Kaosfantasy. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies

25 Il nous en manque un

Lorsque nous revînmes à la plateforme avec les autres, je vis qu’Ordabat et ses compagnons essayaient de soutirer à Yodah ce qu’il projetait de faire pour reprendre Loéria. Le fils-héritier n’avait pas osé leur dire la vérité : qu’il avait convenu avec le Prince Ancien que nous n’interviendrions pas et que les vampires quitteraient Loéria quand ils seraient disposés à le faire, laissant derrière eux les villageois vivants. Il maintenait sa position : ils devaient tout d’abord se libérer de leurs colliers, sinon ils seraient capables de tuer leurs êtres chers. Une telle possibilité les effrayait tant que, finalement, malgré leurs visages sombres, ils ne firent pas d’objections quand Yodah proposa que, le rigu suivant, nous partions pour le nord.

— « Là-bas, les Zombras nous aideront, mon parent détruira vos colliers et vous vous réveillerez au bout de quelques jours. Ne vous inquiétez pas. Les vampires ont promis de ne plus tuer de Loériens. Je suis inquisiteur bréjique : les mensonges ne m’échappent pas. Je peux vous assurer que ces vampires ne mentaient pas. »

Son raisonnement fonctionna curieusement bien. Telle était la réputation des Arunaeh : leurs arts étaient si terribles qu’ils étaient même capables d’effrayer des vampires. C’est ce que devaient penser ces visages lugubres et à la fois pleins d’espoir. Je croisai le regard de Yodah, pensif, et il établit la connexion bréjique pour demander :

“Pourras-tu tous les détruire d’affilée ?”

“Les colliers ?” Je roulai les yeux. “Bien sûr. Écoute, Yodah… Désolé de t’avoir secoué avant.”

Il me regarda, goguenard.

“N’est-ce pas plutôt Kala qui devrait s’excuser ?”

Je sentis une barrière de fierté butée se dresser dans l’esprit de Kala et j’esquissai un sourire moqueur.

“Mar-haï, tu as raison. Peut-être qu’un jour, Kala apprendra à s’excuser…”

Je souris plus largement en percevant la frustration boudeuse de Kala. Il ne s’excusa pas. Yodah haussa les épaules et je demandai :

“Dis, Yodah. À propos des colliers… Pourquoi tu n’utilises pas cette technique que Liyen a utilisée avec moi ? Couper les fils bréjiques pour éviter qu’ils ne s’évanouissent,” précisai-je.

“À ton avis ?” répliqua Yodah.

Je suivis son regard éloquent vers les vingt-sept dokohis armés et affligés et je grimaçai, comprenant. Si nous leur retirions les colliers ici, ils iraient tout droit à Loéria attaquer les vampires. Il valait mieux essayer de les éloigner de là le plus possible avant de les libérer des spectres… et plus longtemps ils resteraient évanouis, mieux ce serait.

Néanmoins, avoir vingt-sept dokohis si proches de ma sœur m’inquiétait un peu. S’ils perdaient le contrôle face aux spectres, nous étions tous morts.

— « Je vais aller récupérer mon diamant de Kron », déclarai-je, après un silence.

Il restait dix heures avant le rigu suivant, d’après Yodah. Je convainquis Livon et Jiyari de rester se reposer —tous avaient passé une journée plus mouvementée que moi—, mais Reyk insista pour m’accompagner.

— « Si tu es attaqué par une bande de hawis et que tu meures maintenant, on sera bien avancés », dit-il.

— « Ne t’inquiète pas, frère, les dokohis ne sortiront pas », assura Yanika, me voyant hésiter.

Considérant l’affaire comme résolue, Yodah me tendit un papier plié en disant :

— « Zélif nous a laissés une carte de la zone. Peut-être que vous en aurez besoin. » Je l’acceptai et Yodah ajouta avec une pointe de moquerie : « Tu prends vraiment ton entraînement au sérieux. Lustogan serait fier de toi. »

Je poussai un bruyant soupir. Quelques instants après, le Zorkia, Tchag et moi, nous étions de retour dans le tunnel des vampires et nous prîmes la direction qui, à mon avis, devait être celle du tunnel qui menait à la caverne où avait été chassée l’aorgone. Pour retourner au village, les vampires avaient fait le chemin en moins de deux heures, me semblait-il, chargés de lourds paniers. Si nous ne nous trompions pas de chemin, nous arriverions en un peu moins d’une demi-heure, estimai-je.

Au niveau de Loéria, je perçus la présence de deux vampires sentinelles avec mon orique, mais ils ne sortirent pas de leurs cachettes. Quand nous parvînmes à un tunnel plus étroit, je consultai la carte et acquiesçai.

— « C’est par ici. »

Le Zorkia ne disait rien. Nous avancions à un bon rythme et nous atteignîmes la caverne plus tôt que je ne le pensais. Nous nous étions à peine éloignés de l’entrée quand un grognement nous alarma et Reyk dégaina son épée. À la lumière orangée des roche-ambres, je distinguai un rongeur qui disparut entre les roches comme une flèche. Fuyait-il à cause de nous ? Ou à cause d’autre chose ?

Nous demeurâmes attentifs tout en avançant dans la caverne. Je vis la grande stalagmite qui bloquait le passage. Sans l’atteindre, je m’arrêtai pour examiner le sol encore rougi du sang sec de l’aorgone. Où avaient-ils jeté mes habits ? En ce moment, le perceptisme de Zélif aurait été le bienvenu. Tchag, cependant, mettait de la bonne volonté. Reyk se contentait de me suivre pendant que je sondais l’obscurité.

La première chose que je trouvai fut le gant que m’avait donné un des gardes de la caravane. Mon gant de destructeur, c’est Tchag qui le trouva : il apparut en le portant sur la tête comme un chapeau et je souris largement. Il était gélatineux, mais en bon état.

— « Merci, Tchag. Reste à trouver ce diamant. »

Je me promenai dans la zone où je l’avais laissé tomber, me courbant pour scruter le sol. Où diable était-il tombé ? Je me rembrunis. Un vampire l’avait-il pris ? Soudain, l’imp surgit d’entre deux rochers et tendit une main, me montrant le diamant, noir comme l’encre. Je me réjouis de nouveau.

— « Mar-haï, merci, T… »

Je me tus quand je vis Tchag se tourner et commencer à frapper le diamant contre une colonne.

— « Tchag ? », m’étonnai-je.

L’imp se tourna vers moi, acquiesça, et recommença à donner des coups avec le diamant. J’échangeai un regard étonné avec Reyk et me penchai, tendant la main.

— « Eh. Cette pierre n’est pas faite pour jouer. Tu m’entends ? »

Tchag continua de frapper jusqu’à ce qu’inquiet, je lui prenne de force le diamant et le soulève.

— « Allez, Tchag, calme-toi. Qu’est-ce qu’il t’arrive ? » Il m’adressa une grimace, tordant sa bouche, et je soupirai. « Yéren a dit que tu devrais pouvoir parler. Pourquoi ne parles-tu pas au lieu de grimacer ? »

J’attendis quelques instants dans un silence uniquement interrompu par nos respirations et par le tintement de gouttes d’eau. Alors, Reyk fit :

— « Ça, ça doit être ton gilet de destructeur. »

Il indiquait quelque chose dans la pénombre. Je plissai les yeux, reposai Tchag et mis le diamant dans ma poche. J’allai ramasser le gilet et, au passage, je trouvai aussi la chemise, mais je l’abandonnai en la voyant détrempée et pleine de trous : la flaque dans laquelle elle était tombée devait sûrement être pleine d’acide et je me gardai bien d’y mettre le pied. Enfin vêtu, mon diamant de Kron bien à l’abri dans ma poche, je lançai :

— « Tout est en ordre. »

Nous prîmes le chemin de retour. Reyk était très silencieux et je lui jetai un regard interrogatif tandis que nous avancions.

— « Tout va bien, Reyk ? »

Le commandant Zorkia me jeta un regard sombre.

— « Bien ? », répéta-t-il. « Comment veux-tu que ça aille bien alors que mes compagnons sont à Makabath ? »

Sa réponse mordante me laissa sans voix. Nous marchions dans le tunnel, uniquement éclairés par la lumière ténue de ma pierre de lune. Attah, cela ne paraissait pas le meilleur moment pour parler des Zorkias, alors que nous avions d’autres problèmes plus urgents, mais… Le visage de Reyk se rembrunit encore davantage quand celui-ci ajouta :

— « N’oublie pas pourquoi je suis ici, Arunaeh. Nous avons promis de nous aider mutuellement, mais tu ne m’avais pas dit que les frères que tu devais trouver étaient des Pixies de légende. » Il s’arrêta en plein tunnel et je l’imitai, saisi, tandis qu’il jurait : « Ashgavar… Tout ça me fait rager, gamin. Tu m’avais dit que tu avais des problèmes avec ta famille, je t’en ficherai ! Maintenant, nous nous retrouvons avec un inquisiteur qui dit être ton futur leader. Et ça me fait rager. Moi, je veux juste sortir mes compagnons de prison et je me retrouve avec un groupe de fous qui voyage dans des tunnels infestés de bestioles à la recherche des Yeux Blancs. Des fous cinglés qui négocient avec des vampires et veulent sauver plusieurs dizaines d’Yeux Blancs contrôlés par une gamine bréjiste au pouvoir absurde. Et pour comble », ajouta-t-il avec un grognement sourd tandis que Kala et moi clignions des yeux, stupéfaits, « maintenant, vous décidez de voyager vers le nord, vers Dagovil, et vous voulez passer une frontière pleine de Zombras. Tu sais quoi ? Je ne sais pas pourquoi diables je t’ai écouté. Je suis peut-être Zorkia, j’ai peut-être vécu des misères que tu ne peux même pas imaginer, mon garçon, mais ça… Avoir un accord avec un fou à lier avec deux personnalités, c’est plus que ce qu’un type rationnel comme moi ne peut supporter. Tu m’entends ? J’en ai assez. »

Étrangement, Kala était intimidé et les larmes lui montèrent même aux yeux. Moi, je toussotai et compris soudain comment Reyk devait se sentir. Impuissant et désarmé face à une Guilde qui lui avait volé ses compagnons d’armes, son unique famille. Saturé et trompé par des Arunaeh qui ne lui avaient apporté que des problèmes. Je savais que, si je ne répondais pas maintenant avec les bons mots, Reyk partirait et irait chercher d’autres méthodes plus pertinentes de mener à bien son sauvetage. Par conséquent, demander pardon n’était pas la bonne voie.

J’inspirai et rompis enfin le silence :

— « Au Sanatorium de la Jouvencelle de la Vie, tu as dit que, tous deux, nous avions un ennemi commun. C’est la Guilde qui a fait des expériences sur Kala. Et c’est elle qui a tué ton commandant… »

— « Et tu vas me dire que, puisque nous avons un même ennemi, je dois résoudre tes problèmes », me coupa le Zorkia avec un bruyant soupir. « Par Ohawura, tu n’es qu’un gamin. Et cette bande de Ragasakis, pareil. Vous me rappelez ces groupes d’aventuriers insouciants qui se fixent un objectif grandiose et finissent déchiquetés dans quelque coin perdu des Souterrains. De ceux-là, j’en ai vu beaucoup, je te l’assure. Et aussi de jeunes intrépides qui sacrifient leur vie pour les autres. »

Je me redressai, interdit, et Reyk se moqua sur un ton caustique :

— « Tu t’es cru malin quand tu as bloqué le passage avec cette roche ? Tu crois vraiment que je n’aurais pas pu lutter contre ces vampires ? Idiot. J’ai tué des vampires en Dagovil. Je sais que j’aurais pu tous les anéantir. J’étais prêt. Mais comment allais-je imaginer qu’un petit héros comme toi allait sacrifier sa vie comme ça sans réfléchir ? Tu as méprisé ta vie d’une façon stupide. Et ça aussi, ça me fait rager. »

Je lui rendis un regard interloqué. Mar-haï, il me passait un sacré savon… Kala s’offensait à présent. Je me raclai la gorge :

— « Tu as raison », reconnus-je. « Je ne t’ai pas fait suffisamment confiance. Je n’ai jamais vu un Zorkia se battre. Ma décision est allée à l’essentiel : sauver la vie du fils-héritier et de ma sœur. Tu pourrais sûrement tous nous avoir sauvés, Sanaytay aurait pu utiliser un rugissement terrifiant, Yanika les aurait effrayés… Peut-être que personne ne serait mort. Mais », ajoutai-je, levant la tête, « pense que, si je n’avais pas agi ainsi, les Loériens n’auraient eu personne pour leur ouvrir la porte, ils n’auraient pas pu s’enfuir, ils auraient résisté et ils seraient morts. » Il me répondit par un souffle et j’insistai calmement : « Je n’ai pas méprisé ma vie. Je suis Arunaeh. Un Arunaeh ne méprise jamais sa vie. »

Le commandant Zorkia me jeta un regard sceptique et haussa les épaules.

— « Kasrada… Peu importe. Si tu ne veux pas le reconnaître, c’est ton problème. »

Je roulai les yeux.

— « J’ai dit que tu avais raison, j’ai été imprudent, mais je n’ai pas pour autant méprisé ma vie. J’ai été imprudent par manque d’analyse, c’est tout. Je te l’expliquerais plus en détail, mais Kala va me dire que je suis assommant, alors laissons le passé où il est et réponds-moi à une question, s’il te plaît. Vas-tu passer la frontière de Dagovil avec les autres ? Si tu ne veux pas, je ne la passerai pas non plus. Tout compte fait… »

— « Je la passerai », me coupa Reyk. Sa réponse me surprit. « Je la passerai et j’irai libérer mes compagnons à ma manière. Si tu veux m’aider, Arunaeh, aide-moi à passer cette frontière sans qu’on m’envoie à Makabath. Si je réalise mon objectif, je paierai ma dette envers toi pour ton silence et ton aide. Si ces conditions ne te conviennent pas… c’est facile pour toi. Tu n’as qu’à dire quelques mots aux Zombras et ils se chargeront de ce vieux Zorkia qui te donne des sermons. Qu’en penses-tu ? »

Je le regardai dans les yeux. Il était en train d’envoyer promener l’accord initial, mais je ne pouvais pas le lui reprocher. Tout compte fait, au départ, je ne lui avais rien expliqué sur les Pixies, ni sur Liireth ni sur mon manque d’informations sur l’endroit où se trouvaient les frères de Kala. Impatient, ayant son propre objectif, Reyk avait rabaissé l’accord à un pacte de non-trahison.

D’une certaine façon, c’était plus pratique pour moi : je n’aurais pas à me promener avec un fugitif inscrit sur la liste noire de la Guilde. Après un long silence, je soupirai.

— « Je t’aiderai à passer la frontière. Une fois là-bas… si tu as besoin d’un destructeur, tu sauras à qui faire appel. »

Reyk sourit légèrement, puis il fronça les sourcils.

— « Et la bestiole grise ? Où est-elle ? »

Je regardai autour de moi et je ne vis Tchag nulle part. Je m’alarmai.

— « Je ne le vois pas. Tchag ! », l’appelai-je.

Si nous le perdions… Attah, il ne manquait plus que ça. Nous l’appelâmes pendant un moment dans le tunnel ; alors, Tchag apparut soudainement juste devant moi, cessant d’être invisible. Ce diablotin… à quoi jouait-il ? À se cacher de nous. Il souriait largement. Je roulais les yeux et me penchai pour ébouriffer sa touffe de cheveux blancs.

— « Ne me fais pas de telles frayeurs, Tchag. Grimpe. »

Il grimpa sur mon épaule sans hésiter et nous prîmes le chemin de retour vers notre campement. Les alentours de Loéria étaient aussi tranquilles qu’à l’aller. Quand nous arrivâmes à la caverne de la plateforme, je les trouvai tous endormis, hormis Yodah et Livon. L’un avait une expression fataliste, l’autre fronçait les sourcils, concentré, regardant les dokohis.

— « Salut, Drey », dit Yodah à voix basse. « Tout va bien ? » J’acquiesçai et il ajouta : « Eh bien, ici, nous avons un problème. »

J’arquai les sourcils, montant sur la plateforme.

— « Un problème ? »

Livon hocha affirmativement la tête sans détourner les yeux des dokohis.

— « J’ai un bon œil pour ce genre de choses. J’ai été berger. Je suis sûr que les dokohis étaient vingt-sept. Mais maintenant… » Il leva un regard troublé vers moi. « Ils sont vingt-six. »