Kaosfantasy. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies

8 L’art poétique de Yodah Arunaeh

Nous passâmes le contrôle de Kozéra, avec nos masques, sans qu’on nous dise un mot. Une fois dans la ville, nous laissâmes Neybi dans une étable et je dis à Reyk :

— « Je vais aller remettre la lettre du Grand Moine à Rafda avant d’aller chercher Jiyari. Tu n’as pas besoin de m’accompagner si tu ne veux pas. »

Reyk acquiesça.

— « Ta famille ne va pas t’enlever, au moins, hein ? »

— « Mmpf. Ma famille n’est pas comme ça », assurai-je. « Normalement, je ne serai pas long. On se retrouve sur la Grande Place, d’accord ? Je te laisse mon sac. Ah, et tiens », ajoutai-je, lui tendant quelques pièces. « Au cas où tu voudrais manger quelque chose. Pas boire », précisai-je.

Reyk grinça des dents, mais il accepta les pièces en marmonnant dans sa barbe :

— « Que les harpies me dévorent. »

Je souris, levai une main et me fondis dans la foule. Je me trouvais dans la partie nord de la ville et je dus descendre plusieurs longues rues et passer sous de nombreux ponts de pierre avant d’atteindre le port. Je le longeai, comme toujours en fronçant légèrement le nez à cause de l’odeur, j’évitai un anobier qui allait trop vite et parvins à une zone de la berge plus tranquille. Finalement, j’aperçus la maison et le quai à demi caché par les arbres. Je passai la barrière… et grimaçai en constatant qu’il n’y avait personne sur le quai. Je consultai à nouveau ma pierre de Nashtag. Diables. D’habitude, à cette heure, il y avait toujours un des passeurs.

Je m’armai de patience, entrai dans la maison et saluai la vieille Kabou, qui s’occupait de l’entretenir. La petite kadaelfe répondit d’un simple geste de la tête. Elle n’était pas muette, c’était presque pire que ça : tout ce qui n’avait pas à voir avec le nettoyage de la maison, elle s’en contrefichait. L’intérieur n’avait pas changé. Il était plutôt vide, hormis un buffet avec des verres, une table et quelques chaises. Sur la table, il y avait un petit livre vert. J’y jetai un coup d’œil. Il était écrit : « Poèmes de la vie, de Yodah Arunaeh » Je clignai des yeux, stupéfait. Yodah ? Le fils-héritier avait écrit un livre de poésie ? Ignorant la vieille Kabou qui passait avec son balai, je m’assis, ouvris le livre et lus le premier poème.

On m’appelle le tortureur,
Mais je suis inquisiteur,
J’ouvre l’esprit comme un docteur,
J’extirpe les vérités pour la loi
Je creuse les neurones comme trois
Pour les détenus je suis comme un roi.

Je ne pus me retenir : je ris à gorge déployée. Les vers étaient mauvais. La vieille Kabou s’arrêta un instant pour me regarder avant de reprendre ses tâches sans un mot. Je continuai de lire.

Mon criminel ne connaît rien à la justice :
Son monde était misère et non délice.
S’il n’a connu que perfidie
Comment ne pas comprendre son délit ?
Mais, moi, je dois lui soutirer des noms :
Sa condition ne doit pas troubler ma mission.

Je ne manquai pas d’observer, en lisant quelques poèmes de plus, que Yodah semblait avoir longuement réfléchi sur son travail, sur ce qu’éprouvaient les criminels et sur la loi.

Et si tous, comme moi, étaient
Des hommes sans complications,
Sans tourments ni perversions,
Ne serait-ce pas un progrès ?

C’étaient les derniers vers du recueil. Et ils me laissèrent pensif. Avec ça… suggérait-il d’utiliser le sceau du Datsu sur d’autres saïjits que les Arunaeh ? Certainement, si tout le monde avait un sceau, il n’y aurait plus de criminels, ni de haines, ni de soifs excessives de pouvoir.

— « En train d’admirer mon œuvre ? », dit tout à coup une voix.

Je sursautai et sentis un soudain courant d’air très proche. Comment ne l’avais-je pas perçu plus tôt ? Je tournai la tête vers Yodah. Il avait l’air d’attendre une réponse. Je souris largement et retirai mon masque.

— « Eh bien… Je ne m’y connais pas beaucoup en poésie, mais je crois que les vers s’améliorent au fur et à mesure qu’on avance… Tu ne l’as pas publié, n’est-ce pas ? »

Les yeux noirs de Yodah m’observèrent un instant… et sourirent.

— « Ils sont horribles, hein ? » Il s’approcha et me prit le livre des mains. « L’année dernière, j’ai déjà publié un livre sur la psychologie du criminel moyen, tu ne le savais pas ? Il a pas mal de succès parmi les geôliers. Mais, rassure-toi, celui-ci, je ne vais pas le publier. Je suis trop timide pour écrire de la poésie. »

Je roulai les yeux. Timide, lui ? Yodah regarda, songeur, la couverture verte de son livre. Dans le silence de la salle, on n’entendait que les coups de balai que la vieille Kabou donnait dans le couloir. Elle était sortie de la pièce sans même s’étonner de ma peau grise et de mes yeux, et j’en déduisis que soit elle était à moitié aveugle soit elle se fichait de mon apparence du moment que j’étais un Arunaeh.

Je détournai les yeux de Yodah, mal à l’aise. Je savais que Lustogan m’avait averti de ne pas retomber entre les mains de ma famille. Je savais que ce piètre poète qui était debout, à côté de moi, avait fouillé dans mon esprit durant des jours, bloquant mon Datsu, me faisant souffrir au point que, même maintenant, plusieurs jours après, j’éprouvais encore une amère et désagréable sensation en y pensant. Cependant…

J’inspirai. Cependant, c’était ma famille. Et je n’allais pas la fuir à moins qu’elle ne tente une nouvelle fois de soutirer à Kala tous ses souvenirs. Je levai un regard évaluateur vers le fils-héritier de mon clan. Il le capta et une ombre inhabituelle passa dans ses yeux. Tous deux, nous commençâmes à dire en même temps :

— « Dis… »

— « Écoute… »

Le silence retomba. Alors, Yodah arqua un sourcil.

— « Dis-moi. »

Je sortis la lettre et la lui tendis.

— « C’est du Grand Moine. Je ne sais pas ce qu’il dit dans sa lettre, mais je suppose que ça doit avoir un rapport avec les deux millions et l’Orbe. »

Les yeux de Yodah étincelèrent.

— « Alors comme ça, tu viens du Temple du Vent ? »

— « Ce n’était pas mon intention », avouai-je. « Mais, au passage, je me suis fait ordonner. »

Je lui montrai ma pierre de serment. Yodah haussa les épaules et accepta la lettre.

— « Je vois. Je vais y jeter un coup d’œil. »

Il rompit le sceau de la lettre sans aucun scrupule. Elle était adressée à Liyen et non à lui, mais bon… Le fils-héritier lut rapidement et acquiesça plusieurs fois.

— « De bonnes nouvelles. Tout est en ordre. Oh », dit-il avec étonnement, en arrivant vers la fin de la lettre. « Un Zorkia ? Vraiment ? Encore ? »

Le Grand Moine avait donc vendu la mèche, espérant peut-être que les Arunaeh se chargeraient de me raisonner et me feraient renoncer à une alliance aussi dangereuse. Je soupirai.

— « Il m’a sauvé la vie. Je lui ai promis de l’aider s’il m’aidait à chercher… les frères de Kala. »

Yodah resta un moment à me regarder sans ciller.

— « Je vois. De fait, s’il est au courant, il vaut mieux qu’il ne tombe pas aux mains des Dagoviliens. »

Non, Reyk ne savait rien des Pixies, mais je ne pensais pas le lui cacher durant très longtemps de toute manière.

— « Tu as tout à fait raison. Et Yanika ? », demandai-je. « Comment va-t-elle ? »

Yodah sourit.

— « Elle travaille comme une championne. Elle y met une passion dont aucun autre Arunaeh ne serait certainement capable. »

Il l’acceptait donc comme Arunaeh, constatai-je, soulagé. Cela signifiait beaucoup : cela signifiait que mon clan la protégeait autant que moi. Cependant…

— « N’est-ce pas trop dangereux ? », m’inquiétai-je. « Être si près du Sceau… »

— « Elle le supporte bien », assura Yodah. « En plus, nous lui avons ajouté une barrière de protection, au cas où. Sans aucun risque », ajouta-t-il face à mon regard froncé. « Elle est contente de pouvoir enfin connaître sa famille. La Scelliste la dorlote outrageusement, elle est tranquille et, tout ce temps, elle n’a subi aucune crise d’anxiété… depuis le jour où Kala a attaqué le Sceau. » J’ouvris grand les yeux. Ce jour-là, Mère avait eu une attaque ? Je ne m’en souvenais pas. Yodah reprit : « Quant aux autres, tous vont bien. Lustogan s’amuse à ramasser des palourdes avec ce vieux Rayp. »

— « Vraiment ? », soufflai-je. Mon frère passait son temps avec mon grand-père maternel à ramasser des palourdes… C’était du jamais vu.

— « Vraiment », confirma le fils-héritier, moqueur.

Son sourire se fit soudain pensif puis disparut promptement tandis qu’il glissait son livre de poèmes dans une de ses poches. Je lui jetai un regard curieux et me levai.

— « Bon, si tout le monde va bien, alors, je suppose que je n’ai pas besoin de me préoccup… »

— « Je n’ai pas terminé », m’interrompit-il. « J’ai pris une décision au sujet de Kala. »

Je m’immobilisai, intrigué et tendu à la fois. Yodah me regardait fixement. De fait, il avait vraiment l’air décidé, me dis-je. Mais décidé à quoi ? Il n’allait pas tenter de m’attirer à nouveau sur l’île pour fouiller dans mon esprit, n’est-ce pas ?, m’inquiétai-je. Maintenant que je connaissais Kala, je ne voulais pas qu’il nous touche, ni l’un ni l’autre. Je fis :

— « Désolé, Yodah. Mais j’ai changé d’av… »

Je me tus, stupéfait, en voyant Yodah s’incliner profondément devant moi.

— « J’ai outrepassé les bornes et je te demande pardon », dit-il d’une voix ferme et sincère. « J’ai fait passer ma curiosité scientifique avant un membre de ma famille, et ceci est une faute grave. »

Je le regardai avec stupéfaction. Fichtre. S’était-il senti coupable ? Je me raclai la gorge.

— « J’avais donné mon accord, tu sais ? Alors… »

— « C’est pour cela », continua Yodah, se redressant. Ses yeux brillaient d’excitation. « C’est pour cela que je veux me racheter et que je vais renoncer à mon travail durant un temps. »

Je clignai des yeux. Renoncer à son travail ?

— « Tu veux parler du travail comme inquisiteur ? »

Je savais à quel point il aimait son travail, mais… son expression joyeuse me portait à penser le contraire.

— « C’est cela », confirma le fils-héritier : « j’ai décidé de t’accompagner et d’aider Kala. »

Je le regardai, les yeux écarquillés. Aider Kala ? Je grognai.

— « Toi, ce que tu veux, c’est prendre des vacances. »

— « C’est possible », dit-il sans le nier, « mais je le fais pour toi, pour Kala… et pour le clan. Je suis le fils-héritier, Drey, le futur leader des Arunaeh : je ne peux pas laisser un déséquilibre comme celui que j’ai créé durer plus longtemps. Je corrigerai mon erreur. Et je t’accompagnerai, au nom de Sheyra. »

Je restai impassible face à son affirmation solennelle. Il ajouta :

— « Ou peut-être devrais-je dire ‘je vous accompagnerai’ ? »

Je le regardai. Il parlait sérieusement, compris-je. Mar-haï… Je secouai la tête, me dirigeant vers le couloir en disant :

— « Laisse tomber, Yodah. C’est ridicule. »

— « Je n’ai pas le sens du ridicule », répliqua Yodah, en me suivant.

Je passai près de la vieille Kabou et je m’arrêtai dans l’entrée, exaspéré.

— « Ya-naï. Je te pardonne, tu m’entends ? Ça y est : l’équilibre est restauré. Maintenant… »

— « N’insulte pas ma balance », me prévint Yodah.

Je le regardai, la mine ennuyée.

— « Et la mienne ? Je te dis que tout est parfait. »

— « Même avec Kala ? Le sceau a maintenu l’esprit de Kala endormi pendant dix-sept ans. Sa rupture peut avoir des conséquences imprévisibles. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans ta tête à moins que tu me le demandes, mais… »

— « Yodah », le coupai-je. « Tu es le fils-héritier : s’il t’arrive quelque chose… »

“Précisément,” m’interrompit Yodah par voie bréjique. Je me raidis et il déclara : “Je suis le fils-héritier et je souhaite savoir pourquoi mon père a mis tant de temps à me révéler les détails d’un évènement important qui s’est déroulé il y a plus de soixante ans. Quelque chose qui a à voir avec Lotus. Ça t’intéresse… Kala ?”

Je rivai mon regard dans le sien, saisi. Kala était agité.

“C’est à moi qu’il parle ?” murmura le Pixie.

“C’est à toi que je parle,” confirma Yodah avec un inhabituel sérieux. “Est-ce que ça ne t’intéresse pas d’en savoir davantage sur la raison pour laquelle ton sauveur a été expulsé de notre clan ?”

Lotus avait donc été expulsé. Je ne me rappelais pas avoir entendu que quelqu’un du clan Arunaeh ait jamais été expulsé. De fait, je n’avais pas imaginé que ce soit possible.

Kala grogna de manière ambigüe.

“Savais-tu que les sept larmes draconides dans lesquelles il vous a mis appartenaient à notre clan ?” ajouta Yodah.

J’inspirai brusquement. Sentant la nervosité de Kala, je grommelai :

“Laisse-le tranquille, tu veux bien ? Tu réveilles en lui de mauvais souvenirs.”

Yodah sourit et reprit à voix haute :

— « Pardon. Je vois que tu as commencé à l’accepter, hein ? »

Je soupirai pour toute réponse et il ajouta :

— « Alors, je peux ? »

Mar-haï, me demandait-il la permission de m’accompagner ? Bah, Yodah allait faire ce que bon lui semblait même si je lui disais que non : seul Liyen pouvait l’arrêter. Je fis coulisser la porte de sortie pour l’ouvrir, tout en disant :

— « Fais ce que tu voudras, mais remets cette lettre. Je ne partirai pas de Kozéra avant demain matin de toute façon. »

— « C’est vrai », fit Yodah, sur un ton amusé. « Tu dois récupérer un Pixie, hein ? C’est bon », reprit-il, agitant la lettre du Grand Moine. « Je vais la donner à mon père. On se retrouve demain matin, ça te va ? Et je te raconterai certains détails intéressants sur Lotus. Oh, au fait, j’allais oublier : je viens de parler à des amis à toi qui ont contacté le clan, demandant ce qu’il t’arrivait. Ils logent à La Vague d’Or. Nous nous verrons là-bas, d’accord ? »

Déjà sur le seuil, je m’arrêtai, saisi par ses paroles.

— « Tu as dit des amis à moi ? Des Ragasakis ? Dans la ville ? »

Étaient-ce Livon et les autres ? Avaient-ils trouvé Orih ? Yodah haussa les épaules, me tournant le dos.

— « Tu sais ? » Il pencha la tête vers moi avec un sourire désinvolte. « Ils ne se sont même pas effrayés en me voyant. C’est-y que je perds de ma prestance ? »

Mmpf. Je remis mon masque.

— « Ce sont des gens de la Superficie, c’est tout. Kabou, un plaisir de te voir, comme toujours. » Je m’inclinai et la vieille grogna. Bon, c’était tout un progrès par rapport à mes autres visites… « Yodah », ajoutai-je. « S’il te plaît, transmets mes respects à ma mère et à mon père, s’il est là. Et si tu peux dire à Yanika que… bon, que je me réjouis que tout aille bien… »

— « Je le ferai », assura Yodah depuis le fond du couloir.

Je m’inclinai.

— « Merci. »

Je les laissai là et sortis rapidement du jardin.