Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 3: L’Oiseau Éternel

19 Cryptes et plans

Quand il recouvra sa conscience, il mit un temps interminable à chercher tout bonnement à se rappeler qui il était et où il était. Il se sentait très mal. Après avoir survécu à un des venins présumément les plus létaux, allait-il mourir à cause d’une maudite flèche dans le bras ? À moins que ce feu qui le rongeait maintenant ne soit un effet secondaire du venin qui, de toutes façons, aurait dû le tuer. Quoi qu’il en soit, Tsu était un grand médecin et Dashvara lui faisait confiance pour faire tout son possible afin que le seigneur de la steppe ne finisse pas dans la tombe.

Le temps passait et son esprit était toujours noyé et égaré comme s’il avait plongé dans une mer d’eau bouillante. Il savait qu’il était toujours dans la tour, qu’on l’avait installé sur une paillasse assez confortable et qu’il suffoquait de chaleur, malgré le froid qu’il devait faire dehors.

Il se rendait vaguement compte de ce qui se passait autour de lui, mais, quand il essayait de se rappeler, la réalité lui échappait, son mal de tête empirait et il oubliait rapidement tout ce qui l’entourait. Quand, enfin, il se réveilla avec les idées un peu plus lucides et qu’il s’agita, désorienté, sur sa paillasse, il faisait jour, mais il ne sut déterminer quel jour c’était. L’hiver entier aurait bien pu passer qu’il ne s’en serait pas aperçu.

Dès qu’il se redressa, Boron, installé à un pas à peine comme un veilleur silencieux, leva la tête et lui sourit. L’expression interrogatrice du Placide en disait plus long que sa langue. Dashvara lui répondit par une moue souriante et fatiguée.

— « Je crois que je commence à revivre », assura-t-il.

De fait, son esprit n’était plus aussi embrouillé et son corps n’était plus brûlant de fièvre. Il était juste fatigué. Il jeta un simple coup d’œil à son bras bandé avant de promener un regard dans la salle de la tour. Elle était déserte, mais la porte, entrebâillée, laissait entrer le murmure tranquille de conversations. Il reconnut la voix légère de Makarva, ainsi que la voix plus profonde de stentor d’Orafe. Après s’être frotté les yeux, il demanda :

— « Je suis là depuis combien de temps ? »

— « Trois jours », répondit Boron. « Hier, la fièvre est tombée et ça fait une demi-journée que tu dors. Tu as brûlé comme un feu de camp, mais Tsu dit que, maintenant, tu es hors de danger. Un peu d’eau ? »

Dashvara accepta, puis se rallongea, pris de vertige.

— « Ont-ils tiré la vérité à l’assassine ? », demanda-t-il au bout d’un moment.

Boron grimaça et hésita.

— « Apparemment, elle n’a rien pu dire. Un Essiméen du palais nous a expliqué qu’on lui avait coupé la langue il y a quelques années pour rébellion. » Dashvara fronça le nez et le Placide ajouta avec un embarras évident : « Cette nuit-là… certains ont perdu leur sang-froid. Ils ont essayé d’entrer dans l’édifice où les Essiméens gardaient la meurtrière prisonnière… Il ne s’est rien passé de grave », assura-t-il aussitôt face aux yeux alarmés de Dashvara. « De toutes façons, à l’aube, les Essiméens eux-mêmes l’ont exécutée. » Il fit une pause et, mal à l’aise, il rectifia : « Disons plutôt qu’il ne s’est rien passé de très grave, en grande partie grâce au Titiaka qui s’est interposé. »

Dashvara arqua un sourcil.

— « Il s’est interposé ? », répéta-t-il, abasourdi. « Kuriag ? »

Il blêmit rien que d’imaginer le jeune elfe barrant le passage à une bande de Xalyas furibonds.

— « Il a utilisé un sortilège étrange », affirma Boron. « Moi, j’étais derrière et je n’ai rien senti, mais Miflin dit que ça avait à voir avec les marques qu’on nous a faites sur les bras. Il dit qu’ils sont restés un moment comme paralysés. À la fin, ils nous ont encerclés et on a dû mettre bas les armes. » Il haussa les épaules. « Je suppose que le Titiaka a évité qu’une tragédie n’arrive. Mais plus d’un est en colère contre lui après ce qu’il a fait. » Il secoua la tête. « En tout cas, ce n’est pas un mauvais type. Il est même venu ici pour aider Tsu à te soigner quand il a appris que tu étais toujours en vie. » Il soupira : « Si seulement nous pouvions sortir de cette ville… »

Il se tut, comme s’il était exténué d’avoir autant parlé d’une traite. Dashvara demeura méditatif, à la fois soulagé que rien de désastreux ne soit arrivé durant son délire et exaspéré par la fatigue qui l’empêchait de se concentrer sur quoi que ce soit de très compliqué.

— « Et la crypte ? », demanda-t-il enfin.

Les yeux de Boron étincelèrent.

— « Nous l’avons ouverte. » Sous les yeux avides de Dashvara, il baissa la voix et dit avec une excitation inhabituelle : « Elle est pleine d’armes, Dash. Le capitaine a dit que nous n’y touchions pas pour le moment… Mais j’ai pu les voir. Elles sont vieilles, mais elles sont en bon état. Toutes ont appartenu aux Anciens Rois. »

Dashvara sourit, mais son sourire s’évanouit peu à peu. Bon, d’accord, ils avaient des armes. Mais ses frères en avaient déjà. Et armer les jeunes xalyas esclaves d’Aralika pour s’ouvrir une voie au milieu des soldats essiméens, ç’aurait été les condamner à mort. Définitivement, ils avaient besoin d’un plan bien élaboré pour sortir de cette situation. À moins que Kuriag n’ait renégocié avec Todakwa. Dans ce cas… démons, dans ce cas, il était prêt à remettre les sabres au Légitime et le faire seigneur des Xalyas. Et plus encore. Comme devinant ses pensées, Boron ajouta à voix basse :

— « Et il y a une autre bonne nouvelle. Dans cette crypte, il y a un tunnel qui s’ouvre avec la même clé magique. C’est Tah qui l’a trouvé. »

— « Un tunnel ? », répéta Dashvara, saisi.

— « Ouaip. C’est un tunnel un peu étroit, mais on peut passer. D’après Tah, il débouche dans une maison essiméenne, aux abords d’Aralika. Le capitaine dit que ça pourrait peut-être nous être utile. »

Et même sacrément utile, pensa Dashvara, enjoué. Bon, il aurait été préférable que le tunnel débouche encore plus loin, mais… quoi qu’il en soit, cela pouvait leur donner l’avantage de la surprise. Boron sourit et se leva.

— « Tsu a dit que je l’avertisse quand tu te réveillerais. Je reviens tout de suite. »

Dashvara acquiesça et, depuis sa paillasse, il vit le Placide s’éloigner d’une démarche silencieuse vers la sortie. Il ferma les yeux, les rouvrit, tenta de lutter contre la fatigue et… n’y parvint pas. Sans presque s’en rendre compte, il plongea dans un profond sommeil réparateur. Il eut un de ces rêves plaisants qu’il faisait régulièrement autrefois : il était assis sur l’herbe clairsemée de Xalya, accompagné de Lusombre et de Soleil-Levant et, le cœur gonflé de paix, il parlait à ses chevaux avec douceur, sous l’immense ciel steppien…

Il se réveilla en entendant un tumulte croissant au-dehors. Une seule lanterne posée sur la statue de l’Oiseau Éternel éclairait doucement l’intérieur de la tour. Il faisait nuit. La porte était entrebâillée et il perçut juste à temps la silhouette de Lumon alors que celui-ci sortait, peut-être pour chercher à savoir quelle était la raison de tout ce tapage. Et, de fait, quelle pouvait bien en être la raison ?

Les sourcils froncés, intrigué, Dashvara voulut se redresser quand, sans le vouloir, il bougea le bras droit et une douleur aigüe le laissa paralysé durant quelques secondes. Oh, diables… La capitaine avait peut-être raison quand il disait qu’il avait vécu des choses bien pires, mais… diables, ça n’en faisait pas moins mal. Il souffla, reprenant haleine. Avec un certain effort, il réussit à s’asseoir, prit un broc de lait de sa main gauche et but de longues gorgées avant de s’intéresser à l’assiette pleine de légumes étranges qu’on avait laissée à côté. Sans doute était-ce la nourriture typique d’Essimée ? En tout cas, il lui trouva un goût du diable. Il mâchait, hésitant à cracher ou non, quand, remarquant que le tapage augmentait, il délaissa avec soulagement son repas afin d’assouvir sa curiosité… Cependant, à peine entreprit-il de se lever, une tête chauve apparut par la porte. C’était Miflin. Le Poète écarquilla les yeux quand il le vit assis sur sa paillasse et sourit largement avant de s’écrier :

— « Dash ! Tu es réveillé ! » Il entra en lançant joyeusement : « Devine ce qui s’est passé. »

Dashvara le regarda, intrigué. Il hasarda, moqueur :

— « Un nadre rouge a englouti Todakwa. »

Miflin s’esclaffa.

— « Si seulement ça pouvait être vrai. Non. Apparemment, les peuples de Nanda et Lifdor se sont soulevés. Je parie mes cheveux que Zéfrek est derrière tout ça. »

Dashvara cligna des yeux, abasourdi. Les Shalussis s’étaient soulevés ?

— « Liadirlá, sérieusement ? »

Miflin sourit de toutes ses dents, mais c’est Makarva qui répondit, entrant en trombe.

— « Si sérieusement que les Essiméens sont sur le pied de guerre ! » Il sourit. « Comment va le Roi de l’Oiseau Éternel ? »

Dashvara haussa les épaules.

— « Vivant et la tête enfin plus ou moins claire. Qu’est-ce qu’il s’est passé exactement ? »

Miflin expliqua d’un trait :

— « Tsu et le Titiaka ont pris soin de toi, tu as ressuscité et, maintenant, Todakwa n’ose plus poser la main sur toi, parce que tous pensent que Skâra t’a béni. N’est-ce pas merveilleux ? »

Dashvara attendait plutôt des explications sur les Shalussis, mais la réponse du Poète lui arracha une moue de stupéfaction. Skâra l’avait béni ? Vraiment ? Makarva raisonna :

— « Je dirais plutôt que c’est l’Oiseau Éternel de cette tour qui t’a protégé. »

— « Oui, c’est ça », se moqua Miflin. « L’Oiseau Éternel ne fait pas de miracles, Mak. »

— « Non », concéda celui-ci, « mais on dit que seuls les Anciens Rois étaient capables de survivre au venin de serpent rouge. Et Dashvara a survécu. C’est comme si l’Oiseau Éternel de la Tour l’avait adopté. Je ne suis pas le seul à le dire. »

Miflin jeta un regard moqueur à Dashvara.

— « Mak pense que tu es divin, Dash. »

Makarva lui donna une bourrade fraternelle en protestant :

— « Et alors ! Si je le pense… »

— « Divin ou pas », intervint Dashvara, amusé, « je ne crois pas que la situation plaise beaucoup à Todakwa. D’un côté Zéfrek, de l’autre les Xalyas… »

Et peut-être Raxifar d’Akinoa, ajouta-t-il mentalement. Miflin approuva avec une joie triomphale :

— « Il doit être rouge de colère ! »

Dashvara acquiesça avec un sourire torve.

— « Tout cela commence à prendre une bonne tournure », admit-il. « Mais ne vous y fiez pas, mes frères. Les Essiméens nous ont déjà montré leur traîtrise. Et nous sommes toujours piégés dans leur royaume. »

Makarva et Miflin acquiescèrent, et le premier assura :

— « Ne t’inquiète pas : nous dormons comme les chats. En plus, maintenant que tu as été béni par Skâra, ils ne vont pas oser nous toucher. »

Dashvara prit un air sceptique, Miflin donna un coup de coude à Makarva et il ouvrait la bouche pour lancer quelque pique quand Tsu apparut par la porte. Un instant, le drow montra un brin d’exaspération, comme s’il était mécontent que les deux jeunes Xalyas parlent avec son patient, mais il reprit alors une mine inexpressive et tranquille et s’approcha en disant :

— « Je vais changer ton bandage. Je vois que tu n’as pas encore tout mangé », observa-t-il en fronçant les sourcils. « Tu devrais terminer. Ce sont des ogroyes qui viennent de Titiaka même. Elles sont délicieuses. »

— « Des ogroyes », répéta Dashvara dans un murmure étouffé. Depuis quand mangeait-on des ogroyes dans la steppe ?. « Ça a quelque chose à voir avec les ogres ? Non, parce qu’elles ont un goût du diab… A-a-ïe », inspira-t-il d’un coup en foudroyant son bras des yeux.

— « Essaie de ne pas bouger le bras, tu veux bien ? », grommela le drow sur un ton sec. « Il a besoin de repos absolu pendant au moins deux semaines. Je ne plaisante pas. Attends, je vais apporter de l’eau bouillante. Une infusion te fera du bien. »

— « Je l’apporte », intervint Miflin.

Dashvara soupira doucement. Deux semaines. Visiblement, il allait avoir le médecin derrière lui plus longtemps que la dernière fois qu’il avait ressuscité. Il perçut le sourire moqueur de Makarva et roula les yeux. Qu’y faire…

— « Ayshat, Tsu », prononça-t-il.

Le drow, déjà penché près de lui, le regarda de ses yeux rougeâtres, arqua un sourcil, haussa les épaules, l’air de dire qu’il n’y avait pas besoin de dire merci et il s’apprêta à lui enlever le bandage. Dashvara sourit intérieurement. Skâra, et puis quoi encore, pensa-t-il. S’il fallait bénir quelqu’un, ce n’était pas lui : c’était le drow.

* * *

Les trois jours suivants, Dashvara ne sortit pas de la tour sous l’ordre exprès de Tsu… et du capitaine. Zorvun avait-il deviné que Kuriag n’était peut-être pas la cible de cet assassinat ? Qui sait. En tout cas, tant que Dashvara était dans la tour, « protégé » par l’Oiseau Éternel et par Skâra, les Xalyas avaient une raison sacrée pour empêcher les Essiméens d’y entrer et, par conséquent, de garder à leur portée les armes de la crypte.

De sorte que Dashvara jouait les malades obéissants et passait de longues heures en haut de la tour, à contempler la steppe. Il regardait vers le nord-est, non vers Xalya, mais vers la terre des Honyrs. Vers sa naâsga. Par moments, il croyait presque voir ses yeux noirs se dessiner magiquement devant lui. Mais, la plupart du temps, ce qu’il voyait, c’étaient les maisons d’Aralika, les jardins potagers et les bandes de chevaux et troupeaux de moutons, peut-être gardés par quelque enfant xalya. Le fleuve Fadul, bordé d’arbustes et de pierres, serpentait avec ses eaux claires et scintillantes depuis le nord-est. Et au-delà du fleuve, à mi-chemin entre Essimée et Xalya, s’étendait un océan d’arbustes de couleur rose et blanche. Les Xalyas l’appelaient la Prairie de la Mort, parce que, quatre décennies plus tôt, ils avaient gagné là une bataille sanglante contre les Akinoas. Bon… gagné, c’était une façon de parler, car ils avaient perdu en ce lieu plus d’hommes que durant toutes les décennies suivantes. Ça oui, ils avaient réussi à sauver le donjon Nayul des griffes sauvages… pour que celui-ci tombe finalement cinq ans plus tard dans une nouvelle bataille qui s’était achevée en défaite pour les fils de l’Oiseau Éternel. On disait que, depuis lors, dans la Prairie, les arbustes roses saignaient du sang frère et que les blancs criaient vengeance…

Tant de morts absurdes.

En silence, Dashvara s’appuya sur sa chaise et leva le regard vers un ciel complètement bleu.

— « Tant de morts absurdes », répéta-t-il tout bas. Et finalement pourquoi ? Pour que les Essiméens finissent par dominer la steppe avec l’appui d’une fédération étrangère qui vivait à des milles de là. Y avait-il une réalité plus absurde ?

Le bruit de pas dans l’escalier interrompit ses pensées. Il baissa les yeux, entendit une respiration haletante et vit bientôt apparaître le visage du capitaine, rouge de l’effort. À peine arrivé, il souffla :

— « Diables, Dash… Un de ces jours, tu me tueras. » Il expira, reprenant haleine face au regard amusé de Dashvara, et annonça : « J’apporte des nouvelles. »

Dashvara se leva, indiquant la chaise de la main gauche :

— « Priorité aux vieux, capitaine. »

Celui-ci roula les yeux et, ignorant l’invitation, il déclara :

— « Les Shalussis ont pris le contrôle de leurs anciens villages et les Essiméens vont envoyer environ deux-cents guerriers pour les récupérer. Ça laisserait autant d’Essiméens prêts à défendre Aralika. C’est une bonne occasion pour quitter cette ville tous ensemble », affirma-t-il. « Si nous parvenons à nous éloigner suffisamment, ils n’oseront pas nous suivre. »

Dashvara acquiesça, excité par la perspective.

— « Quand est-ce que ces deux-cents vont partir ? »

— « Demain », répondit le capitaine. « Ils n’arriveront probablement pas à Lamasta avant le jour suivant… Nous pouvons partir durant cette nuit-là et longer le fleuve. S’ils font demi-tour pour nous arrêter… on serait dans le pétrin », admit-il. « Mais ça n’aurait pas de sens de faire demi-tour et de laisser plus de temps aux Shalussis pour s’organiser. Il ne s’agit pas d’un soulèvement anodin », assura-t-il. « Zéfrek sait ce qu’il fait. Je ne sais pas comment il s’est débrouillé, mais, apparemment, il a armé ses gens jusqu’aux dents. D’après Garag, les Dazboniens ont dû leur vendre des armes à bas prix. Ce Fédéré n’a pas arrêté de cracher son venin contre les Républicains durant tout le repas. Il dit même qu’il enverra des mercenaires ryscodranais qu’il a à Ergaïka pour aider les Essiméens à écraser la rébellion… » Il secoua la tête avec une grimace de dégoût. « Je n’aime pas du tout ce diplomate. »

— « Les Xalyas sont-ils déjà au courant ? », demanda Dashvara.

— « Pas des détails. Je les mettrai au courant. Mais je te rappelle que tu es toujours le seigneur, fils. C’est toi qui dois donner les ordres. »

Dashvara arqua un sourcil moqueur.

— « À vos ordres, capitaine. Ton plan me plaît bien. Même si je continue à penser que celui du cadavre n’était pas si mauvais. » Il sourit largement et, reprenant son sérieux, il demanda : « Qu’est-ce qu’on fait avec les armes de la crypte ? »

Le capitaine fit une moue.

— « Je propose de les sortir par le tunnel et de les cacher dans nos sacoches. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de les donner à ces garçons si tôt. Certains, je les ai instruits un peu en Xalya et ils connaissent les rudiments… mais ceux qui ont moins de quatorze ans, je ne leur laisserais pas un sabre entre les mains à moins que cela ne soit absolument nécessaire. »

— « Sans aucun doute », approuva Dashvara.

Il se gratta nerveusement le cou, trop conscient que cette fuite pouvait se terminer en un véritable bain de sang. S’ils utilisaient le tunnel pour tous passer, ils pourraient arriver aux abords de la ville sans que personne ne les voie. L’inconvénient, c’était qu’ils allaient avoir besoin d’au moins une heure pour tous passer, sinon plus, et ils couraient le risque d’être surpris par les Essiméens groupés à un même endroit et d’être tués comme des chiens. Ou d’être surpris par l’aube trop tôt.

Il secoua la tête.

— « Et ton gendre ? », demanda-t-il.

— « Bah », soupira le capitaine. Il se laissa tomber sur la chaise en disant : « Le garçon n’est pas bête, mais il est plus perdu qu’un chiot. Heureusement qu’il a décidé de voyager dans la steppe avant de retourner à Titiaka, sinon ces citoyens n’auraient fait de lui qu’une bouchée depuis le début. »

Dashvara souffla, méditatif. Il n’avait pas encore parlé de la crypte au Légitime. Lui, il avait pu la visiter la veille, empruntant de nouveau la clé dorée sous prétexte qu’il « cherchait l’entrée de la crypte de Nabakaji ». Kuriag et Asmoan, d’après Tah, ne soupçonnaient pas qu’il l’avait déjà trouvée depuis une semaine. Et, jusqu’à présent, il avait mieux valu ainsi. Cependant… n’avait-il pas promis à Kuriag Dikaksunora de l’informer de toutes ses décisions dans la mesure du possible ?

Eh bien, vas-y, dis-le-lui, Dash, se moqua-t-il. Dis-lui que tu as l’intention de partir avec ton peuple par un tunnel dissimulé sous la Plume. Il restera sans savoir quoi faire, il sera anxieux et, en tout cas, les Essiméens le prendront pour un idiot complet d’avoir perdu si vite ses deux-cents Xalyas tout nouvellement acquis.

De fait, à ce qu’il savait, Kuriag avait finalement réussi à acquérir les Xalyas d’Essimée en échange de la promesse de leur dénier le droit de s’installer dans la steppe comme un peuple libre. La condition était révoltante, mais Dashvara comprenait que c’était la meilleure qu’avait pu trouver le jeune elfe pour, du moins, soustraire son peuple au pouvoir de Todakwa. Et il espérait bien que, Kuriag étant présent, les Essiméens y réfléchiraient à deux fois avant de se ruer sur ses nouveaux esclaves.

Quoi qu’il en soit, tu le lui as promis, Dash. Tu as promis de l’informer.

Et, après tout ce qu’il avait fait, il méritait mille fois d’être informé. Son Oiseau Éternel le poussait donc à parler à Kuriag Dikaksunora. Il devait lui parler de la crypte et la lui montrer… peut-être une fois qu’ils auraient caché les armes ? Alors, il ne lui resterait plus grand-chose à voir. Mis à part les tas désordonnés de sabres, lances et boucliers et mis à part le tunnel caché, la crypte lui avait paru tout ce qu’il y a de plus ordinaire : c’était une simple salle rectangulaire avec un cercueil de pierre au milieu. Personne n’avait osé toucher le couvercle, pas même Dashvara, même si celui-ci avait consumé une bougie entière à examiner les écrits gravés dessus en ancien oy’vat. La plupart étaient des maximes que Maloven lui avait répétées à satiété durant son enfance, mais pas toutes. Une phrase l’avait particulièrement marqué ; elle disait :

« Mort à l’homme qui entraîne ses frères vers une mort certaine. »

Ces paroles lui avaient ôté plusieurs heures de sommeil et continuaient encore de le tourmenter. C’est que, chaque fois qu’il se les rappelait, il ne pouvait s’empêcher de penser à son seigneur père et se souvenait comment celui-ci avait envoyé son peuple à la mort. Mais, en même temps, se moqua-t-il, au moment de la chute de Xalya, n’était-il pas lui-même convaincu que Vifkan de Xalya avait fait ce qu’il fallait, qu’il avait suivi son Oiseau Éternel en luttant jusqu’à la mort et qu’il avait par contre condamné son fils à une vie honteuse en le forçant à fuir ?

Comme ces temps étaient loin à présent et, pourtant, il en gardait une image si vive dans son esprit… Après un silence, il remarqua le regard curieux du capitaine et secoua la tête en soufflant.

— « Des inquiétudes de philosophe », expliqua-t-il.

Il se tourna et s’appuya sur le bord de la tour, regardant cette fois-ci vers le sud-est et les terres shalussis. Il lui sembla voir des colonnes de fumée s’élever au loin derrière les collines. Des maisons en feu ? Probablement. Il hésita avant de se décider à demander :

— « Tu crois que notre Dahars est toujours le même qu’autrefois, capitaine ? »

Il attendit avec impatience et appréhension la réponse de Zorvun. Il l’entendit se lever de la chaise, s’approcher et s’appuyer à son tour sur le créneau. Le capitaine contempla avec lui les colonnes de fumée avant de répondre enfin :

— « À Titiaka, si tu te souviens, tu as répété des paroles de Maloven. « L’important, ce ne sont pas les plumes, mais la force qui les soutient. » » Dashvara esquissa un sourire, en se souvenant, et le capitaine conclut : « Peut-être que les plumes ont un peu changé… assurément, celles de tous ont changé et c’est naturel. Mais la force, elle, n’a pas changé, Dashvara. Elle est toujours la même. »

Dashvara le crut et acquiesça, soulagé. Zorvun ajouta d’une voix plus légère :

— « Tu devrais descendre. Un vrai repas te fera du bien, sans tous ces plats bizarres que te donne Tsu. À force d’avoir la tête dans les nuages, tu penses comme un shaard. Et ce n’est pas pratique de devoir monter tous ces escaliers pour aller rendre visite au Roi Immortel. »

Dashvara roula les yeux et s’écarta du créneau en soupirant :

— « Tu as raison. Ma tête est ma perdition. Si je pouvais la changer, je la changerais pour celle de Maef. Lui, au moins, il a toujours les idées claires. »

— « Trop, je dirais », souffla le capitaine, amusé.

Comme ils se dirigeaient vers les escaliers, Dashvara affirma :

— « Je parlerai à Kuriag. Il faut le prévenir que nous partons. »

Le capitaine grimaça, hésita et finit par admettre :

— « Je crois qu’il s’en doute. » Sous le regard surpris de Dashvara, il expliqua brièvement : « Ma fille. Elle lit dans mes pensées comme un livre ouvert. »

Dashvara sourit.

— « Raison de plus pour aller lui parler alors. Il ne faudrait pas que notre maître prenne la mouche. Peut-être qu’il voudra même venir avec nous », ajouta-t-il, très amusé.

Le capitaine acquiesça, un éclat songeur dans les yeux.

— « Si seulement cela pouvait être vrai ! Je le traiterais comme un fils. »

Et ainsi, avec une tranquillité à moitié feinte, l’un pensant peut-être à l’avenir de sa fille, l’autre à celui de son peuple, les deux Xalyas amorcèrent la descente de la tour des Anciens Rois.