Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 3: L’Oiseau Éternel
— « Celui-ci a le sabot abîmé », observa Alta.
— « Ah, non, voyons, non ! », protesta le vendeur. « C’est la forme habituelle de cette race. Avec ces sabots, ils courent plus vite que le vent. »
— « Le vent est très inconstant », répliqua Alta. « Tantôt il galope, tantôt il s’arrête. Celui-ci, non, nous ne l’emmenons pas. »
Dashvara appuya le refus en hochant silencieusement la tête. Le vendeur soupira. Il commençait à comprendre qu’Alta décelait les moindres défauts.
Il remit le mauvais cheval dans son compartiment et se dirigea au fond des écuries. Lumon arrivait en courant derrière eux. Il les informa :
— « À nous, il nous manque encore six chevaux. Et vous, comment ça va ? »
— « Il nous en manque dix », répondit Dashvara.
— « Alta est pire que le Tatillon », expliqua Miflin, souriant.
— « Eh bien, Sirk Is Rhad, ce n’est pas mieux », sourit Lumon. « Atsan et lui ne doivent pas seulement parler avec le vendeur pour se décider : ils doivent aussi parler avec le cheval. »
Dashvara et les Triplés s’esclaffèrent aimablement, mais Alta raisonna :
— « Un cheval ne se choisit pas n’importe comment. Je doute qu’on ait le temps de tous les choisir aujourd’hui. »
— « Surtout si nous devons aller à cette noce », soupira Dashvara.
— « Il a dit que ce ne serait pas nécessaire que nous y allions tous », rappela Miflin sur un ton éloquent.
Dashvara regarda le Poète avec une moue moqueuse.
— « Je croyais que tu aimais les fêtes, Poète. En plus, celles qui se marient, ce sont la fille du capitaine et la sœur de ton seigneur. Tu ne veux tout de même pas rater l’évènement ? »
Miflin cherchait quelque argument pour se dérober quand Alta les interrompit, en s’exclamant :
— « Celui-ci a bien meilleure allure ! »
Le visage du vendeur de chevaux refléta le soulagement. Quand Dashvara posa les yeux sur le nouveau cheval, il pencha la tête de côté avec l’étrange impression de le connaître. Après avoir examiné l’animal de haut en bas, Alta déclara :
— « Ce cheval est à nous. »
— « Un merveilleux choix, messieurs ! », se réjouit le vendeur.
— « Oui… » Alta se racla la gorge et se tourna vers ses frères. « Je voulais dire que ce cheval nous appartenait. En Xalya. Les barbares ont dû le vendre. »
Saisi, Dashvara s’approcha du cheval et, enfin, il le reconnut. C’était Rayonnant, le cheval de Boron. Il avait l’air en bonne santé. L’expression du commerçant reflétait maintenant la concentration, comme s’il essayait de savoir si ceci pouvait faire monter le prix de la vente.
— « Avant, il avait meilleure mine », laissa échapper Alta. « Il est mal nourri. »
— « Mal nourri ! », s’écria le vendeur, indigné. « Je soigne ces bêtes nuit et jour et je leur donne la meilleure avoine… ! »
— « Dis-moi », le coupa Alta. « Où as-tu acheté ce cheval ? »
Le Républicain s’apaisa aussitôt.
— « C’est un patricien qui me l’a vendu », se vanta-t-il. « C’est un cheval steppien de la meilleure race, fort et résistant comme une montagne. Il peut supporter de très longs voyages et se fatigue à peine. »
— « Je connais les qualités des chevaux steppiens », assura Alta. « Est-ce que vous en avez d’autres de ce type ? »
— « Trois autres, monsieur. Et quelques autres steppiens non moins incroyables. Vous voulez les voir ? »
Il disparut à un tournant de ses vastes écuries et revint avec cinq chevaux et trois garçons d’écurie. Dashvara ne reconnut que la jument, à son pelage particulier : celle-ci avait appartenu à un officier de son père. Après avoir examiné les chevaux steppiens avec attention, Alta parut satisfait de tous, et il finit par accepter quatre autres chevaux qui étaient à moitié steppiens. Alors vint le marchandage, et Alta s’en sortit bien : au total, ils payèrent moins de huit-cents dragons pour les dix chevaux et ils les menèrent aux écuries de l’auberge. Le groupe de Sirk Is Rhad venait d’arriver avec les sept derniers chevaux et le lieu commençait à être bondé. Boron reconnut Rayonnant sur-le-champ et sa placidité se mêla d’une vive émotion qui lui fit verser quelques larmes. Dashvara et ses compagnons lui donnèrent des tapes sur l’épaule, se réjouissant de sa bonne fortune. Alors qu’il s’occupait d’essayer et d’ajuster une selle nouvellement acquise sur une jument alezane, Dashvara ne cessa de penser à Lusombre. S’en apercevant, il murmura une excuse à l’oreille de sa nouvelle monture et ajouta :
— « Toi, je t’appellerai Soleil-Levant. Nous irons ensemble dans la steppe. Et je te parlerai de Lusombre. Je suis sûr que vous vous seriez bien entendues, toutes les deux. »
Jetant un regard autour de lui et voyant son peuple s’occuper de tant de chevaux steppiens, le cœur de Dashvara se gonfla de joie. L’affaire allait plus que bien.
Une voix connue hors du bâtiment lui arracha un sourire et, s’éloignant de Soleil-Levant, il passa la tête par la grande porte ouverte. Là, dans la cour de l’auberge, se tenait Atasiag Peykat, formant un cercle avec d’autres Titiakas, son bâton de commandement à la main et une expression de grande sérénité sur le visage. Parmi les présents, il y avait bien sûr Kuriag Dikaksunora, encore vêtu de son habituelle tunique blanche. Sa physionomie reflétait un intense bonheur. Les autres Titiakas lui lançaient des plaisanteries en diumcilien, toutes des blagues traditionnelles au futur époux.
— « Et, en plus, vous partez en lune de miel dans la steppe ! », s’écria un jeune sur un ton enthousiaste.
— « La fiancée n’est rien de moins qu’une princesse steppienne, tout compte fait », intervint un autre, s’inclinant devant le Dikaksunora. « Et les rumeurs disent qu’elle est d’une grande beauté. »
— « Son cœur est encore plus grand », répliqua Kuriag avec fermeté et il s’empourpra quand plusieurs rirent.
— « Je vous augure déjà beaucoup de bonheur dans votre vie, Excellence », dit un autre qui portait le symbole des Yordark. « Je ne sais pas si je vous ai commenté que mon frère aîné, Faag, vous tient en grande estime. »
— « Euh… oui, je crois que vous l’avez fait, merci », sourit Kuriag, légèrement mal à l’aise.
— « Oh. Et combien de temps pensez-vous faire durer votre lune de miel ? », demanda le Yordark.
— « Je ne l’ai pas encore décidé », admit Kuriag Dikaksunora. « Mais je ne serai jamais totalement absent du Conseil, puisque je laisserai Atasiag Peykat comme représentant en mon poste le temps que durera mon voyage. »
— « Vous avez déjà effectué les formalités d’héritage ? », s’étonna un membre des Shovéda.
— « Absolument toutes », acquiesça Kuriag. « Je dois dire que je n’y serais pas parvenu sans l’aide des Alfodrog et des Yordark, ainsi que de ma mère. »
Un jeune roux hésita avant de commenter :
— « C’est dommage qu’aucun membre de votre famille proche ne puisse assister à votre noce, à moins que je ne fasse erreur… ? »
— « Ma mère m’a donné sa bénédiction par lettre », assura Kuriag. « Mais le deuil qui pèse encore sur nous l’a empêché de prendre le bateau. En plus, mes frères cadets ont besoin d’un appui moral pour… se remettre de notre perte. »
Les visages se couvrirent de compréhension et de commisération.
— « Une grande perte pour toute la Fédération », prononça solennellement le Shovéda.
— « Terrible », approuva le roux. « Jamais nous ne pourrons assez saluer les hauts faits de votre père, Excellence. Ils ont grandi notre patrie. »
Kuriag Dikaksunora détourna les yeux vers le sol et Dashvara vit ses lèvres serrées, qui pouvaient aussi bien indiquer la tristesse que la tension.
— « Pour l’amour de Cili ! », s’exclama Atasiag. « Ne nous attristons pas en ce jour de fête. Le bonheur de notre jeune ami réjouira sans doute l’esprit de son père, où qu’il soit. »
— « Vous avez entièrement raison, messire Peykat », s’empressa de dire le jeune Yordark.
— « Et peut-être devrions-nous laisser un petit répit à Son Excellence avant le grand évènement. »
— « Tout à fait ! », approuva le Shovéda.
— « Nous nous verrons au temple, Excellence », salua le roux.
Ils s’éloignèrent bientôt et seuls Atasiag Peykat et Kuriag Dikaksunora demeurèrent dans la cour. Dashvara osa enfin s’approcher.
— « Nous avons les quarante-cinq chevaux, comme promis », annonça-t-il. « Tous sains et de race steppienne à divers degrés. » Il salua Atasiag d’un geste. « Comment s’est passé le séjour en prison, Éminence ? »
Atasiag sourit, l’étudiant du regard.
— « Épuisant. Je n’ai pas arrêté de recevoir des visites « exceptionnelles », étant donné que les visites ne sont généralement pas permises. En plus des visites de Tahisran, bien sûr. »
Dashvara arqua un sourcil, surpris, en l’entendant parler de l’ombre en présence du Dikaksunora. Cependant, celui-ci semblait savoir de qui ils parlaient. Il haussa les épaules.
— « Même enfermé, tu as continué à faire des affaires, à ce que je vois. »
Atasiag acquiesça avec calme.
— « Et plus d’une. J’espère que vous traiterez votre nouveau maître aussi bien que vous m’avez traité », ajouta-t-il, moitié moqueur moitié sincère.
Son regard s’éleva, plus loin derrière Dashvara, et celui-ci s’aperçut que, un à un, les Xalyas étaient sortis des écuries.
— « Nous le traiterons comme il le mérite », répliqua Dashvara.
— « Cela me semble correct », intervint Kuriag, avant qu’Atasiag ne fasse d’autres remarques. « Merci de vous être occupés des chevaux : vous avez été efficaces. Morzif et Ged sont arrivés avec les armes il y a environ deux heures. Ils disent que ce ne sont pas les meilleures au monde, mais qu’elles feront l’affaire. »
Dashvara acquiesça. Atok lui avait déjà raconté tout ça, et plus : apparemment, ils allaient partir armés jusqu’aux dents, avec des sabres, des lances, des arcs, des carquois pleins et même des armures en cuir. Mu par un élan d’honnêteté, il tendit à Kuriag la bourse d’argent que celui-ci lui avait donnée le matin.
— « Il nous est resté cent et quelques dragons », expliqua-t-il.
L’elfe esquissa un sourire.
— « Gardez l’argent. Pour vos caprices. J’ai encore d’autres affaires administratives à résoudre et nous ne partirons pas avant une semaine. Je suis sûr que vous trouverez à en faire bon usage. Si vous n’avez pas de questions, je vais aller me changer pour la noce. »
Il inclina légèrement la tête et Dashvara fit de même avec plus de brusquerie, peut-être parce que la prodigalité du Dikaksunora commençait à l’embarrasser. Il suivit le Légitime du regard tandis que celui-ci montait le perron et entrait dans l’auberge.
— « Bon, Philosophe », dit Atasiag. « Tu as enfin tes chevaux et tes armes. Je suppose que tu es satisfait. »
Dashvara sourit mais répondit :
— « Je le serai encore davantage quand nous quitterons Dazbon. Je devine que nous allons te manquer », ajouta-t-il avec légèreté.
Atasiag prit un air moqueusement pensif.
— « Mm… Peut-être », admit-il. Il promena un regard rapide sur les visages des Xalyas avant d’ajouter : « Je vais embarquer cet après-midi même pour Titiaka, après la cérémonie. Je dois m’assurer que tout est en ordre au Conseil avant que Kuriag parte chasser des légendes. Alors nos chemins se séparent ici. »
Dashvara acquiesça et, le cœur ému, il fit un pas en avant et donna une forte accolade au Titiaka.
Tu es en train d’embrasser un démon, Dash, pensa-t-il subitement, abasourdi.
Mais qu’importait ? Malgré tout, Atasiag avait aidé son peuple.
— « Oui », toussota Atasiag quand Dashvara s’écarta. « Je crois que vous allez me manquer. »
Ses yeux brillaient un peu. Il secoua doucement la tête et fit un pas en arrière avant de s’incliner.
— « J’ai été heureux de te connaître, seigneur des Xalyas. Prends soin de Yira, hein ? » Il marqua une pause comme Dashvara acquiesçait et il ajouta sur un ton circonspect : « Au fait… si ça ne vous dérange pas, vous pourriez me rendre un dernier service ? J’ai un certain nombre de biens que j’aimerais emmener sur le bateau. Certains assez lourds. Comme le… fameux coffre. »
Dashvara sourit et, après avoir jeté un regard interrogatif à ses compagnons et vu leurs expressions amusées, il acquiesça.
— « Compte sur nous, Éminence. »
* * *
Finalement, seuls dix Xalyas assistèrent à la noce et, à la demande expresse de Kuriag, Dashvara fut l’un d’eux. Le temple de Cili où se déroulait la cérémonie se situait dans l’ambassade. L’idée de retourner dans ce lieu ne l’enchantait pas, mais… celui qui paie, ordonne, n’est-ce pas ?
La première chose qui le frappa fut le nombre de Titiakas que Kuriag Dikaksunora avait réussi à réunir en si peu de temps. Ou plutôt le nombre de Titiakas qui s’étaient pour ainsi dire invités à la fête, avec la claire intention de se faire ami du nouveau chef de famille des Dikaksunora. Il reconnut quelques visages, mais la plupart lui étaient inconnus.
La cérémonie, en soi, ne se différenciait pas beaucoup de celle qu’avait célébrée Atasiag Peykat en les mariant Yira et lui. Le problème, c’est qu’elle s’allongea beaucoup plus que cette dernière. Debout, au fond de la salle, Dashvara écouta l’interminable sermon du prêtre de Cili réprimant des soupirs d’impatience. Il aurait juré que le prêtre avait récité le Livre Sacré tout entier avant d’arroser les liens des deux couples avec de l’eau pure. Lanamiag Korfu était encore un peu pâle, mais il se tenait avec plus d’énergie et il se comporta avec Fayrah comme un parfait gentilhomme, enroulant les rubans, puis s’agenouillant et baisant la main de son épouse comme s’il avait répété le geste mille fois. À côté de lui, Kuriag avait l’air plus jeune et inexpérimenté. Une fois la cérémonie achevée, les musiciens commencèrent à jouer des chansons joyeuses et les invités passèrent dans la grande cour de l’ambassade pour profiter du banquet. Dashvara s’abstint de bouger durant toute la festivité, désireux d’éviter tout conflit avec Lanamiag Korfu. Celui-ci était plongé dans son monde de bonheur et il ne sembla même pas le voir quand il passa à quelques pas de lui. Atasiag ne tarda pas à faire ses chaleureux adieux à Lessi et à Yira et à monter avec Lanamiag et Fayrah dans une barque prêtée par l’ambassade qui les conduirait directement à leur bateau personnel et, de là, ils lèveraient l’ancre pour Titiaka. Fayrah embrassa Lessi, mais elle n’eut pas l’air de se rappeler des gardes xalyas, groupés près du quai. Ce n’est que lorsque la barque s’éloignait déjà que sa sœur leva les yeux, tendit à moitié un bras… et se redressa, faisant tanguer le canot.
— « Que l’Oiseau Éternel te protège, sîzan ! », cria-t-elle.
Souriant, Dashvara fit un geste de la tête et la salua. Il ne sut pourquoi, à cet instant, des souvenirs de son enfance lui revinrent, quand il n’était encore qu’un gamin et courait dans l’herbe avec Fayrah et son petit frère Showag ou parcourait les passages secrets du Donjon… Le canot était déjà loin quand il murmura :
— « Tu seras toujours une Xalya, sîzin. »
Ou du moins il l’espérait.