Kaosfantasy. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies
Nous arrivâmes à ce qui semblait avoir été un poste de chasse pour les Loériens et nous nous installâmes sur les planches d’une plateforme tandis qu’Orih et Livon commençaient à m’expliquer ce qui était arrivé.
La première chose dont se rappelait Orih après avoir été empoisonnée par les dokohis qui l’avaient jetée dans le Puits du Néant était une grande salle pleine de saïjits enchaînés. Durant de longues journées, elle avait attendu son tour pour qu’ils lui mettent un collier de spectre.
— « Je ne pouvais rien faire exploser avec tant de saïjits autour et sans pouvoir bouger », expliqua Orih, assise, les jambes croisées. Ses yeux de feu étincelèrent. « Mais, quand ils m’ont mis le collier, ils m’ont laissée libre et ils ont oublié de vérifier si le collier fonctionnait. D’une façon ou d’une autre… » Elle dégrafa sa veste de laine, dévoilant le collier de dokohi qu’elle portait, mais ce n’est pas ce qu’elle prit dans ses mains : elle saisit le pendentif d’argent que lui avait offert le grand-père Dalorio de son village de montagnards quelques mois auparavant. « Cette relique m’a protégée », assura-t-elle. « Ton cousin dit qu’elle a des sortilèges bréjiques à l’intérieur. »
Je me tournai vers Yodah, surpris, et celui-ci acquiesça, l’air distrait. Livon renchérit joyeusement :
— « D’après Yodah, Dalorio n’a pas exagéré quand il a dit que c’était une relique. Apparemment, le spectre du collier n’a même pas réussi à créer des liens bréjiques vers son esprit. Alors, si tu le lui enlèves, elle ne devrait même pas s’évanouir. »
— « Mes ancêtres m’ont protégée », conclut Orih, sans lâcher son amulette. « Alors, j’ai pris ma revanche. J’ai volé un anobe et j’ai galopé vers… Bon, je ne sais pas vers où, apparemment vers le nord. Ils me poursuivaient ; alors, je leur ai barré le passage en faisant exploser toute une caverne… J’ai bien failli mourir », admit-elle, levant son bras bandé. Elle poursuivit : « Je suis entrée dans une forêt. Ton cousin dit que dans la Forêt de Ribol, probablement. C’est possible, c’était une forêt comme je n’en avais jamais vu : dense, sombre, humide, grouillant de vie de tous côtés. Je ne manquais pas d’eau, mais je ne manquais pas de bestioles non plus. J’ai peut-être vécu toute mon enfance dans les bois, mais… ça, c’était différent. Ça a été un cauchemar. Mon anobe est resté entravé dans une sorte de boue vivante qui l’a attrapé et l’a tué. »
— « De la boue vivante ? », répétai-je. Jamais je n’avais entendu parler de ça.
— « Des serpents de boue », expliqua Yodah. « Très probablement. Ils s’entourent autour des pattes, déséquilibrent leur victime, la jettent par terre et la tuent par asphyxie. »
Kala déglutit, et je commentai :
— « Je ne savais pas que tu étais un grand connaisseur de la faune de Ribol. »
Le fils-héritier perdit son expression absorbée et ses yeux noirs sourirent.
— « Je ne le suis pas, mais j’ai connu un criminel qui domptait des serpents de boue pour étrangler ses victimes endormies. Il leur apprenait même à voler les clés ! C’était un professionnel. On l’appelait le Serpent Assassin. Il a été célèbre. Peu de patients m’ont résisté autant que ce serpent. »
Je me tournai vers Yanika. J’avais craint que rien que d’entendre prononcer le mot « serpent » elle s’affole, mais son aura s’altéra à peine. Les leçons bréjiques que lui donnait Yodah étaient-elles si efficaces ? Ou bien avait-elle surmonté son traumatisme ? Quant aux autres… Je perçus les grimaces incommodées d’Orih et de Livon et l’expression assassine de Reyk. Je me raclai la gorge. Les sources de connaissance de Yodah étaient assurément spéciales. Les Ragasakis commençaient petit à petit à comprendre à quelle sorte de famille appartenaient deux de leurs membres…
— « Je vois. Comment es-tu sortie de Ribol ? », demandai-je à Orih.
Celle-ci soupira.
— « Je n’en suis pas sortie comme je m’y attendais. Des types qui portaient des tatouages verdâtres sur tout le corps m’ont attrapée… »
— « Des Koobeldes », dit Yanika.
À son ton savant, je devinai qu’elle tirait ces détails de ses lectures. La mirole haussa les épaules.
— « Peut-être, mais ils ne se sont pas présentés : ils m’ont demandé si je voulais vivre ou mourir, et je leur ai dit que vivre, bien sûr. Ils ont soigné mon bras et pas mal de piqûres d’insectes, puis ils m’ont chassée de leur forêt… » Elle jeta un coup d’œil à sa main gauche, encore gonflée par les piqûres. « Alors j’ai continué à marcher. Et à un moment… »
Elle se rembrunit et ce fut Livon qui compléta la phrase :
— « Elle a dû s’approcher de la frontière de Dagovil parce qu’elle a croisé des gardes vêtus de noir qui ont essayé de la tuer. Yodah dit que ça devait être des Zombras. Ils l’ont sûrement prise pour une dokohi. Nous, alors, nous étions déjà dans le pays de Lédek et c’est une chance qu’on ait fait demi-tour vers Kozéra parce que, sinon, hier, on n’aurait pas rencontré Zélif et les autres, ni Orih aujourd’hui… Enfin, une chance, pas exactement. On a fait demi-tour parce qu’on est tombés sur un groupe de dokohis. Ces dokohis », précisa-t-il en indiquant les saïjits qui, installés eux aussi sur la plateforme, suivaient la conversation avec une certaine nervosité.
Voyant tant de dokohis, Naylah, Sirih et Livon avaient rebroussé chemin, s’enfuyant, compris-je. Je devinai :
— « Et en fuyant, vous avez rencontré notre groupe et Yanika a calmé les dokohis, n’est-ce pas ? »
— « Oui, enfin, elle, elle n’était pas particulièrement calme », grommela Reyk.
Ma sœur avait rougi. Je me troublai, comprenant. Après m’avoir vu me sacrifier pour les sauver en bloquant le passage, elle avait dû causer une tourmente dans tout le groupe. Je me tournai vers Yodah. N’avait-il pas pu l’aider avec ses arts bréjiques ? Devinant ma question, celui-ci acquiesça.
— « J’ai fait ce que j’ai pu. Mais c’était la première fois que je voyais une telle chose… »
“Et la première fois que mon Datsu se déchaînait autant,” ajouta-t-il par voie mentale.
Sa voix légère était si différente de la gravité avec laquelle il me parla mentalement que je l’observai avec attention. Le pouvoir de Yanika l’avait-il effrayé ? Avait-il changé d’avis sur… ? Yodah sourit.
— « Mais finalement tout s’est bien passé. Quand nous sommes sortis du passage, nous avons rencontré les autres Ragasakis poursuivis par les dokohis. Sans Yanika, ils nous auraient tous taillés en pièces. Bien sûr, eux, ils ne se souviennent de rien », ajouta-t-il, se tournant vers les saïjits aux colliers.
Leurs yeux n’étaient pas blancs. L’aura de Yanika les maîtrisait. Ils étaient vingt-huit, comptai-je. Ma sœur arrivait à calmer vingt-huit spectres. C’était… impressionnant.
Alors, mon regard tomba sur un humain robuste que je reconnus et je rectifiai : vingt-sept dokohis.
— « Toi », dis-je, surpris. « N’es-tu pas un de ceux qui ont fui Loéria ce matin ? »
Sans aucun doute, c’était celui qui m’avait sauvé la vie, avait ramassé le bâton métallique et remonté le moral des fugitifs. L’humain haussa les épaules avec une étrange timidité.
— « Merci… d’avoir ouvert la porte », dit-il. Il s’éclaircit la voix. « Ces hommes que vous appelez dokohis… la plupart sont des chasseurs de notre village qui sont tombés aux mains des Yeux Blancs. Tes compagnons m’ont dit que tu… que tu serais capable de les sauver. »
J’arquai un sourcil, comprenant enfin pourquoi ces gens me regardaient avec un éclat d’espoir dans les yeux. Un homme d’âge mûr qui portait une hache en bandoulière s’inclina joignant les mains et suppliant à voix basse :
— « Par pitié, débarrasse-nous de la malédiction pour que nous puissions sauver nos familles. Mes enfants étaient à Loéria… Je vous en supplie, mahis. »
L’humain robuste l’imita, serrant son bâton métallique avec force.
— « S’il te plaît, aide-les, mahi ! »
Je les regardai, interdit. Maintenant, il y avait davantage d’abattement et d’angoisse que d’espoir dans les yeux des dokohis. D’après Yodah, ils ne se rappelaient pas leurs actions commises quand ils avaient été contrôlés par les spectres… mais l’imagination saïjit était parfois une lame à deux tranchants. Qu’ont pu faire mes mains durant tout ce temps ?, devaient-ils se demander. Combien d’horreurs ai-je pu perpétrer ? A-t-on tué des gens de notre village… ?
Le mal-être de tous était latent. Livon intervint, expliquant :
— « En chemin, nous avons croisé plusieurs Loériens évadés et, grâce à eux, nous avons appris ce qui s’est passé : les vampires, l’incendie et le mystérieux inconnu qui a détruit les chaînes des portes pour leur faciliter la fuite… » Le permutateur sourit. « Je savais bien que notre Drey était sain et sauf ! », “Notre” Drey ?, me répétai-je, clignant des yeux. « Alors », poursuivit-il en indiquant l’humain robuste d’un geste, « ce qu’on a fait, c’est demander à Ordabat de nous guider jusqu’à Loéria pour aller te sauver et pour, du même coup, sauver la centaine de personnes qui sont encore avec les vampires. Ordabat est forgeron et il dit que les vampires utilisent ses armes. Mais, heureusement, nous n’aurons pas à lutter pour aider les Loériens. Yodah a réussi à parler avec le Prince Ancien. Jamais je n’aurais imaginé qu’un vampire honnête et pacifique comme lui serait capable de s’associer avec des envahisseurs de villages mais… bon, c’est un vampire, tout compte fait », grommela-t-il en se frottant la tête. « Enfin, tout cela doit te paraître un peu confus, Drey. Tant de choses se sont passées… Est-ce que j’oublie quelque chose ? »
— « Tu n’as pas raconté comment on s’est retrouvés ! », ronchonna Orih, les bras croisés.
— « C’est vrai ! On a retrouvé Orih peu après nous être séparés de Zélif, Nayou, Sanay et Sirih. Toutes les quatre sont parties avec les Loériens évadés jusqu’au poste frontalier dagovilien qui se trouve au nord. La Pinte, qu’ils l’appellent. »
— « La Pointe », le corrigeai-je.
— « C’est ça. Nous autres, on a été chargés de rester avec les dokohis et de négocier avec les vampires », conclut Livon. « Et nous étions en chemin vers Loéria quand Reyk a entendu un bruit à un croisement de tunnels et… »
— « Paf ! », sourit Orih. « C’était moi. »
— « Elle est tombée en courant », expliqua Livon.
— « Mais je ne me suis même pas fait mal ! » Elle se vantait ? « Et les Zombras, je les ai semés comme une professionnelle. »
— « En tant que mercenaires de la Guilde, ils n’ont pas le droit de passer les frontières avec Lédek et Kozéra », fit remarquer Yodah sur un ton aimable. « C’est pour ça qu’ils ont arrêté la poursuite. »
— « Mmpf. Quoi qu’il en soit, je vous ai enfin retrouvés ! »
Elle sourit de toutes ses dents, se rappelant peut-être l’énorme soulagement qu’elle avait éprouvé en voyant ses compagnons. Ses grandes oreilles s’agitaient de plaisir. Je soupirai, soulagé moi aussi, en pensant : ils sont donc tous vivants…
“Et Jiyari ?” demanda Kala, troublé. “Mon frère, pourquoi personne ne parle de lui ? Hein ?”
Je fronçai les sourcils, inquiet.
— « Mais alors, Zélif, Naylah, Sanay et Sirih… », dis-je. « Vous avez dit que Naylah avait été arrêtée… »
— « Par les Zombras », toussota Orih.
Livon clarifia :
— « Comme j’ai dit, Zélif et les autres ont escorté les Loériens survivants jusqu’à la frontière. Apparemment, les Zombras ont d’abord refusé de les laisser passer et Naylah s’est mise en colère. Ils l’ont neutralisée et l’ont mise au cachot. Mais rien de grave. Ça oui, si Zélif pensait recevoir de l’aide des Zombras pour libérer Loéria, vu les circonstances, j’ai bien peur que… »
Il laissa la phrase en suspens. Je plissai les yeux et jetai un regard à Yanika avant de demander avec un mauvais pressentiment :
— « Et qui diables vous a raconté ça si vous étiez déjà séparés ? Où est Jiyari ? », enchaînai-je.
Le silence me répondit. Je sentis mon cœur se glacer.
— « Où est Jiyari ? », répétai-je.
Yodah se leva.
— « Puis-je te parler un instant, Drey ? »
Nous nous éloignâmes de la plateforme et je foudroyai le fils-héritier, le corps tremblant. Kala se défendait de perdre tout à fait les nerfs tant qu’on ne lui aurait pas expliqué la situation.
— « Mon frère », grogna le Pixie. « Où est-il ? »
— « Il a couru vers la porte de Loéria sans nous consulter, demandant qu’on te relâche », déclara Yodah.
Je hoquetai de surprise. Jiyari… s’était livré aux vampires ?
— « Non ! », croassa Kala. « Le Prince Ancien, ce sale saïjit, que va-t-il faire à mon frère ? »
Yodah posa une main apaisante sur mon épaule.
— « Rien. Il lui posera des questions et rien de plus. J’ai parlé avec le Prince Ancien, Kala. Il a promis de te libérer à la condition de pouvoir parler avec Jiyari. »
Je compris que, rien que d’imaginer Jiyari aux mains du Prince Ancien, Kala enrageait. Il feula et, à ma stupéfaction, il empoigna Yodah et le secoua comme une grappe de zorfs.
— « Tu as accepté ! Pourquoi as-tu accepté ? Jiyari… doit être mort de peur. Lui, il n’a personne d’autre dans sa tête pour le tranquilliser, il n’a personne, il n’a que moi… »
Yodah cria :
— « Ne t’approche pas, Yanika ! » Kala cessa de le secouer, surpris. Le fils-héritier avait la tête tournée vers Yanika. Il articula : « Ne t’éloigne pas des dokohis. »
Certainement, si ma sœur s’éloignait des vingt-sept dokohis, les spectres reprendraient le contrôle. Et qui sait ce qu’ils pourraient faire alors avec leurs armes… Yanika s’éloigna précipitamment du bord de la plateforme vers les autres. Reyk avait la main sur la poignée de son épée. Livon s’approcha, étonné.
— « Drey… que se passe-t-il ? Je ne t’avais jamais vu dans cet état. »
Kala plissa les yeux… Et je soufflai intérieurement. N’avaient-ils encore rien dit à Livon et à Orih sur les Pixies ? Je repris le contrôle du corps en marmonnant :
— « Dis, Livon. Tu as dû remarquer que je n’ai pas le même aspect qu’avant, non ? »
Le permutateur pencha la tête de côté, me regarda… et demeura bouche bée.
— « C’est vrai ! Tu as des raies rouges sur ton Datsu. »
J’éclatai de rire, incrédule.
— « C’est tout ? » Je m’avançai, lui montrant bien mon bras avec la pierre de lune. « Regarde bien, Livon. Je suis couvert de tatouages. Et dis-moi, nous sommes tous deux kadaelfes, n’est-ce pas ? Eh bien, compare. »
Tandis qu’il comparait et se rendait compte de la différence, je soufflai, riant :
— « Toi, tu sais vraiment regarder au-delà des apparences, Livon. Tu ne les vois même pas. »
“Il a toujours été comme ça,” intervint mentalement Myriah depuis la larme draconide. “Il reconnaissait ses chèvres plus à leur odeur, à leurs attitudes et à leurs bêlements qu’à leur aspect.”
— « Oh, ne vous moquez pas », protesta Livon, portant une main sur la boucle d’oreille. « Il n’a pas changé tant que ça non plus. »
Mais l’odeur de vampires, il l’avait remarquée, souris-je. Je secouai la tête et, sentant l’urgence de Kala, je repris mon sérieux et dis :
— « Désolé, Yodah, mais je vais aller chercher Jiyari. »
Je m’éloignais déjà dans le tunnel. Yodah souffla.
“Drey. Le Prince Ancien a promis de le libérer dans quelques heures. C’est un vampire pacifiste, tu te rappelles ?”
“Mais il adore le sang de Pixie,” répliquai-je sans m’arrêter. “Et il parle avec roublardise. Je ne laisserai pas Jiyari entre ses mains une heure de plus.”
Je reçus un soupir patient comme réponse et je me retournai à moitié, foudroyant Yodah du regard.
“Tu ne vas pas m’ordonner de m’arrêter ?”
Yodah grimaça.
“On dirait que tu lis mes pensées, Drey. Sérieusement. Je ne pense pas que Jiyari souffre. Si tu veux, tu peux aller l’attendre près de la porte. Mais n’entre pas.”
Je lui tournai le dos, serrant les lèvres en un sourire sarcastique.
“Et ces dokohis et le forgeron ?” répliquai-je. “Ils ont demandé de l’aide pour libérer leurs familles…”
“Et je suis parvenu à un accord avec le Prince Ancien et son petit-fils pour qu’ils ne les tuent pas.”
Les paroles de Yodah me firent frémir.
“Un accord ?” répétai-je. “Quelle sorte d’accord ?”
“Rien qui te dérange. J’ai promis que le fils-héritier des Arunaeh s’occuperait des Pixies et arrêterait Zyro.”
Je m’immobilisai et fis volte-face, le souffle coupé.
— « Quoi ?! »
Yodah allait arrêter Zyro, le dirigeant des dokohis ? Et comment pensait-il y parvenir ? Les autres nous observaient, murmurant entre eux. Livon avait les sourcils froncés. Personne n’avait entendu notre conversation bréjique, mais mon interjection les avait inquiétés.
— « Frère », intervint alors Yanika depuis la plateforme. « Jiyari… était décidé à parler au Prince Ancien. C’est lui qui l’a décidé. Il ne lui arrivera rien. Tout compte fait, le Prince Ancien n’est pas un monstre. »
Kala ne pensait pas la même chose, mais ma logique me disait qu’effectivement, le Prince Ancien n’était pas de ceux qui agissaient de manière précipitée ni irréfléchie. Je fis claquer ma langue.
— « Je vais quand même aller surveiller la porte. Pardon, Yani », murmurai-je, jetant un coup d’œil aux saïjits portant les colliers de spectre. « Je les libèrerai dès que je pourrai. »
— « De toute manière, si tu les libérais tout de suite, on se retrouverait avec un tas de gens évanouis pour plusieurs jours », raisonna Livon en s’avançant. « Tchag est resté surveiller la porte, mais si tu vas y aller… je t’accompagne. »
J’arquai un sourcil. Tchag. J’avais complètement oublié l’imp. Quand nous nous éloignâmes dans le tunnel, je lui demandai :
— « Il n’a pas retrouvé la parole ? »
Livon secoua la tête.
— « Mm… Il est encore confus. Myriah a réussi à parler avec lui par voie bréjique. J’ai pensé que je n’aurais rien dû lui dire au sujet de son corps… mais Myriah dit que ce n’est pas que ça. À mon avis, il se souvient de quelque chose de son passé, mais… il n’est pas très explicite. Il a simplement dit à Myriah : mais la sorcière Lul m’aime. »
“Il me l’a répété plusieurs fois,” soupira la joueuse arlamkienne.
La sorcière Lul… C’était la seule personne que Tchag se rappelait avoir connue. Qui diables pouvait être cette sorcière ? Je gardai le silence cependant. Kala était trop préoccupé par Jiyari pour me permettre de m’inquiéter de quelqu’un d’autre.
Nous débouchâmes bientôt dans le large tunnel, non loin des portes de Loéria. De là, on voyait une faible lumière et je compris que, si les portes s’ouvraient, nous le verrions aussitôt. Malgré tout, Kala continua d’avancer.
“Kala, ce n’est pas raisonnable. Que vas-tu faire ? Le Prince Ancien va parler avec Jiyari autant qu’il lui plaira et il le laissera partir. Il se rendra rapidement compte que Jiyari oublie tout facilement et il renoncera…”
— « Tais-toi », grogna Kala.
Livon se tourna vers moi, surpris.
— « Euh… Je n’ai rien dit. »
Je soupirai.
— « Je ne te le disais pas à toi. »
Je grimpai sur une roche élevée et m’assis dessus pour avoir une bonne vue sur les portes. Kala les foudroyait du regard quand Livon, assis à côté de moi, rompit le silence en disant :
— « Drey. Je dois te dire quelque chose. »
— « Ah oui ? Moi aussi », admis-je, pensant aux Pixies. Je le regardai avec curiosité à la lumière de la pierre de lune. « De quoi s’agit-il ? »
Livon grimaça et ôta la boucle d’oreille pour observer la larme draconide. Celle-ci scintilla. Devinant ce qu’il allait me dire, je soufflai :
— « Je t’assure, je t’ai dit que tu pouvais la garder tant que Myriah était dedans. Ne te répète pas. »
Livon sourit, levant les yeux vers les stalagmites ambrées qui brillaient doucement dans l’obscurité.
— « Je le sais. Ce n’était pas ce que je voulais te dire. »
— « Eh bien, vas-y, déballe », lui dit Kala.
J’inspirai patiemment.
“Kala, sois plus aimable : c’est mon ami.”
“C’est le mien aussi,” répliqua Kala.
Je fis claquer ma langue et l’ignorai. Il valait mieux qu’il se concentre sur la conversation que sur les portes. Livon se frotta le cou.
— « Eh bien voilà… Il s’agit de Jiyari. Il se trouve qu’en me réveillant aujourd’hui, je l’ai vu si déprimé et inquiet pour toi que j’ai voulu lui remonter le moral et, lui, il a dit des choses très bizarres. »
— « Quelque chose à propos des Pixies ? », demandai-je calmement.
Livon me regarda, l’expression concentrée.
— « Oui. Je n’ai rien dit aux autres parce qu’il m’a semblé que c’était très personnel. »
Je souris.
— « Merci, Livon. Mais j’ai déjà tout dit à Zélif et à Yéren. Ils l’ont pris… plus ou moins bien. Laisse-moi te le raconter pendant que nous attendons. »
D’une voix désinvolte, je lui racontai tout : le laboratoire, les Pixies, Liireth, les larmes et mes heurts avec Kala. Je commençais à m’habituer et à avoir plus d’aisance pour en parler. Je me promis, néanmoins, de n’en parler à personne d’autre à la légère. Les Ragasakis étaient des compagnons, mais je savais que, même eux, ils n’accepteraient pas n’importe quoi. Par exemple, ils n’accepteraient pas que Kala perde de nouveau le contrôle comme autrefois et détruise des cavernes sur son passage. Dès le moment où je deviendrais un danger pour les saïjits, ils tenteraient de me neutraliser, ce qui était normal. Moi, je le comprenais. Mais Kala… était-il capable de le comprendre ?
— « Je ne sais pas si j’ai tout saisi », toussota Livon, après un silence songeur.
“Tu m’étonnes,” intervint Myriah. “Deux esprits dans un corps… Comment est-ce possible ? Je veux dire, je comprends que, si un esprit a fusionné avec un autre tout juste né, le changement doit être minime, comme pour Jiyari, mais… Et pour toi ? Tu dis que les souvenirs de Kala ont été scellés, mais qu’en est-il de son esprit ? Une partie de lui a-t-elle fusionné avec l’esprit originel ?”
Tandis que l’Arlamkienne parlait par voie mentale, tentant de comprendre, le permutateur soutint sa tête en soufflant comme si tout cela le dépassait. Je souris, moqueur.
— « Quelle embrouille, hein ? Eh bien oui, une partie de lui a fusionné, ce qui fait que je ne suis pas vraiment le Drey qui est né ni non plus le Kala d’avant, si tu vois ce que je veux dire. » Face au regard perdu de Livon, je simplifiai : « Moi, je suis bien plus normal que Kala. »
Kala se moqua :
— « Tss. Toi, tu peux parler. Tu te retrouves sans sentiments pour un rien et tu te bases sur les livres pour comprendre les saïjits. »
— « Et alors ? Toi, tu perds ton sang-froid pour un rien… »
— « Pour un rien ? Tu es si insensible que tu ne te rends compte de rien… »
— « Ce n’est pas vrai », le coupai-je.
— « Ça t’embête que je te traite d’insensible, hein ? », rit Kala.
Fatigué de tant d’échanges et de chamailleries, je ne répondis pas. Livon clignait des yeux, admirant les changements d’expression sur mon visage. Impressionné, il dit :
— « Fichtre ! J’essayais de comparer ton cas à Myriah et à moi quand nous parlons, mais… c’est bien plus chaotique ! » Il rit, posant une main sur mon épaule, en disant : « Je suis content de voir que vous vous entendez bien. »
Je le dévisageai. Comment avait-il pu déduire de notre échange que nous nous entendions bien ? Kala, cependant, était content. Et, moi, je me demandais comment Livon avait pu avaler toute cette histoire aussi facilement sans imaginer une seule seconde que j’étais devenu fou. Me rappelant ma conversation avec Yodah sur l’admiration, je pensai :
Ce ne sont pas la ténacité ni les actions imprudentes que j’admire chez toi, Livon. Je souris. Ce que j’admire, c’est ta confiance.
Soudain, j’entendis un crissement et une lumière envahit une partie de la caverne. Kala se leva brusquement pour voir une silhouette sortir de Loéria.
“C’est lui ?” demanda Kala, anxieux.
“Et comment veux-tu que je te réponde si nous voyons exactement la même chose ?” répliquai-je.
Mais, sans aucun doute, ce devait être lui, car, quelques instants après, Tchag surgit entre les roches et grimpa sur Livon, acquiesçant de la tête silencieusement. Ses grands yeux me regardaient et il me sourit… avec un sourire moins innocent et ingénu qu’autrefois. Du moins, c’est ce qu’il me sembla, mais, quand je le vis pointer son doigt sur moi et agiter la main devant son nez froncé, l’air moqueur, je roulai les yeux. Il n’avait pas changé tant que ça.
— « Maintenant que j’y pense », dit Livon, « je ne t’ai pas remercié de nous avoir libérés des colliers, à Firassa. Je suis sûr que Tchag aussi veut te remercier. »
Tchag m’observa et acquiesça à nouveau de la tête. Je haussai les épaules.
— « C’est naturel. Vous aussi, vous êtes venus me sauver. Nous sommes des Ragasakis, non ? On s’aide entre amis. »
Livon se tourna vers moi, l’expression étonnée, et un sourire franc étira lentement ses lèvres.
— « Bien sûr. C’est naturel. »
Quand Jiyari s’approcha suffisamment de nous, je pus reconnaître ses cheveux blonds. Impétueux, Kala s’élança vers lui, l’appelant :
— « Jiyari ! »
Le cœur bondissant, il atterrit en bas de la roche et courut jusqu’à se trouver face un Jiyari aux yeux noyés de larmes. Kala s’inquiéta.
— « Jiyari ? Ils t’ont fait mal ? Ce maudit prince ! Il a bu ton sang ? »
— « N-non », balbutia le blond. Il renifla et, à ma surprise, il rit tout en sanglotant. « Non », répéta-t-il. « C’est juste que j’avais si peur qu’ils t’aient tué, Grand Chamane… Je vais bien », assura-t-il, levant les mains. « Je vais bien. Le Prince Ancien m’a juste posé des questions… certaines, je n’ai pas pu y répondre. C’est un bon vampire. »
Un bon vampire, disait-il ! Son visage était un flot d’eau salée, mais ce qui retint mon attention à ce moment-là fut la couleur de ses yeux. Ils étaient rouges. Et sa peau était grise, plus sombre que la mienne. Je tendis une main.
— « Est-ce que je peux vérifier quelque chose ? »
Je soulevai sa chemise. Face au regard saisi de Jiyari, j’approchai ma pierre de lune et je vis les cercles de Sheyra avec les trois lignes, brillantes sur la partie gauche de sa poitrine. Peut-être parce que Jiyari était celui qui éprouvait le plus d’émotions, Lotus avait fait en sorte qu’ils apparaissent à l’endroit du cœur. Mmpf. Symbolique et prévisible.
— « Drey ? », demanda Jiyari, sur un ton déconcerté.
Je ne sais pas pourquoi je me rappelai à cet instant que Jiyari avait été une fille dans son ancien corps, je rougis et me raclai la gorge, lâchant la chemise.
— « Je vérifiais, c’est tout. »
“Tu craignais que Lotus se soit trompé en apposant les cercles ?” s’étonna Kala.
Je toussotai doucement et, sans répondre, je levai les yeux vers le visage brillant de larmes de Jiyari et je lui lançai une petite rafale d’air pour les sécher. Il sursauta, ses cheveux blonds désordonnés. Je souris.
— « En route, Champion. J’ai un diamant à récupérer. »
Nous nous mîmes en marche vers le tunnel et nous rejoignîmes Livon, Myriah et Tchag. Descendant de la roche, le permutateur regarda Jiyari et s’arrêta, abasourdi.
— « Jiyari ! L’iris de tes yeux est rouge comme Saoko ! Et le blanc des yeux, noir comme la nuit ! Qu’est-ce que cela signifie ? »
Dannélah, murmurai-je intérieurement. Je me tournai vers le permutateur et plantai un regard incrédule dans le sien.
— « Euh… Tu ne t’es pas rendu compte que les miens sont pareils ? »
Livon cligna des yeux, stupéfait. Lui adressant une moue railleuse, je fis volte-face et avançai dans le tunnel d’un bon pas.
“Par Sheyra, Kala,” me moquai-je mentalement, “si des cornes multicolores nous poussent sur la tête, peut-être qu’il ne s’en apercevra même pas.”