Kaosfantasy. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies

9 Un être sans cœur, une arme espionne ?

La décision du fils-héritier de m’accompagner m’inquiétait. Était-ce un caprice ? Une proposition pour voir ma réaction ? Des envies d’aventure ? Qui sait. En tout cas, je n’allais pas m’en préoccuper. J’étais sûr que son père le ramènerait à la raison.

La Vague d’Or se trouvait sur le port, sur ma route. J’écartai le rideau insonore qui faisait office de porte et jetai un coup d’œil.

L’intérieur de cette auberge était spacieux et haut de plafond, avec des plateformes surélevées, des pots avec des plantes, des mosaïques et des colonnes ouvragées. Près du comptoir, une balustrade courbe et couverte d’or conçue par un artiste célèbre avait donné son nom à l’endroit. Malgré tout, ce n’était pas l’auberge la plus chère de Kozéra, loin de là.

J’entrai et me dirigeai vers le comptoir, d’où le gérant se pencha.

— « Bienvenue à notre auberge de La Vague d’Or, mahi. Que désires-tu ? »

— « Te souviens-tu d’avoir vu un autre Arunaeh par ici il y a peu ? », demandai-je.

— « Oui, mahi. Il est sorti il y a un moment. »

— « Et les personnes avec qui il a parlé ? Sont-elles toujours ici ? »

Le gérant cligna des paupières.

— « Les personnes avec qui il a parlé », répéta-t-il, tentant de se rappeler. « Oh… une petite blonde avec un drow albinos ? » Ce devait être Zélif et Yéren, soufflai-je mentalement, tout en acquiesçant. La leader et le guérisseur. Que faisaient-ils dans les Souterrains ? L’homme secoua la tête. « Ah… Je suis désolé de te dire que je les ai vus sortir peu après. »

— « Dannélah », fis-je.

— « Mais je les ai entendus dire qu’ils allaient au bazar », se hâta d’ajouter le gérant. « Ce ne sont pas des criminels, j’espère ? Mahi, je peux avertir le patron… »

— « Oublie ça, ce sont d’honnêtes gens », le coupai-je. Et je lançai tout en me dirigeant déjà vers la sortie : « Merci ! »

J’allai tout droit vers le bazar. Cela aurait été ridicule de perdre la piste de Zélif et de Yéren alors qu’ils étaient si proches. Le bazar se trouvait près de la Grande Place et je passai par celle-ci sondant le lieu, cherchant Reyk. Je le vis assis sur un banc, taillant un morceau de bois avec son couteau, l’air ennuyé. J’avais craint que, fatigué d’attendre, il soit allé dans quelque taverne et que les gardes l’aient peut-être alors reconnu ou emprisonné… mais, visiblement, je me préoccupais pour rien. Je m’arrêtai devant lui et le Zorkia se leva avec un bruit de bâillement.

— « Tu en as mis du temps pour remettre la lettre », marmonna-t-il. « On va chercher ton frère ? »

Je mis mon sac sur le dos.

— « Oui, mais, avant, nous allons jeter un coup d’œil au bazar. Apparemment, deux Ragasakis sont à Kozéra. »

— « Cette confrérie de chasseurs de récompenses ? »

— « Tout juste. »

Nous nous mîmes en marche pendant que je les lui décrivais :

— « Yéren est un drow albinos, petit, aux cheveux blancs, à la peau blanche un peu verdâtre, il a du sang vert, des yeux verts, une sorte d’écaille noire sous l’œil droit et, d’habitude, il porte une casquette noire sur la tête. » À part le sang vert, qui était de trop, le reste était une description assez réussie. J’ajoutai : « Zélif est une faïngale, petite, avec des cheveux blonds très longs, on dirait une petite fille, mais elle a plus de trente ans et c’est une grande perceptiste, euh… elle porte une écharpe grise normalement. Si tu les vois, tu me dis. »

Sur ce, nous arrivâmes aux premiers étals. Il régnait un chaos impressionnant dans toute la zone. Les odeurs fortes s’entremêlaient, les voix, bien que basses, résonnaient et se répandaient dans toute la ruelle et dans tous les passages supérieurs parallèles. Trouver quelque chose de spécifique dans ce bazar était une tâche laborieuse. C’était un véritable enchevêtrement de courants d’air, pensai-je.

Peut-être justement parce que mon attention était fixée sur l’air, je remarquai immédiatement la main qui s’approchait de ma poche et de mon diamant de Kron. J’écartai la main voleuse d’un courant orique sans me retourner. Si je voyais la tête du voleur, je me serais vu obligé à interrompre ma recherche pour le conduire à un garde. Et je n’en avais pas envie. Mar-haï, depuis quand un voleur osait s’en prendre aux destructeurs ? Ce devait être un novice. Je marmonnai mentalement et plongeai mes mains dans mes poches tout en continuant à avancer sur le marché.

Je ne cessais d’être assailli par des vendeurs qui me murmuraient :

— « Puissant mahi, une belle tunique pour les Guiblancs ? »

— « Une tranche fine de rowbi rôti ? »

— « Mahi, par ici ! Nous avons une offre de fleurs tout juste arrivées de la Superficie, des roses merveilleuses et des camélias tout frais… »

— « Dis, mahi, aimes-tu les pierres précieuses ? »

— « Beaucoup », répliquai-je au joaillier, « mais elles me restent sur l’estomac. »

Reyk pouffa de rire. Nous continuâmes à avancer jusqu’au bout de la rue. Pas trace de Zélif ni de Yéren. Je soupirai et j’allais renoncer en pensant que je repasserais par La Vague d’Or en fin de journée quand je vis une scène singulière : sortant d’une gargote, une faïngale et un petit drow blanc traînaient pour ainsi dire un humain blond qui ne tenait pas debout.

— « C’est Jiyari ! », le reconnut Reyk, surpris. « Il est complètement saoul. »

Je soupirai.

— « Avoir affaire à quatre ivrognes en l’espace de deux jours, ça commence à bien faire. Allons-y. »

Nous les rejoignîmes quand, ne pouvant plus supporter son poids, Yéren et Zélif laissèrent Jiyari s’asseoir sur le bord d’une fenêtre. Le blond délirait en riant doucement :

— « Vous êtes si gentils… Merci… merci… vous pouvez m’oublier, les enfants, moi, je ne fais que… hips… je ne cause que des malheurs. »

— « Nous ne sommes pas des enfants ! », protesta Zélif. À son ton, je devinai que ce n’était pas la première fois qu’elle le lui disait.

— « Tu ne nous reconnais donc pas ? », ajouta le petit drow albinos. « Je suis Yéren, des Ragasakis. Le guérisseur, tu ne te rappelles pas ? »

— « Je n’ai jamais eu une bonne mémoire », murmura Jiyari.

— « Mais tu te souviens de moi, non ? », intervins-je, les faisant sursauter. « J’ai promis que je reviendrais… Désolé pour le retard. »

Curieux, Yéren et Zélif scrutèrent mon masque, tentant de deviner qui j’étais… Jiyari, lui, se leva ébloui de soulagement et il s’exclama d’une voix tremblante :

— « Grand Chamane ! »

Il se jeta sur moi et me serra dans ses bras. Je m’efforçai de ne pas perdre l’équilibre. Un mélange de culpabilité et d’exaspération m’envahit tandis que je sentais, à travers un voile, que Kala se laissait submerger par l’émotion. Le Pixie répondit à son étreinte sans que je fasse quoi que ce soit. Je pariai qu’il ne s’était même pas rendu compte qu’il s’était emparé du corps.

— « Tu es réel », bégayait Jiyari. « Tu es réel. »

— « Mais bien sûr, qu’est-ce que tu crois ? », marmonnai-je. « Salut, Zélif. Salut, Yéren. »

— « Drey ? », dit finalement Yéren, stupéfait. « C’est toi ? »

— « C’est bien moi. Je ne m’attendais pas à vous voir par ici. Est-ce que Livon et les autres sont aussi à Kozéra ? »

Zélif s’assombrit sans cesser de scruter mon masque.

— « Non. Ils ne sont pas encore rentrés, mais ce n’est pas surprenant : ils sont partis d’ici il y a tout juste une semaine. Pourtant… j’ai un mauvais pressentiment. »

Jiyari bavait sur mon habit de destructeur, riant tout bas, les dieux savent de quoi. Soufflant, je l’écartai et l’agrippai de nouveau en le voyant chanceler.

— « Diables. Je suis sûr qu’ils vont bien », dis-je.

— « Pourquoi dis-tu cela ? », demanda Yéren.

— « Euh… Eh bien, dans le pire des cas, si les dokohis les ont capturés, on peut toujours espérer qu’ils leur mettront des colliers. Enfin, s’il leur reste des colliers libres. »

Mon raisonnement arracha une moue inquiète aux deux Ragasakis et je compris que je ne les avais pas du tout tranquillisés. Se balançant, Jiyari me murmura, sans force :

— « Grand Chamane, je t’avais promis de ne pas boire, mais comme tu ne revenais pas… »

— « Je sais, Jiyari. J’ai mis un peu plus longtemps que prévu. »

— « Ouiii, c’est pour ça… » Il s’accrocha à ma manche. « Je suis un Champion déplorable. Mais ça ne se reproduira pas… hip… je te le promets. »

Je haussai un sourcil.

— « Promets-le-moi quand tu seras sobre, d’accord ? »

“Mar-haï, je parie dix kétales qu’il ne se rappellera pas,” dis-je à Kala.

Kala souffla.

“Qu’est-ce que ça peut faire, si les kétales sont dans la même poche ?”

Il n’avait pas tort.

— « Où est ta sœur ? », demanda Zélif.

Ignorant les délires de Jiyari, mais sans le lâcher, je répondis :

— « Yanika est avec ma famille et… » Remarquant le regard curieux que Zélif lançait au masque de Reyk, je le présentai : « Lui, c’est un ami. Yodah m’a dit que vous logiez à La Vague d’Or et que vous avez parlé avec lui… Vous êtes là depuis longtemps ? »

— « Depuis deux jours », répondit le guérisseur. « Rentrons à l’auberge, d’accord ? J’avais oublié combien le bazar de Kozéra était animé ! »

J’acquiesçai et, à nous deux, Reyk et moi agrippâmes Jiyari et nous reprîmes la direction du port. Tout en marchant, Zélif me jetait de fréquents coups d’œil peu discrets.

— « Dis, Drey », fit-elle finalement. « Ce parent à toi, Yodah Arunaeh, il nous a dit que tu n’étais pas en condition de voyager et de traverser la Mer d’Afah, mais… tu m’as l’air en pleine forme. »

Je grimaçai derrière mon masque et assurai :

— « Je vais mieux. »

Yéren et Zélif échangèrent un regard, mais ils n’insistèrent pas. En pleine rue, nous tombâmes sur un enfant humain qui nous contemplait Reyk et moi avec quatre doigts dans la bouche et des yeux curieux. Subitement nerveuse, sa mère l’écarta promptement de notre chemin, le tirant vers la vitrine d’une boutique, et elle s’inclina humblement vers nous pour s’excuser du dérangement.

Bien que l’excuse ne lui soit pas adressée, Yéren s’empourpra comme un zorf. Moi, je l’ignorai. La déférence des gens envers les destructeurs me déconcertait plus qu’autre chose.

Finalement, nous entrâmes à La Vague d’Or. Après avoir allongé Jiyari dans la chambre de Yéren, nous allâmes nous installer sur le plancher de la chambre de Zélif, recouvert d’un confortable tapis coloré.

— « Drey, est-ce habituel de porter le masque même dans les chambres ? », demanda Yéren avec curiosité.

Je me raclai la gorge et retirai mon masque.

— « Non, mais comme vous pouvez le voir, j’ai une drôle de tête, maintenant. »

Tous deux me regardèrent, bouche bée. Je sortis l’insigne bleu des Ragasakis de ma poche, assurant :

— « Je suis toujours le même, rassurez-vous. »

Les yeux de Zélif brillaient, m’observant comme si elle tentait d’élucider le mystère. Yéren s’inclina pour me voir de plus près avec un intérêt professionnel.

— « Ma foi, c’est vraiment curieux. Une mutation, n’est-ce pas ? Ne t’inquiète pas ; assurément, tu as une drôle de tête… mais je dirais que pas autant que la mienne ! », rit-il. « Ton sang est toujours rouge, n’est-ce pas ? Voyons voir, tire la langue… »

Je soufflai mais tirai la langue, arrachant un large sourire au guérisseur.

— « Bien rouge », confirma-t-il.

— « Ça t’est arrivé d’un coup ? », demanda Zélif.

— « Euh… oui, bon… d’une certaine façon. » Je fermai la bouche. Les yeux bleus pénétrants de la faïngale me mirent mal à l’aise. J’enlevai mes gants de destructeur et lançai un coup d’œil aux trois cercles sur ma main droite en ajoutant : « En réalité, je ne sais pas comment mais… euh… je suis comme ça. »

Je n’eus soudain pas le courage de leur raconter la vérité. Nous avions assez de problèmes avec les dokohis et l’enlèvement d’Orih pour qu’en plus je commence à leur raconter les miens.

— « Trois cercles et trois lignes », lâcha Zélif, saisie. Je la regardai, surpris, tandis qu’elle fermait les yeux quelques instants avant de les rouvrir. « Est-il possible que… ? »

J’ouvris grand les yeux, déconcerté. Avait-elle deviné quelque chose en regardant simplement le symbole ? Ou ne faisais-je que me l’imaginer ? Yodah lui avait-il dit que… ? Impossible. Alors, comment ? Néanmoins, Zélif ne termina pas sa phrase. Est-ce que je tirais trop de conclusions ?

— « Zélif ? », s’inquiéta Yéren.

La faïngale secoua la tête, songeuse, et murmura :

— « Ce n’est rien. »

Elle changea ainsi brusquement de sujet et, en quelques phrases, la leader des Ragasakis me mit au courant de ce qu’elle savait sur Livon et les autres : les deux harmonistes, Naylah, Livon et Tchag avaient quitté Kozéra depuis une semaine, le troisième blizzard de Mussarre. D’après Yéren, Tchag s’était remis rapidement de son inconscience après la perte du collier, mais l’expérience l’avait traumatisé.

— « Il est resté muet », dit Yéren. « À part ça, il va bien et ses cordes vocales sont en parfait état. La cause doit être psychologique. Je dois dire que, quand je l’ai examiné… j’ai regretté de ne pas l’avoir fait plus tôt. Tchag n’est pas une créature normale. De fait, je soupçonne… »

Il jeta un regard prudent à Reyk, qui avait retiré son masque et écoutait, appuyé contre le mur, sans montrer un grand intérêt.

— « Tu peux parler sans crainte », affirmai-je. « En réalité, Reyk n’est pas un destructeur : c’est un mercenaire fugitif, tout à fait inoffensif. »

— « Merci pour la présentation », grommela Reyk, me foudroyant du regard. « Tant que tu y es, dis-leur que je suis un Zorkia recherché par les autorités de Dagovil. »

— « Ça, c’est toi qui l’as dit », fis-je remarquer avec un demi-sourire. Les deux Ragasakis le regardaient, surpris.

— « Un Zorkia », murmura Zélif. « Je vois. »

Il semblait que cette faïngale comprenait tout avec une facilité exaspérante. Je me tournai vers le guérisseur.

— « Pourquoi dis-tu que Tchag n’est pas une créature normale ? », m’enquis-je.

— « Eh bien… » Yéren mordilla sa lèvre et soupira. « J’ai examiné son corps en profondeur, et il ne ressemble à rien que je connaisse. Son cerveau est parfaitement sphérique, mais ça, ce n’est pas le plus étrange : sans aucun doute, il lui manque des organes qui, pour nous, sont vitaux. »

— « L’appareil reproducteur », devinai-je.

Yéren secoua la tête, avec un léger sourire.

— « Bon, c’est un organe important, mais je ne dirais pas qu’il est vital, non, c’est plus grave que ça… » Il s’assombrit. « Ses poumons inspirent et expirent, mais l’oxygène qu’il aspire ne va pas au sang. Parce qu’il n’en a pas. »

J’ouvris grand les yeux. Tchag n’avait pas de sang ?

— « Impossible. Alors, pourquoi respire-t-il ? »

Yéren expliqua :

— « Pour alimenter son corps, qui n’est fait d’aucun matériau que je connaisse. C’est du morjas, de l’énergie vivante… et, en même temps, ce n’est pas ça. Et, manifestement, dans ces circonstances, comme l’oxygène se répand dans son corps sans besoin de sang ni de veines… Tchag n’a pas de cœur non plus. »

Je demeurai stupéfait, et Yéren couronna le tout en concluant :

— « Il est clair que Tchag est une créature unique. Vu qu’il est capable de se rendre invisible quand il ne respire pas et ne bouge pas, il ferait un excellent espion. Avec un esprit qui semble aussi compliqué que le nôtre même s’il est inséré dans une sphère… avec le temps, il pourrait être capable de raisonner comme nous. »

Il marqua un temps dans le silence de la pièce et termina, l’expression troublée :

— « C’est une arme vivante fabriquée par des saïjits. »