Kaosfantasy. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat

11 Frères

Avant même que les autres ne finissent de se dégourdir, nous sortîmes de la chambre et descendîmes à la taverne. La salle était déjà occupée par les lève-tôt qui venaient déjeuner et bavarder avant d’aller travailler. Que ce soit parce qu’elle ne se souvenait pas de moi ou parce qu’elle ne pouvait même pas s’imaginer que le gwak qu’elle avait mis à la porte de son local était le même que celui qui s’asseyait ce jour-là à une table, l’énorme aubergiste ne me reconnut pas. Elle sourit amplement au barbu et nous apporta un copieux petit déjeuner.

— « Merci, m’dame ! », fis-je, très poliment. Et j’arrachai une généreuse bouchée à un grand beignet. Je m’esclaffai la bouche pleine. « Bonne mère, c’est sacrément bon ! »

J’avais rarement avalé autant et aussi bien que ce matin-là. Je crois que j’effrayai même un peu Kakzail et, pariant que ce serait la dernière fois qu’il allait m’inviter à manger, je profitai de l’occasion. Après m’avoir contemplé un moment en silence avec une moue mi-amusée mi-médusée, il fit :

— « Vois-tu. Tout a à voir avec le pendentif. Avale, faudrait pas que tu t’étouffes de surprise, hein… »

Il fit une légère pause et, profitant qu’il tournait un instant la tête, comme pour mettre de l’ordre dans ses idées, je mis un petit pain dans ma poche.

— « J’ai déjà avalé », informai-je. « De quel pendentif tu parles ? »

— « De celui que tu portes autour du cou. »

Je baissai les yeux, pris l’étoile du Daglat en bois de chêne, puis la petite plaque de métal.

— « Celui-ci ? Bon. Qu’est-ce qu’il se passe ? »

— « Eh bien voilà. » Kakzail joignit les mains sur la table et baissa la voix. « Il se passe qu’il porte inscrit dans l’ancienne écriture des sorciers de la vallée le nom ‘Ashig’ et que… il y a environ onze ans, une famille de la vallée a offert un pendentif très semblable à un nouveau-né. Dis-moi… d’où tiens-tu le pendentif ? »

Ceci me laissa un instant stupéfait. Jamais je n’avais pensé que cette petite plaque puisse importer à qui que ce soit à part moi… Je me raidis.

— « Écoute, j’ai rien volé, hein ? Ce pendentif, je l’ai depuis toujours. »

— « Ça se peut », concéda Kakzail. « Yalet Ferpades, ton compagnon d’hier, m’a confirmé que tu venais de la vallée. »

Voyant que le barbu ne m’accusait pas de vol, je réfléchis et éclatai de rire.

— « Braises. Tu veux dire que ce pendentif… ? Enfin… que cette famille de la vallée, ce serait la mienne ? »

Kakzail acquiesça calmement.

— « Si tu t’appelles Ashig. »

Je me mordis la lèvre.

— « Ouais, ben… Ch’suis pas Ashig, en fait. Moi, c’est Draen. Je me rappelle rien d’autrefois », avouai-je.

— « Rien de rien ? » Il secoua la tête, pensif. « Le nom de Skrindwar ne te dit rien ? Samfen ? Xella ? Skelrog, peut-être ? »

Je le regardai, perplexe, et m’agitai sur ma chaise.

— « Tu rigoles ? C’est qui, ces gens ? »

— « Tes frères aînés. Tu as neuf frères et sœurs au total », précisa Kakzail. « Si tu es vraiment Ashig. Personnellement, je parierais un siato que c’est toi. Écoute. Si tu te souvenais juste d’un détail sur… la maison où tu vivais ou sur comment tu t’es perdu… »

Je plissai les yeux et secouai la tête, déconcerté.

— « Comment je me suis perdu ? », répétai-je.

— « Tu t’es perdu », affirma Kakzail. « Et de la manière la plus stupide qui soit. C’est-à-dire, moi, je n’étais déjà plus avec vous, mais Skrindwar m’a raconté. Il y a à peu près cinq ou six ans, tes parents ont décidé de quitter le village pour Estergat, pour aider tes oncles et tenter leur chance… Quelques jours avant votre départ, ton frère Samfen est tombé malade, alors ta mère t’a envoyé au village d’à côté chercher un bocal de sirop. Et tu as dû trouver quelque chose d’intéressant parce que tu as quitté le chemin. Et tu t’es perdu. Ils t’ont cherché pendant des jours. »

Je fronçai les sourcils. Six ans… Cela coïncidait. Mais je ne me rappelais aucun de ces noms.

— « C’était en hiver ? », m’enquis-je.

— « Euh… Oui, oui, c’était bien en hiver », confirma Kakzail, et il me regarda avec un léger sourire intrigué. « Tu te souviens de quelque chose ? »

— « Non », admis-je très franchement.

Un moment, je pensai que le barbu me racontait toute cette histoire pour gagner ma confiance et que je lui parle de l’endroit où se trouvait l’alchimiste. Puis je réfléchis davantage et me dis qu’inventer quelque chose comme ça n’avait aucun sens. Il semblait juste que cette famille avait perdu il y a six ans dans la vallée un enfant de mon âge portant un pendentif avec le même nom… Je fis une grimace, marmonnai une imprécation, pris le beignet qui me restait et continuai à manger.

— « Si tu parvenais à te souvenir de quelque chose », reprit Kakzail, « je pourrais prouver sans aucun doute qui tu es. Et tu pourrais les connaître. »

Je me troublai, mais je continuai de mâcher.

— « Qui ça ? », demandai-je.

— « Tes parents, bien sûr. Ils vivent à Estergat. Je leur ai déjà parlé de tout cela, mais pour le moment ils semblent sceptiques. Je leur ai montré le pendentif et Mère a admis que c’était très probablement celui de son fils Ashig. Peut-être que, s’ils te voient, ils te reconnaissent. »

Je le dévisageai quelques secondes, immobile, puis je continuai à mastiquer, j’avalai, pris le dernier petit pain qui restait et, sans penser à dissimuler, je le mis dans mon autre poche.

— « Quelles drôles de choses », opinai-je. « T’es en train de me dire que j’ai des parents et neuf frères et sœurs ici, à Estergat, et que t’es… mon frère aîné ? »

La simple idée m’arracha un éclat de rire incrédule. Kakzail se racla la gorge, souriant.

— « Des choses plus étranges arrivent dans la vie », assura-t-il. « Mais… tout n’est pas si merveilleux. Je dois t’avertir. Tes parents, comme je disais, sont… peu disposés, pour le moment, à… Bon… » Il se racla de nouveau la gorge et se lança : « Hier après-midi, j’ai voulu être franc avec eux et je leur ai montré ton livret de sortie de prison avec les annexes et tout et les impressions des gardiens sur toi… Tu ne dois pas être surpris s’ils sont, comme je disais, peu disposés à t’ouvrir leur porte. »

Au début, je ne compris pas ce qu’il voulait dire avec ce « peu disposés à t’ouvrir leur porte ». Puis je me rappelai ce que signifiait une famille pour ceux qui en avaient une avec des parents, des frères et des grands-parents, et je compris. Kakzail voulait dire que mes supposés parents étaient peu disposés à accepter de nouveau un fils perdu il y a six ans et qui venait de sortir de prison accusé d’être une personne antisociale et violente et qui avait été sur le point de se retrouver au dépôt de mendicité. Qui sait, peut-être même que les gardiens les avaient informés sur ma dépendance à la karuja. Il ne manquait plus que Kakzail leur ait raconté l’assassinat de Warok et, avec un tel dossier, je remportai la palme du fils le plus désirable d’Estergat.

Je roulai les yeux et, devinant que tout cela n’allait mener nulle part, je décidai de passer à autre chose.

— « Braises, ça ne fait rien, s’ils m’ouvrent pas la porte, ça m’est égal, t’inquiète pas. Moi, j’ai déjà une famille. Au fait, merci pour le déjeuner, hein. C’était délicieux. Et maintenant… je peux m’en aller, n’est-ce pas ? » Le barbu arqua les sourcils en voyant que je me levais, et j’expliquai : « C’est que j’ai des affaires. Ah, j’oublie pas que je t’en dois une, hein ? Je suis un gwak honnête. Tout ce que tu veux, t’as qu’à demander. » Comme il ne disait rien, j’hésitai et je déclarai : « J’y vais. »

— « Attends une seconde », dit alors Kakzail. « Assieds-toi. »

Je soupirai et me rassis docilement.

— « Je ne voulais pas t’effrayer… »

— « Je suis pas effrayé », assurai-je, amusé.

— « Oui, mais peut-être que je n’ai pas bien présenté les choses, c’est que je ne suis pas du tout la personne la plus indiquée pour parler de ce genre d’affaires », reconnut Kakzail, avec une moue embarrassée. « Tout compte fait, moi aussi, je suis un fils égaré, mais… »

— « Qu’est-ce qu’il s’est passé ? », l’interrompis-je avec curiosité. « Pourquoi les Tassiens ont fait de toi un esclave ? »

Kakzail grimaça et, un moment, il ne sembla pas très disposé à raconter quoi que ce soit. Cependant, après avoir sorti une feuille d’humerbe d’une petite boîte et l’avoir mise dans sa bouche, il dit :

— « Parce que j’ai été idiot. » Il secoua la tête, souriant. « Tu avais à peine deux ou trois ans quand Père m’a envoyé à Onkada en apprentissage. Mon maître était… insupportable. Alors, au bout d’un an, j’ai écouté des… amis de mauvaise influence. Et je me suis enfui avec eux. J’ai mal tourné. À seize ans, je suis tombé dans les filets des Tassiens, je suis devenu gladiateur, j’ai connu Sarpas… puis j’ai connu Zoria », ajouta-t-il avec un petit sourire.

Je souris, abasourdi.

— « Zoria est ta dame ? »

Fichtre. Je pouvais m’imaginer qu’il aime la Blonde, mais… la Bleutée ? Kakzail toussota.

— « Bon… Ma ‘dame’, c’est beaucoup dire. En tout cas, pour en revenir à notre sujet, quand on s’est évadés, on a cherché le père adoptif de Zoria et Zalen. On est arrivés à Estergat il y a à peine deux lunes. Et j’ai eu une sacrée surprise quand j’ai appris par l’oncle Markyr que toute la famille avait déménagé ici, avec quatre petits nouveaux frères et sœurs et tout. C’est une famille merveilleuse, vraiment. Ils n’ont pas une vie facile, et Père et Mère ont leur caractère, mais… Bon… disons que, en ce qui me concerne, ils ont leur vie et, moi, la mienne. Mais pour toi ça peut être différent. Je te demande juste de ne pas renoncer à quelque chose de si important… avant même d’avoir essayé. Si tu trouves un travail fixe et honnête et que tu arrives à prouver que tu peux être une personne ‘droite’ comme Père aime le dire… il se peut qu’ils t’acceptent et t’aident. De toute façon, un de l’Œillet m’a expliqué qu’idéalement, soit je te payais une inscription à l’école soit tu devais trouver un travail avec un contrat et tout, pour la réinsertion et ce genre de choses. Moi, j’essaie de t’aider, mais ma bourse s’est déjà bien aplatie cette lune, je travaille toute la journée et… je ne peux pas m’occuper de toi tout seul, tu comprends ? Alors… tu dois faire un effort. »

Je clignai des paupières et acquiesçai, songeur.

— « Oui, oui. Je comprends. Naturel. Toi aussi, t’as tes affaires. Alors… je dois trouver un travail avec un contrat ? Et… c’est quoi ça exactement ? »

Kakzail roula les yeux et sortit un papier de sa poche qu’il posa sur la table.

— « Tu montres ce formulaire à ceux qui veulent t’embaucher, ils le signent et, toi, tu le rapportes au commissariat central. Tout simplement. »

J’arquai un sourcil et je tendais une main vers le formulaire pour le prendre quand la porte s’ouvrit et je vis soudain apparaître un visage familier. Il portait un chapeau haut-de-forme, était pieds nus et ses yeux se promenaient sur les tables, comme s’il cherchait quelque chose. Il sembla trouver ce qu’il cherchait : la patronne, de l’autre côté de la salle. Il grimaça et il allait reculer quand je me levai en criant :

— « Prêêêêtre ! »

Je me ruai vers lui et le rejoignis en un clin d’œil. Emporté par l’émotion de le revoir comme ça, debout et en pleine forme, je ris tandis que je lui donnais une forte accolade et nous fîmes un tour complet sur nous-mêmes avant que je le lâche et m’exclame :

— « Bonne mère, je vois que t’es en forme ! »

Rogan s’esclaffa devant mon accueil enthousiaste.

— « Je vois que toi aussi. J’ai appris par Slaryn qu’on t’avait relâché de l’auberge. Et que ces types bizarres t’avaient emmené, en plus. » Il jeta un coup d’œil curieux à Kakzail, encore assis à la table, l’expression méditative, puis il se tourna vers la patronne, grimaça et me prit par les épaules pour me faire sortir de la taverne en disant : « Manras et Dil sont dehors. Braises ! », rit-il. « Tu peux pas t’imaginer combien j’ai prié pour toi, Débrouillard ! Au fait ! », dit-il, s’arrêtant net sur le seuil. « Moi aussi, je t’ai apporté un cadeau. Comme toi, tu m’en as apporté tellement en été… Regarde, regarde, qu’est-ce que t’en dis ? » Il me tendit un collier de coquillages et de petites pierres de couleur. Je l’acceptai, ébahi, tandis qu’il expliquait : « Je les ai trouvés sur la Plage des Coquillages et je les unis avec une ficelle. Ça te plaît ? Mince… j’avais pas pensé que t’aurais déjà deux colliers », constata-t-il, déçu.

Je souris jusqu’aux oreilles et le mis aussitôt, l’admirant encore.

— « Même si j’en avais vingt, celui-ci serait le meilleur ! Sacré Prêtre ! Merci. »

Nous échangeâmes des sourires enjoués et Rogan allait ouvrir la porte quand je me souvins alors de Kakzail et lui dis :

— « Une seconde. Attends-moi dehors. J’arrive tout de suite. »

Je retournai près de la table du barbu et déclarai avec fierté en faisant un geste vague vers la porte :

— « C’est le Prêtre, un grand compère à moi. T’as vu ce qu’il m’a offert ? Il l’a fait lui-même. Il est incroyable, ce type. » Souriant encore, je pris le formulaire et ajoutai : « Je trouverai un travail. Promis, juré. Et, quand tu voudras, tu me montres cette famille et qu’il en soit selon la volonté des Esprits. J’y vais. »

Kakzail leva une main pour m’arrêter.

— « Euh… Attends. Prends : c’est le livret de sortie de prison. Peut-être que tu auras besoin de le montrer. Surtout, ne fais pas de bêtises, hein ? » Je roulai les yeux tout en mettant le livret dans ma poche et il ajouta : « Yalet m’a demandé de te donner sa nouvelle adresse. C’est celle-là. » Il me donna un petit papier où il était écrit : pension du Beau-Lieu, huit, rue de la Lune. J’ouvris la bouche pour le remercier, mais il se leva en se raclant la gorge et me demanda : « J’aimerais que tu reviennes ici ce soir. »

— « Naturel, ça court », acceptai-je. « À sept heures sonnantes, je serai là. Ça va ? »

Kakzail acquiesça lentement, l’air d’être dépassé.

— « Oui. C’est bon. Une dernière chose. Tu ne pourrais pas… me dire au moins où tu vas ? »

Je pris une mine surprise.

— « Où je vais ? Eh ben, ch’sais pas. Comment veux-tu que je sache ? Je vais voir mes camaros. Après, on verra. En général, je vais, c’est le principal ! » Je ris. « Merci pour le papier. Et pour le déjeuner. Et pour tout le reste. Ayô et au plaisir ! »

Je sortis de là sous le regard froncé de la tavernière et, une fois dehors, le vent froid me frappa et je sifflai.

— « Bonne mère, qu’est-ce qu’il fait froid. » Mais j’oubliai aussitôt le froid quand, de l’autre côté de l’Avenue, j’aperçus Manras et Dil. Rogan les avait déjà rejoints. Je traversai la rue en trottant et saluai : « Ayô, ayô ! Le disparu est de retour. Vous savez pas tout ce que j’ai appris en une lune et demie. Des trucs de marché libre, de déterreurs, d’hérétiques, de journalistes, d’artistes, de maîtres voltigeurs… J’ai même parlé avec des étrangers. Et avec un prêtre ! Tu peux le croire, Rogan ? Il m’a appris des prières. Et, moi, j’ai appris aux compagnons quelques-unes de celles que tu m’as apprises. »

— « En vrai ? », s’esclaffa le Prêtre.

— « Oui, oui, en vrai et en drionsanais ! Je les ai tous épastrouillés avec tout ce que je sais. Et eux aussi ils m’ont épastrouillé. Disons que même au Conservatoire on n’apprend pas autant de choses en une lune », assurai-je. « Et vous, shours ? Au fait, vous avez déjeuné ? », ajoutai-je, en sortant les deux pains de mes poches.

Alors qu’ils acceptaient le pain avec enthousiasme, ils se mirent à me raconter ce qu’ils avaient fait durant les cinquante jours que j’avais passés à l’Œillet. Bon, Dil hochait la tête, souriait et faisait des grimaces plus qu’il ne parlait, mais Manras, lui, comme un bon élève à moi, parlait comme un moulin. Apparemment, Rogan était tombé sur eux à peine un jour après que les mouches m’avaient pincé, il s’était chargé d’avertir Zoria et Zalen et, depuis lors, ils se retrouvaient toutes les nuits dans un refuge du quartier des Chats. Manras avoua qu’il s’était associé avec le Voltigeur, mais que tout avait changé voilà deux semaines.

— « Ils l’ont pincé ? », fis-je, surpris et attristé.

— « Oui et non, ils l’ont pincé, il s’est carapaté et il a quitté la Roche », expliqua Rogan.

— « Il a dit qu’il allait chercher fortune en Raïwania », ajouta Manras. « Il m’a demandé si je voulais aller avec lui. Mais, moi, j’ai dit que non, que sinon, peut-être que je revenais jamais. Alors, il est parti tout seul. »

Comme ils continuaient à me raconter des évènements divers, je pensai alors combien la vie du gwak était mouvementée. De ville en ville, de prison en prison, de rue en rue, de bande en bande et de péripétie en péripétie… Mais en y réfléchissant bien, jusqu’à présent, tout s’était assez bien passé pour moi et, à vrai dire, même si j’avais réellement des parents et des frères, ceci n’allait pas me changer la vie pour l’essentiel : c’est que, tant que les mouches ne me forçaient pas une nouvelle fois à rester derrière les barreaux, je n’allais pas m’éloigner de mes camaros ni du Prêtre. Ça, c’était très clair pour moi.

— « Débrouillard », lança alors Rogan. « C’est quoi, ça ? »

Il montra le formulaire d’un geste du menton.

— « Oh. Un papier que je dois faire signer », expliquai-je. « Ce qui me rappelle que je dois aller chercher un travail avec contrat. Toi, t’as pas dû faire la même chose quand t’es sorti de l’Œillet ? »

Rogan roula les yeux.

— « Eh ben non. C’est que, moi, ils m’ont envoyé au dépôt et, là, les ancêtres m’ont ouvert une fenêtre et m’ont dit : vole. Ch’suis parti en volant, et ces exploiteurs m’ont pas revu depuis. Fais voir, fais voir », ajouta-t-il, en prenant ma main gauche blessée. « Hé ! Visiblement, ils ont pas changé les corvées du damné. »

Par crainte qu’il ne me prenne l’autre main, je me dérobai en fourrant les mains dans mes poches avec le formulaire plié. Je fis :

— « Mouais, eh bien, ça va beaucoup mieux maintenant, crois-moi. » Sous son regard curieux, j’ajoutai : « D’où est-ce que t’as sorti ce chapeau ? »

— « Oh. C’est une longue histoire », avoua Rogan avec un petit sourire. « Il a appartenu à ma grand-mère, qui l’a donné à son frère, qui l’a donné à un ami, qui l’a perdu, un mendiant l’a ramassé, un jour le vent l’a emporté et l’Esprit Patron me l’a rendu. »

J’éclatai de rire.

— « Eh beh, il a toute une histoire, ce chapeau ! Ch’peux l’essayer ? »

— « Pas question ! », souffla Rogan. Je pris un air suppliant, mais il refusa, tout en passant une main affectueuse sur le bord de son chapeau. « Non, non, non. Va savoir quels dangers tu lui ferais courir. Si tu prends bien soin du collier pendant, disons, deux lunes, peut-être que je te laisserai mettre le chapeau deux secondes. »

— « Radin de grippe-clous », lui lançai-je en lui donnant une bourrade amicale. Sa réaction me rappela un peu celle que Yerris adoptait chaque fois que je lui demandais de me prêter son harmonica et ceci me fit penser que je n’avais rien qui ait une réelle importance pour moi… à part mes camaros. La vérité, je me sentais soulagé de voir que, malgré mon absence, tous deux continuaient de me traiter, je ne sais pas, comme un frère aîné, peut-être ?

Je poussai la tête de Dil pour qu’il se dégourdisse et lançai :

— « Compères ! Ch’suis en train de me geler, remontons la rue. Qu’est-ce que vous proposez ? »

Rogan grimaça.

— « Ben… En fait, Sla nous a demandé de te dire que, dès que tu pourras, tu dois aller à… l’endroit que tu sais. Elle en a pas dit plus. »

Je roulai les yeux. J’imaginais déjà Korther en train de m’attendre dans le bureau avec sa pierre mauve et ses commentaires sûrement très élogieux… Je me grattai le cou et fis un sourire forcé.

— « Bon… Ch’prends note. Bah, sûr que c’est rien d’urgent, hein, total, un jour de plus un jour de moins… » Je m’éclaircis la voix. « Bon. À part ça, qu’est-ce que vous proposez ? »