le garçon reste ici. Je comprends tes réserves : on ne se connaît pas. Mais je t’assure que je prendrai bien soin du gamin. Et, en tout cas, ce n’est pas moi qui vais le droguer. »
Yal lui adressa une moue patiente et, avant qu’il n’ait le temps de répondre, j’intervins :
— « Yal. C’est pas de mauvaises gens. Ils cherchent quelqu’un et ils croient que je peux les aider, c’est tout. Et moi… je les aiderais bien. Vraiment. Mais ch’peux pas. »
— « Tu sais où est notre ami », prononça la Bleutée. Elle se dressait au pied du lit, me regardant fixement. Ses yeux inhumains semblaient me dire : ne me mens pas.
Je déglutis et acquiesçai.
— « Je sais où il est. »
La Blonde venait de reprendre le verre d’eau et, en m’entendant, elle étouffa un souffle.
— « Démons… Tu sais où il est ? »
Je me sentis un peu honteux de voir que la Blonde m’avait réellement cru quand je lui avais dit que je ne savais rien. Ce n’était pas tous les jours qu’on trouvait quelqu’un prêt à croire la parole d’un gwak. Je soupirai et me tournai vers Yal. Celui-ci nous regardait tous, l’air perplexe.
— « Dis-nous où il est et on te laissera tranquille », insista la Bleutée.
— « Calmez-vous, mes chéries », intervint Kakzail. « Je ne sais pas si c’est le meilleur moment pour parler : le garçon vient de sortir de prison… »
— « Pourquoi tu ne peux pas nous dire où il est ? », s’enquit la Blonde, interrompant le guerrier.
Je baissai les yeux sur mes mains. Bouffres. Et que pouvais-je leur dire maintenant ? Je laissai échapper un long soupir et m’allongeai.
— « Parce que… » Je m’éclaircis la voix. « Parce que, s’il s’en va, trente-deux gwaks vont devoir passer leur vie à prendre de la karuja. Et la karuja, c’est pas donné. »
Il y eut un silence et, alors, Yal lança, incrédule :
— « Ne me dis pas… Vous parlez de l’alchimiste ? »
Tandis que l’attention générale se tournait vers Yalet, qui venait de confirmer qu’il connaissait Dessari Wayam, je me sentis exténué. Cela faisait, je crois, peut-être quatre jours que je ne dormais pas vraiment. Conscient que je venais de refiler le problème à Yal, je pris un air innocent et, m’abandonnant à mon épuisement, je fermai les yeux. Qu’allait faire Yal maintenant ? Tout leur dire ou se taire ? Bah, quoi qu’il dise, il se débrouillerait sûrement mieux que moi. J’étais si fatigué que je n’aurais même pas tressailli si, à cet instant, Estergat avait été engloutie dans les profondeurs de la terre.
Finalement, j’entendis Kakzail dire :
— « Il vaudra mieux qu’on laisse le garçon dormir. Si cela ne te dérange pas, jeune homme, je t’invite à prendre un verre. Je crois qu’on a des choses à se dire. Ou plutôt, Zoria, Zalen et toi avez des choses à vous dire. » Je sentis une main sur mon épaule. « Dors, mon garçon, et reprends des forces. »
Je fis semblant de dormir. Je n’entendis aucune réponse de la part de Yal, mais j’entendis des bruits de pas dans la pièce. Quand la porte se ferma, j’écoutai un moment le silence, j’ouvris un œil… et je croisai le regard de Sarpas, le géant tatoué. Il était assis sur le lit voisin, les coudes appuyés sur les genoux et l’expression pensive. Il m’adressa un léger sourire, puis il se fit grave et dit :
— « Drogues sont mauvaises. »
Il avait un accent horrible. J’acquiesçai doucement. Après un silence, je demandai :
— « Pourquoi tu as tant de tatouages ? »
— « Oh », sourit Sarpas. « Un sorcier de Tassia m’a fait ça. Tout le corps. Avant… c’étaient des tatouages magiques. Maintenant… presque plus. »
Je laissai échapper un souffle en contemplant les étranges motifs sur sa peau découverte. Ça alors, tout le corps ?
— « Tu viens de Tassia ? », m’enquis-je.
— « Ah, oui, de Tassia », affirma Sarpas. « Mais, quand j’étais petit, moi, du nord. Très au nord. On m’appelle Sarpas le Malou. Malou, c’est… nordique, en tassien. On m’a fait esclave. Kakzail et moi, nous sommes… nous étions gladiateurs. »
— « Gladiateurs ? », répétai-je. « C’est quoi ? »
— « Oh. » Il prit un air concentré, comme s’il cherchait une manière de l’expliquer. « Eh bien. Des guerriers qui sont dans un… enclos et, paf, ils combattent avec des armes, tu vois ? Nous faisions des spectacles. Nous étions des esclaves. Mais nous nous sommes libérés… en cachette », sourit-il, imitant de la main la démarche d’une personne qui filait en douce. « Il y a moins de… d’un an. C’est pour ça, mon drionsanais est… assez mauvais », avoua-t-il.
Il semblait heureux, malgré tout, de parler en drionsanais, et je lui rendis son sourire avant de refermer les yeux en soufflant :
— « Bouffres que je suis fatigué. »
— « Alors, dors, ushkra », dit Sarpas. « Je me rappelle. Ma mère disait : le sommeil de l’enfant vole innocent et libre comme le yarack. »
Je souris, car c’était la première fois que j’entendais quelqu’un autre que mon maître et moi-même parler du yarack, l’oiseau multicolore des montagnes. Je me répétai les curieuses paroles du nordique et finis par m’endormir.
* * *
Quand je me réveillai, je me sentis reposé et terriblement bien. Je mis un moment à saisir pourquoi. J’ouvris les yeux, bâillai… et alors je compris. J’étais sur un matelas de plumes, dans une chambre chaude et je venais de dormir au moins douze heures de suite, sinon plus, vu qu’il faisait déjà nuit. Je souris tout seul. Et je jetai un coup d’œil autour de moi. Les autres lits étaient occupés. Tous dormaient. Sauf la Blonde : Zalen était assise sur le bord de la fenêtre. La lumière bleutée de la Gemme éclairait son visage opalin.
Après une hésitation, je me redressai, me laissai glisser au bas du lit et m’approchai prudemment.
— « Madame », murmurai-je.
Les yeux de la Blonde se tournèrent vers moi. Contrairement à ceux de sa sœur, ils avaient l’air chaleureux et naturels. J’ajoutai :
— « Je peux sortir dans la rue ? »
Il me semblait correct de demander la permission. La Blonde se troubla.
— « Pourquoi veux-tu sortir dans la rue à cette heure ? », chuchota-t-elle.
— « J’ai faim », expliquai-je.
La Blonde fit une moue compréhensive.
— « Bien sûr. Eh bien, avant, je t’ai apporté un plateau, au cas où tu te réveillerais pour le dîner. Comme tu ne te réveillais pas, Sarpas et Kakz l’ont mangé. » Elle sourit. « Mais ils t’ont laissé le pain. Il est là-bas. »
Elle m’indiqua la petite table et, sans pouvoir encore le croire, j’y allai et je constatai qu’effectivement, il y avait là un petit pain. J’arrachai une bouchée avant de revenir près de mon lit. Je terminai le petit pain et cela me sembla bien peu, mais cela apaisa ma faim et, petit à petit, les tiraillements se calmèrent. Je revins auprès de Zalen et me mordis la langue avant de demander :
— « Qu’est-ce qu’il vous a dit, Yal ? »
Zalen secoua la tête.
— « Beaucoup, mais pas suffisamment. Il a refusé de nous dire où se trouve l’alchimiste. Mais il nous a promis qu’il lui parlera de nous. »
Bouffres, murmurai-je intérieurement. J’espérais que Yal savait ce qu’il faisait… Je ne pensais pas que l’alchimiste soit un diable, mais je ne pouvais pas être sûr qu’il continuerait à chercher un remède pour des gwaks indéfiniment. S’il s’échappait, nous serions dans de beaux draps.
Je m’appuyai contre le mur et contemplai la Gemme pendant un moment avant que des nuages ne l’occultent. Alors, Zalen ajouta avec douceur :
— « Il nous a raconté pour la mine de salbronix et la sokwata. »
Je baissai les yeux, passai ma langue sur mes lèvres sèches et acquiesçai silencieusement. Je m’en doutais. Mais je n’avais pas du tout envie d’en parler.
— « Et mes camaros ? », demandai-je. « Ils sont venus vous voir, n’est-ce pas ? »
Zalen fronça les sourcils, sans comprendre.
— « Tes camaros ? »
— « Oh. Un petit elfe noir et un de ceux qu’on appelle yeux-du-diable », expliquai-je. « C’est mes camaros des journaux. Je les ai envoyés vous avertir qu’on m’avait pincé. »
Zalen secoua la tête.
— « Je ne sais pas de qui tu parles. Un garçon est venu. Il a dit qu’il était un compagnon à toi. Un jeune… assez théâtral. Il portait un chapeau haut-de-forme, mais pour le reste il était aussi déguenillé que toi. Il n’a pas dit son nom. » Je perçus son sourire quand elle ajouta : « Il a dit que tu avais demandé à la gwakerie de nous dire que tu avais été enœillé. On a eu besoin d’un bout de temps pour comprendre ce que signifiait ce drôle de mot. »
J’avais beau tenter de deviner qui était ce gwak au chapeau haut-de-forme, je ne parvins pas à le découvrir.
— « Tu devrais continuer à te reposer », ajouta Zalen après un silence. « Il reste encore deux heures avant qu’il fasse jour. »
Malgré l’envie que j’avais de sortir pour aller respirer l’air libre et chercher ma petite famille, je décidai d’écouter la Blonde et j’allais retourner dans mon lit quand la curiosité me retint.
— « Toi aussi, tu viens du nord ? », demandai-je.
Zalen esquissa un sourire.
— « Non. Pas du tout. Ma sœur et moi, nous venons de l’ouest. »
— « Des montagnes ? », m’enthousiasmai-je.
— « D’au-delà », murmura-t-elle. « De bien au-delà. »
Ceci m’intrigua, mais, comme ses yeux s’égaraient vers la lumière de la Gemme, je la laissai tranquille et revins dans mon confortable lit. Je tâtonnai les couvertures et l’oreiller douillet. Bouffres, quelle différence avec la prison ! Je souris largement dans l’obscurité et tendis l’oreille pour écouter les respirations des autres qui dormaient placidement. J’étais sorti de l’Œillet. Et j’étais… libre, n’est-ce pas ? Le directeur de la prison n’allait pas apparaître le matin pour m’accuser de complicité dans l’évasion… n’est-ce pas ? Je repoussai mes appréhensions comme étant des bavosseries. J’étais libre, ma condamnation était achevée, et ils n’avaient rien prouvé. Je n’avais pas besoin de m’inquiéter ni besoin de me cacher dans le quartier des Chats. Je réprimai mes instincts de fuite et m’armai de patience.
Je ne dormis pas de tout le reste de la nuit, et la Blonde ne bougea pas de sa place. Visiblement, elle non plus n’était pas fatiguée. Quand le ciel commença à s’éclaircir, la rumeur de la ville s’intensifia et, alors, j’entendis du bruit dans la chambre et j’ouvris les yeux. Le barbu s’habillait. Je le vis boucler sa ceinture et, juste avant qu’il ne mette le bandeau violet, je remarquai la cicatrice qui sillonnait son front. Probablement, il se l’était faite durant ces “spectacles” de gladiateur. Je croisai son regard et le vis sourire tandis qu’il s’étirait.
— « Ah ! Bonjour, gamin. Comment vas-tu ? »
Je me redressai.
— « Vent en poupe, mais le ventre creux ; mais ça, ça s’arrange facilement, maintenant que ch’suis libre », fis-je en souriant et je mis l’accent sur le dernier mot, en lui jetant un regard interrogateur.
Kakzail grimaça.
— « Oui. Écoute, avant que tu ne disparaisses va savoir où, je voudrais parler avec toi. Qu’est-ce que tu en penses si on règle le problème du ventre creux en même temps ? »
Je souris, ravi. Je n’allais pas refuser une aussi aimable proposition, hein ?
— « Ça court », acceptai-je.