Kaosfantasy. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies

23 Un dernier verre pour la route

« Les saïjits cessent de vivre quand ils se rendent compte qu’ils ont déjà vécu. »

Sirigasa Moa, Le dragon s’est trompé de proie

* * *

Je ne pus voir la grand-mère de Waïspo, car des gardiens avaient ordre de ne pas me laisser sortir et la grand-mère ne voulait pas bouger de chez elle. De sorte que je passai les heures suivantes à bavarder avec son petit-fils de ses livres, des saïjits et des vampires, de tout et de rien ; Kala s’anima à participer au début, puis il protesta, disant qu’il ne comprenait pas de quoi nous parlions.

— « Parlons d’autres livres, alors », proposa Waïspo. « Quels livres as-tu lus, Kala ? »

Le Pixie demeura un instant pensif. Aucun, pensai-je. Il n’en avait lu aucun. Et, pourtant, Kala continua de réfléchir, puis déclara :

— « Une fois, à la Superficie, Lotus nous a proposé de nous apprendre à lire. Rao a appris. Mais, moi, je n’ai pas pu. »

Waïspo cligna des paupières.

— « Tu n’as pas pu ? »

Kala haussa les épaules.

— « J’ai essayé, mais je n’ai pas pu. Jiyari avait des problèmes aussi, mais c’était différent. Lui, il s’endormait et oubliait tout. Moi… je vois les lettres, je les connais, je vois la même chose que Drey, mais je ne comprends pas les mots. Pourquoi tu me regardes comme ça ? », grogna-t-il. « Lotus a dit que ce n’était pas grave. »

Le vampire leva les mains en signe d’excuse.

— « Bien sûr. Ce n’est pas grave. Je suppose… que cela a sans doute à voir avec les expériences ? »

Il me regardait, moi. Il nous regardait tous les deux, parce que nous avions le même corps, mais je devinai que c’était moi qu’il regardait. J’acquiesçai.

— « Probablement. »

De nouveau, quelqu’un frappa à la porte, mais, cette fois, Limbel ne venait pas seul. Le Prince Ancien entra avec ses accompagnateurs. J’avais perçu plus de mouvement dans les couloirs depuis un moment. Préparaient-ils quelque chose ? J’espérais seulement que ce ne serait pas un festin de sang saïjit…

J’essayai de ne pas regarder le Prince Ancien pour tranquilliser Kala. Limbel s’avança et laissa tomber un sac à mes pieds. C’était mon sac à dos. Je levai des yeux emplis d’espoir.

— « Vous me libérez ? »

Le Prince Ancien acquiesça, les mains derrière le dos :

— « Je pensais bavarder davantage avec toi, mais tu ne m’avais pas dit que tes compagnons te chercheraient avec autant de persévérance. »

J’écarquillai les yeux. Mes compagnons ?

— « Ils sont aux portes de Loéria », expliqua le Prince Ancien. « Et ils sont une trentaine, tous bien armés, demandant qu’on te libère. J’ai échangé quelques mots avec le fils-héritier de ton clan. Il a l’air d’être quelqu’un de raisonnable. »

Comme tous les Arunaeh, voulus-je lui dire. Je soufflai intérieurement. Une trentaine de gens armés… Eh bien, il s’en était passé des choses pendant que je discutais de littérature.

Je me penchai et examinai mes possessions. Ma chemise et mon gilet manquaient. Les chasseurs les avaient abandonnés dans la caverne de l’aorgone après m’avoir fouillé. Là où j’avais moi-même laissé mon diamant de Kron. Le reste, cependant, était là, y compris le cahier de Yanika. Je mis le pendentif du Temple du Vent autour de mon cou ainsi que l’anneau de Nashtag à ma main droite. Je rangeais le masque dans le sac quand le Prince Ancien interrogea posément :

— « Ne t’inquiètes-tu pas pour les Loériens qui sont encore dans le village ? »

Mon geste resta en suspens et je levai les yeux, le visage froncé.

— « Vous allez les tuer ? »

Le Prince Ancien haussa les épaules.

— « Ça, c’est mon petit-fils qui décide. L’ajrob a décidé de les garder en vie jusqu’à ce que nous changions d’endroit. Alors, les Loériens récupèreront leur village. »

Et petit à petit, ils récupèreraient le sang perdu, complétai-je. Mais ils ne récupèreraient pas les Loériens morts. Je ne fis aucun commentaire et me levai, hissant le sac sur mon dos. Nous sortîmes tous de la maison et avançâmes dans la rue principale. Je vis les yeux des vampires du clan suivre notre petite procession. Trois enfants qui jouaient non loin se levèrent et l’un d’eux s’écria en abrianais :

— « C’est le Pixie d’acier ! »

Les deux autres s’enthousiasmèrent, découvrant leurs crocs et répétèrent en chœur, suivant la procession :

— « C’est le Pixie d’acier ! Le Pixie d’acier ! »

Le premier voulut s’approcher et, bien que Waïspo le retienne d’une main patiente, il parvint à toucher d’un doigt mon bras gris couvert de tatouages. Il s’exclama dans sa langue, l’air surpris. Sans cesser d’avancer, Waïspo souffla :

— « Bien sûr qu’il est chaud : il a ressuscité et, maintenant, il a du sang. »

— « Il a du sang ! », répéta l’enfant vampire.

Il semblait plus étonné d’apprendre que j’avais du sang que de savoir que j’avais ressuscité. Nous parvînmes aux portes et je m’arrêtai tandis que les vampires ouvraient un battant. Je jetai un coup d’œil au Prince Ancien, fidèlement entouré, et à Dakoz, qui écoutait le rapport d’un de ses hommes, un peu plus loin.

— « Tu m’as demandé de te raconter mon passé, grand-père », dis-je sans le regarder. « Je le résumerai en une phrase : je suis un Arunaeh destructeur qui suit le chemin de Sheyra. » Je marquai un temps. « Est-ce que je peux te poser une question ? »

— « En échange, je t’en poserai une autre », me prévint le Prince Ancien, moqueur.

Je me tournai vers lui sans le regarder dans les yeux. J’avais compris que le contact visuel avec le vieux vampire empirait l’état d’âme de Kala.

— « Les colliers des dokohis… es-tu sûr que c’est Lotus qui les a faits ? »

Du coin de l’œil, je vis le Prince Ancien arquer des sourcils blancs. L’étoile noire à trois pointes sur son front se plissa.

— « Kala n’en est pas sûr ? Mm… Lotus lui-même m’a avoué qu’il avait inventé le mécanisme. Je ne sais pas si c’est lui qui a fabriqué tous les colliers, mais il travaillait pour les celmistes de la Contre-Balance et savait à quoi étaient employées ses techniques… La réalité, Kala, il faut la regarder en face. »

Je perçus le trouble de Kala. Je grimaçai et ajoutai :

— « Tu sais, vieil homme ? Cela me dérange de ne pas connaître tes intentions concernant les Pixies. »

Le Prince Ancien sourit de ce sourire mystérieux qui semblait tout savoir.

— « J’ai décidé de ne pas m’immiscer dans tes affaires. Tant que Zyro et ses Shigans ne deviennent pas tes alliés… nous pourrons continuer à parler amicalement, j’espère. »

Il jeta un coup d’œil au-delà de la porte et fit demi-tour, ajoutant :

— « Et voici ma question. Jusqu’à quel point, Drey Arunaeh, es-tu prêt à partager le destin de Kala ? »

Il s’éloigna avec ses suivants sans attendre ma réponse. Parce que cette réponse ne regardait que moi.

— « La porte est ouverte. »

Je sursautai et me tournai vers Dakoz. L’ajrob s’était approché de moi et me regardait, attentif. J’hésitai à le remercier pour l’hospitalité, étant donné qu’il m’avait capturé, croyant que j’étais un démon, et qu’ils avaient utilisé mon sang comme cadeau d’anniversaire, mais… je m’inclinai.

— « Au revoir, ajrob. »

— « Mm… Attends. D’abord, s’il te plaît, tends le bras. » Je le regardai et il expliqua : « Rien qu’un verre, et je te laisserai tranquille. Mon fils a à peine deux mois, il a une soif insatiable, et un sang comme le tien le rendra fort. Pense que tu aurais pu t’en sortir plus mal, Pixie. Ton cadeau m’honorera. »

Mar-haï… Je levai les yeux au plafond et tendis la main. L’ajrob sourit. C’était la première fois que je le voyais sourire ainsi. Quand le petit verre fut plein, je lançai :

— « Bon appétit à ton fils. »

Et je m’éloignai, m’approchant de la porte. Je jetai un dernier coup d’œil aux vampires et franchis le seuil. La caverne était à peine éclairée par quelques pierres lumineuses incrustées dans le sol et, tout d’abord, je ne vis personne. Nous avaient-ils menti ? Cela n’aurait pas eu de sens de nous envoyer dehors mourir aux mains des dokohis : ça aurait été gaspiller mon sang.

Alors, je distinguai un mouvement entre les roches. Un vampire. Une sentinelle, compris-je. Tapi dans sa cachette, il me regarda passer sans ciller. Je vis l’éclat de ses yeux qui me suivaient jusqu’à ce que je le perde de vue. Je sortis la pierre de lune. Avant même que je ne m’habitue à la lumière ténue et bleutée, j’entendis un cri.

— « Frère ! »

Mon cœur fit un bond et je regardai sur ma gauche. Là, entre plusieurs stalagmites illuminées par de petits cailloux brillants, se tenait un groupe de pas moins de trente personnes, tel que le Prince Ancien m’avait informé. Je vis Yodah se lever et tendre une main vers Yanika pour l’empêcher de courir vers moi. Je fronçai les sourcils et m’approchai, analysant la situation.

“Et, ceux-là, c’est qui ?” demanda Kala.

“Comment veux-tu que je le sache ?” répliquai-je.

Je ne les avais jamais vus. Cependant, ce devait être des alliés, parce que Yodah était là, ainsi que Reyk, Yanika et… Quand je vis une mirole aux cheveux verts à mèches rouges et un kadaelfe aux cheveux bleus, je hoquetai.

— « Orih ! Livon ? »

— « Drey ! », s’exclama le permutateur, souriant. « Par mes chèvres, tu es vivant ! »

Je souris à mon tour de toutes mes dents. Alors, Livon permuta avec moi et je me retrouvai subitement au milieu du groupe. Qu’est-ce… ?

— « Frère ! »

Yanika m’embrassa avec une aura si soulagée qu’elle m’émut. La mirole regardait fixement mon torse nu.

— « Dis-moi… tu n’es pas plus décoré que normalement ? », demanda Orih en plissant les yeux. « Tu m’as l’air bizarre. »

Je jetai un coup d’œil sur mes tatouages et ma peau grise et avouai :

— « Un peu. C’est une mutation. Attah, c’est vrai… j’ai perdu mon gilet de destructeur quand les vampires m’ont fouillé, et j’ai aussi jeté mon diamant de Kron. Il faudra que j’aille les récupérer. Mais avant… dites-moi comment diables tout s’est passé. Qui sont ces gens ? Et comment t’a-t-on retrouvée ? », demandai-je à Orih.

Livon arrivait en courant depuis l’endroit où j’étais quand il avait permuté avec moi et il assura :

— « Nous allons tous bien. Enfin, Naylah a été arrêtée par les Zombras, mais Zélif, Sanay et Sirih sont avec elle, alors je suppose qu’à elles quatre, elles règleront le problème… Tu ne sais pas quelle histoire ! », dit-il, freinant devant moi.

Naylah, arrêtée par les Zombras ? Livon fronça soudain le nez et se le couvrit.

— « Diables, Drey. Tu empestes le vampire. »

C’était vrai. Même moi, je le sentais, quoique je commence à m’habituer. Mais il était difficile de s’habituer à une odeur aussi nauséabonde que celle-ci. Je souris avec ironie.

— « Eh bien, les vampires, eux, je ne les dégoûtais pas », répliquai-je.

Yodah se tourna vers moi, l’expression moqueuse.

— « Alors, comme ça, tu bavardais avec un vieux vampire pendant que nous nous inquiétions pour toi, hein, jeune cousin ? Nous avons même amené des renforts pour te récupérer. » Face à mon regard chargé de questions, il sourit. « Il vaudra mieux que nous nous éloignions d’ici avant de te donner des explications. En avant tout le monde. »

Les saïjits inconnus se levèrent avec obéissance. Ils portaient des armes, mais ils étaient déguenillés comme des mendiants. Ils demeurèrent tous rassemblés même quand nous entrâmes dans le tunnel le plus proche, guidés par Yodah.

— « Ça va, Drey ? », demanda Yanika. « Les vampires… ? »

— « Ils ne m’ont rien fait », assurai-je. « Par tous les dieux, je me réjouis que vous soyez tous en vie. Mais, eux… qui sont-ils ? Des mercenaires ? », demandai-je à voix basse.

Yanika grimaça et, tandis que nous continuions à avancer, elle murmura :

— « Des dokohis. »

Kala et moi, nous restâmes sans voix. Je posai un regard incrédule sur les cous des saïjits.

Des dokohis ?