Kaosfantasy. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies
Quand nous nous mîmes en route vers le nord, le rigu suivant, le dokohi manquait toujours. Yodah et moi, nous avions pensé que, le spectre ayant repris le contrôle, il devait probablement être parti loin de là en courant et être retourné à Lédek. Moi, je ne m’inquiétais pas : mis à part mon tour de garde, j’avais dormi comme un ours lébrin.
J’avançais entre Yanika et Jiyari. Yodah, Orih et Livon ouvraient la marche avec Ordabat, le Loérien forgeron. Reyk et Tchag la fermaient. L’imp avait l’air de s’être pris d’une certaine affection pour le Zorkia et celui-ci l’acceptait comme compagnon avec plus de curiosité que d’ennui. Entre ces deux groupes, les vingt-six dokohis nous encerclaient comme un essaim, soucieux de ne pas s’éloigner de la petite Arunaeh qui les aidait à conserver leur identité.
Nous évitions les tunnels trop étroits, prenant les plus larges, plus dangereux, mais qui nous permettaient de demeurer plus groupés. Bientôt les tunnels laissèrent la place à une grande caverne presque dépourvue de lumière, emplie de colonnes et au sol irrégulier couvert d’herbe bleue. Nous effrayâmes une bande de hawis qui s’enfuit prudemment. Je jetai un coup d’œil à la carte avec ma pierre de lune. À un kilomètre plus au nord, nous trouverions un autre tunnel qui se dirigeait tout droit vers le poste frontalier. Nous étions très proches de Dagovil. Mais encore plus près de la frontière avec Lédek, pensai-je. De fait, je ne sus déterminer si, en ce moment même, nous marchions dans le pays de Lédek ou de Kozéra.
Soudain, Yodah leva la main pour arrêter la marche et je demandai, surpris :
— « Que se passe-t-il ? »
— « C’est l’expédition de bloqueurs », expliqua Yodah.
J’ouvris grand les yeux. Des bloqueurs ? C’étaient des destructeurs dont la spécialité était la destruction de tunnels au lieu de leur création. Je me mis sur la pointe des pieds pour essayer de voir et je m’approchai du fils-héritier, curieux, en distinguant le mouvement de lanternes dans l’obscurité. Les lanternes émettaient une lumière mauve caractéristique, signifiant qu’ils n’avaient pas de mauvaises intentions. Yodah précisa :
— « En réalité, il n’y a qu’une seule bloqueuse. C’est elle qui nous a raconté que cette Naylah avait été arrêtée. Elle nous a rejoints près de la frontière avec des mercenaires. Ce ne sont pas des Zombras : comme tu dois le savoir, ceux-ci dépendent de la Guilde et ne peuvent envahir Kozéra et Lédek comme bon leur semble. Ceux-là », dit-il, faisant un geste vers les lumières qui approchaient, « ce sont des mercenaires Kartans. »
Il n’y avait rien d’étonnant alors à ce qu’ils ne respectent pas les frontières. Les Kartans étaient une ancienne tribu de caïtes qui se consacraient aux arts guerriers. Et ils étaient impressionnants. Je le savais bien parce que le Temple du Vent avait l’habitude de requérir leurs services pour escorter ses destructeurs.
Alors, je repensai à cette bloqueuse et je plissai les yeux.
— « Dis. Cette destructrice… vient-elle du Temple du Vent ? »
Yodah acquiesça, mais c’est Yanika qui répondit en disant :
— « C’est Sharozza de Veyli. Tu t’en souviens ? »
— « Fichtre. L’Exterminatrice ? »
— « L’Exterminatrice ? », répéta Orih, me regardant avec curiosité. « C’est son surnom ? »
— « Et il lui va comme un gant », assurai-je. « Mais je suppose que, si tu te mettais à faire exploser des cavernes, tu la surpasserais largement. »
La mirole roula les yeux. Yodah posa un index sur son menton, pensif.
— « De Veyli », répéta-t-il. « C’est le nom d’un nouveau lignage, non ? »
Je haussai les épaules, observant les lanternes qui avançaient. Je reconnus finalement la silhouette de l’Exterminatrice, son visage rond aux grands yeux et ses cheveux bouclés en bataille. Se plaçant à côté de moi, Yanika confirma ma première impression avec amusement :
— « Elle n’a pas du tout changé. »
Après avoir descendu d’un bond un petit dénivelé du terrain herbeux, l’Exterminatrice leva une main et s’avança d’une démarche désinvolte au milieu de sept caïtes imposants, en disant :
— « Bon rigu ! Vous rentrez déjà ? Quelle bonne coordination ! Nous aussi. »
Yodah s’inclina avec l’élégance d’un gentilhomme en répondant :
— « Je suis heureux de la coïncidence. Tout s’est bien passé ? »
— « Bien sûr ! Deux tunnels à rayer de la carte », déclara la Moine du Vent avec enjouement. « Maintenant, les Yeux Blancs auront plus de mal à parvenir à Dagovil. »
Voilà pourquoi ils avaient pris la liberté de bloquer des tunnels à la frontière entre Kozéra et Lédek… Enfin, de toute façon, cela ne pouvait pas grandement déranger les Kozériens : leurs terres à moitié abandonnées du nord-ouest n’en devenaient que plus sûres… Il ne leur restait qu’à libérer Loéria des vampires. Sharozza sourit de ses yeux violets bien ouverts.
— « Alors ? Tu as récupéré le jeune Drey ? »
Elle promena un regard attentif sur les dokohis, sur Livon, Orih, Jiyari, ma sœur et Reyk. Ce n’est que lorsque je m’inclinai pour la saluer que ses yeux se fixèrent sur moi, surpris.
— « Cela faisait longtemps, Sharozza. »
— « Drey ? » Ses yeux remarquèrent ma pierre de serment du Vent, suspendue à la chaîne d’argent. « C’est donc vrai. On m’a dit que tu avais changé à cause d’une mutation. Mais ce qui me frappe le plus, c’est combien tu as grandi ! », s’enthousiasma-t-elle. « On dirait que tu es même un peu plus grand que ton frère. À moins que ce ne soit cette tignasse de cerbère que tu as sur la tête ? Gargouilles sacrées, quelle allure », fit-elle, posant une main sur sa hanche tout en me regardant de haut en bas. « Des yeux de démon, une tête de démon et une odeur de démon… même ton sourire est devenu démoniaque. »
— « On dit que, lorsque les vampires te mordent, ton sang s’emplit de mauvais esprits », dis-je en plaisantant. « Je suppose que, maintenant, mon sang aussi doit être démoniaque. »
— « Sûrement ! », s’exclama Sharozza plaisantant, elle aussi. Ses yeux étincelèrent. « Alors, comme ça, ils t’ont mordu ? »
— « J’ai participé à une orgie », détaillai-je. « Et j’ai régalé les leaders. Un festin, m’ont-ils dit. Ils m’ont même remercié. »
— « Pff… Vraiment ? C’étaient quoi ? Des vampires civilisés ? »
— « Sans aucun doute », intervint Yodah. « Je suis même parvenu à négocier avec eux. On se remet en route ? »
Tandis que nous continuions, Sharozza s’approcha de moi et je m’aperçus que les Kartans m’observaient avec méfiance.
— « Dis, dis », fit l’Exterminatrice, me prenant par le bras sans la moindre peur de mes attributs démoniaques, « as-tu des nouvelles de ton frère ? On m’a dit que l’Orbe a été rendu… Qu’est-ce qu’il fait maintenant ? »
Je grimaçai en remarquant le regard curieux de Livon et d’Orih. Eux, ils ne savaient rien des histoires de famille des Arunaeh.
— « À ce que je sais, on lui a donné un mois de vacances avant de se mettre à travailler sérieusement », répondis-je. « Il devrait bientôt repasser par le temple. »
— « Cet homme ! Si sérieux et droit et si pur… Par Tokura ! Moi qui le croyais innocent comme un enfant, j’ai été toute surprise quand j’ai appris cette histoire de vol ! », À son visage radieux, on aurait presque dit que cela avait été une bonne surprise pour elle. Elle s’écria : « Deux millions ! Ça ne te semble pas exagéré ? »
Ses yeux scintillaient.
— « Euh… », toussotai-je. « C’est une affaire entre le Grand Moine et Lustogan. C’est à eux d’en décider. »
Sharozza libéra mon bras en soufflant.
— « Mais voyons ! Tu ne vas pas l’aider ? Quelle sorte de frère es-tu, Drey ? Tu devrais au moins lui donner ton appui. Moi, je le lui donnerais, mais je ne peux pas me rendre sur votre île. Mar-haï… T’entends-tu si mal avec ton frère ? Souviens-toi de toutes les années qu’il t’a consacrées ! Des heures et des heures interminables, tout pour toi, toujours pour toi… Tu étais la seule personne à qui il prêtait attention », ajouta-t-elle avec un soupir renfrogné.
Moi, je la regardais, étonné, et je faillis trébucher sur une roche. Je rattrapai mon équilibre en sautant et demandai :
— « Tu ne lui en veux pas, pour ce qu’il a fait ? »
Sharozza s’arrêta, les bras croisés, soudainement offensée.
— « Répète ça, petit malin ! Lui en vouloir, moi ? Lustogan est un destructeur exemplaire. Nous avons appris et travaillé ensemble durant presque vingt ans. Un petit vol passager n’entache pas sa perfection. Que son petit frère lui tourne le dos de la sorte ! Tu me déçois, Drey Arunaeh. »
Je clignai des yeux. Yanika dissimula son sourire, mais son aura dessinait son amusement dans l’air. Je roulai les yeux.
— « Pardon. Je t’ai mal jugée, Sharozza. J’ai lu une fois, dans un livre, qu’il y a des personnes qui ne changent pas avec le temps. Tu dois être l’une d’elles et je m’en réjouis. »
Sharozza tordit sa bouche en une moue évaluatrice. Et brusquement, elle sourit, s’avança et me donna une tape dans le dos.
— « Toi non plus, tu n’as pas changé tant que ça au-dedans. Tu es toujours aussi impertinent, nigaud et adorable que d’habitude. Mais détrompe-toi : les années changent toujours les gens », ajouta-t-elle alors que nous continuions à avancer. « Maintenant, je suis devenue plus sage, plus puissante et plus prudente. »
Le sourire moqueur qui apparut fugacement sur le visage d’un des caïtes Kartans ne m’échappa pas. Je devinai sa pensée : puissante peut-être, mais sage et prudente ?
Soudain, je remarquai que l’aura de Yanika s’emplissait de confusion et je me retournai. Les dokohis étaient nerveux. Ils se regardaient entre eux comme si quelque chose les avait piqués en même temps…
— « Que se passe-t-il ? », demanda Livon.
Les dokohis s’agitèrent, échangèrent à nouveau des regards inquiets puis s’immobilisèrent, nous forçant à nous arrêter nous aussi. Une femme parmi eux murmura :
— « C’est… comme si… »
— « Quelqu’un nous appelait », compléta un autre, confus lui aussi.
Alors, l’un d’eux porta les mains à sa tête, deux autres agrippèrent leur collier, pris de panique. Plusieurs tombèrent à genoux.
— « À l’aide ! », balbutia un dokohi, cramponnant son collier.
— « À l’aide ! »
Le cri uni des dokohis fut suivi d’un sifflement qui traversa l’air. Je compris au dernier moment et envoyai une rafale… Trop tard. La pierre lancée frappa Yanika à la tête. Je me précipitai vers ma sœur et parvins à amortir sa chute, mais… Yanika ne répondait pas. Elle était immobile.
Son aura avait disparu.
Mon Datsu éclata. Tandis qu’Orih criait, signalant quelque chose du doigt, derrière une stalagmite, je tenais Yanika dans mes bras et regardais le filet de sang qui s’écoulait de la blessure. Je ne savais pas quoi faire. Je n’étais pas guérisseur. Je ne savais pas guérir… Je lui donnai de petites tapes sur la joue.
— « Yanika ! Yanika, réveille-toi ! »
C’est Kala qui cria. Il criait avec un sentiment dont, moi, je venais de me couper. Pour cette raison peut-être, il fut le premier à relever la tête et à se rendre compte que nous avions un problème : sans l’aura de Yanika, les vingt-six spectres avaient repris le contrôle de leurs corps saïjits. Leurs yeux brillaient comme des lunes.
Le responsable devait être le vingt-septième dokohi qui s’était échappé, compris-je. Kala criait, agrippait Yanika et ne voulait pas la lâcher, bien que les dokohis soient en train de dégainer leurs épées, de saisir leurs haches et de pointer leurs lances. On entendit les premiers heurts avec les Kartans.
— « Yanika, ne meurs pas ! », hurla Kala.
Il voulut lancer son orique, mais il s’arrêta quand Yodah se jeta brusquement sur nous et posa une main sur la tête de Yanika. Le Datsu rouge du fils-héritier était assombri et occupait presque tout son visage. Je ne l’avais jamais vu ainsi.
Je compris qu’il tentait de forcer Yanika à se réveiller. Il posa son front contre le sien, si concentré qu’il semblait que la fureur autour de nous ne lui incombait pas. Sauf que ce n’était pas vrai : les dokohis tournèrent leurs armes vers nous. Leur objectif était Yanika.
À la façon dont tremblait notre corps, je devinai que Kala bouillonnait de rage. Il voulut se lever, mais nous n’en avions pas le temps. Je n’avais même pas le temps de lancer quatre rafales de vent pour nous débarrasser des quatre dokohis qui se ruaient sur nous. J’en projetai un à terre avec mon orique. Le deuxième fut entraîné par le poids d’un autre dokohi transpercé par la lance d’un des Kartans. Le troisième, je le renversai avec une autre rafale… et le quatrième vint assener un coup mortel. L’épée allait droit vers Yodah, qui protégeait Yanika de son propre corps tout en essayant de la réveiller. Kala hurla :
— « YODAH ! »