Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 3: L’Oiseau Éternel

11 Transactions pour un envol

Kuriag Dikaksunora mit trois jours de plus à leur dire ce qu’il tramait. Quand ils l’apprirent enfin, ce ne fut pas grâce à Kuriag mais à Asmoan, qui, venu manger, laissa soudain échapper un :

— « Mais quand avez-vous décidé de partir, Excellence ? »

L’elfe dissimula mal une grimace.

— « Je ne sais pas encore. Une semaine, peut-être. Demain, Atasiag sortira de prison et le mariage aura lieu. Le prêtre de Cili doit arriver ce soir même. Je lui ai réservé la meilleure chambre de cette auberge. »

— « As-tu déjà… effectué l’achat ? », demanda l’Agoskurien avec un air entendu.

Le Légitime se racla la gorge et regarda Lessi avant d’acquiescer.

— « Oui. Demain, j’enverrai les Xalyas choisir les chevaux… Je suppose qu’ils se débrouilleront mieux que quiconque. »

Tous écoutaient et ces paroles firent soudain redresser la tête à plus d’un. Dashvara se leva lentement.

— « Euh… Excusez-moi un moment. Qui va nous donner l’argent pour acheter ces chevaux ? »

Le Légitime le regarda avec défi.

— « Moi. »

Dashvara hocha la tête. Ceci concordait avec ce qu’avait dit Api.

— « Qu’est-ce que tu demandes en échange ? »

Cette fois, le Dikaksunora s’empourpra et détourna les yeux avant de les fixer de nouveau sur le seigneur des Xalyas.

— « Votre service », répondit-il.

Dashvara arqua un sourcil.

— « C’est une réponse vague. »

Lentement, l’elfe laissa sa cuillère dans l’assiette vide.

— « Est-ce que je peux te parler en privé ? »

— « Bien entendu. »

Après avoir partagé un regard intrigué avec ses compagnons, Dashvara suivit le Légitime jusque dans sa chambre. Le lit était couvert de livres. Il ferma la porte derrière lui et croisa les bras, attendant des explications.

Kuriag sembla reprendre de l’assurance alors qu’il traversait la chambre jusqu’à la fenêtre. Il dit d’une voix ferme :

— « Atasiag vous a promis de vous libérer et de vous acheter tout ce qui était nécessaire pour que vous parveniez sains et saufs à votre foyer, mais lui-même, en prison, m’a avoué que pour l’instant il ne pouvait pas se permettre de dépenser une telle somme d’argent. Ses affaires, comme tu t’en doutes, sont attaquées de toutes parts, même de l’intérieur. Il a été accusé d’être impliqué dans une organisation illégale d’échange de biens et, d’après lui, les preuves présentées n’ont pu venir que de membres importants de la Confrérie du Songe. Sa meilleure échappatoire est de retourner à Titiaka. Les Yordark sont de son côté. Et moi aussi. Je lui ai promis que, s’il revenait à Titiaka, je lui prêterais ma voix au Conseil pour un an. Et je lui ai offert de payer la caution pour qu’il soit libre de rentrer à la Fédération. Une fois là-bas, quoi que décident les juges républicains, ils ne pourront rien lui faire, tout au plus lui interdire l’entrée à Dazbon. »

Dashvara écouta du début jusqu’à la fin et fit :

— « Tu paies la caution à Atasiag Peykat. Et tu accomplis sa promesse avec ton propre argent. Je ne sais pas si je dois me méfier de tant de générosité ou m’agenouiller pour te remercier. »

Kuriag Dikaksunora s’agita.

— « Tu n’auras pas besoin de t’agenouiller. Avec la caution… je vous ai aussi achetés, vous. »

Un instant, Dashvara crut avoir mal entendu. Ensuite, il ne sut s’il devait prendre cela au sérieux ou s’esclaffer face à une telle plaisanterie.

— « Je vous libèrerai », s’empressa de dire Kuriag, avant que Dashvara ne réponde. « En fait, je ne suis pas disposé à retourner à Titiaka. Pas avec tout ce qui s’est passé. J’ai besoin de temps pour réfléchir et… j’ai pensé qu’un voyage dans la steppe me changerait les idées. Je connaîtrai la terre de ma… de ma naâsga », sourit-il avec timidité « et, en échange de votre protection, vous obtiendrez non seulement des chevaux et des armes mais aussi mon appui depuis Titiaka… quand je rentrerai. »

— « Un voyage à Rocdinfer pour se changer les idées », répéta Dashvara, et il s’esclaffa. « Je dois admettre que tu m’as surpris. Pourquoi diables nous as-tu achetés à Atasiag ? Rien qu’en nous payant les chevaux et les sabres, tu aurais gagné notre protection pour le voyage. »

Kuriag soupira légèrement.

— « En fait, il s’agit, principalement, d’une question politique. Si je m’en allais dans la steppe sans escorte officielle, je créerais un scandale à Titiaka. Un Légitime voyage avec ses serviteurs. Je ne pourrais pas partir comme ça, sans plus. Ce serait… »

— « Un scandale », compléta Dashvara, pensif.

— « Oui. »

— « Et, dis-moi, ça ne causerait pas davantage de scandale si l’on apprenait que tu achètes l’esclave qui a tué Rayeshag Korfu ? »

Kuriag haussa les épaules.

— « Aucun. D’après ce qu’on raconte, tu ne faisais que défendre ton maître. En réalité, ta valeur comme garde a augmenté depuis les évènements de l’Arène. Gowel Alfodrog, l’ambassadeur, m’a raconté que Rishag Kondister avait proposé à Atasiag de t’acheter pour six-cents écus. Et Faag Yordark a fait monter le prix à mille. »

Dashvara souffla, sans pouvoir en croire ses oreilles. Avait-il raté quelque chose ?

— « Ces Titiakas sont fous. »

Kuriag Dikaksunora esquissa un sourire.

— « Officiellement, moi, je t’achète pour mille-cinq-cents. Mais, les autres, je ne les ai achetés que pour trois-cents. Sauf les Honyrs : Faag Yordark ne voulait pas les vendre pour moins de cinq-cents chacun. Et Raxifar… bon, Raxifar, je l’ai acheté pour bien plus », toussota-t-il. « En tout cas, il s’agit d’une dépense tout à fait raisonnable, étant donné la fortune de ma famille. » Son sourire s’élargit face à l’expression dépassée de Dashvara. « Tout compte fait, tu es le Ressuscité et le dernier Roi de l’Oiseau Éternel. »

Et je suppose que tu te réjouis d’être le maître d’un si illustre personnage, marmonna Dashvara intérieurement.

— « Magnifique », dit-il. « Alors, en bref, nous t’emmenons te promener dans la steppe en priant pour que les Essiméens ne nous tombent pas dessus, puis nous te ramenons. Et c’est tout, n’est-ce pas ? »

— « Exact. »

Dashvara acquiesça.

— « Alors, nous sommes d’accord. »

— « Juste une chose de plus », observa Kuriag, la voix indécise. « Vous allez devoir passer par l’ambassade… cet après-midi par exemple… pour officialiser la vente. »

Dashvara le regarda fixement.

— « Là, nous ne sommes plus d’accord », grommela-t-il. « Vous allez nous marquer ? »

Kuriag détourna nerveusement le regard.

— « C’est nécessaire, comme tu dois le comprendre… »

— « Au diable », le coupa vivement Dashvara. « Débrouille-toi pour officialiser la vente comme tu veux, mais pas avec ces marques. »

Irrité, il ouvrit la porte et sortit de la chambre. Asmoan était déjà parti et Lessi blêmit quand elle vit l’expression de Dashvara. Elle était au courant de tout, comprit-il. Son irritation tomba soudain comme un sac de plomb. Il s’assit à la table et dit :

— « Le Dikaksunora nous promet des chevaux et des armes si nous l’escortons dans la steppe. »

Tous le regardèrent avec curiosité.

— « Cela semble une bonne nouvelle », commenta le capitaine, sur le ton de celui qui est déjà prêt à écouter le côté problématique de l’affaire.

— « Ça l’est. »

— « Oui. Alors pourquoi as-tu l’air d’avoir croisé une bande d’Essiméens, mon garçon ? »

Dashvara soupira et jeta un regard vers le couloir. Kuriag Dikaksunora avait fermé la porte. Non : il l’avait laissée entrebâillée. Il roula les yeux et lâcha :

— « Pour pouvoir faire ce voyage, ton gendre a besoin ou croit avoir besoin de dire à tout le monde que nous, ses accompagnateurs, nous sommes ses esclaves. Chose qu’il a faite sans nous consulter, bien sûr. Il nous a achetés à Atasiag en échange de sa liberté sous caution. Et attendez, il y a plus, parce qu’il a aussi acheté les Honyrs aux Yordark et Raxifar au Korfu. Pour fêter ça, il veut maintenant nous faire marquer à l’ambassade. »

Un long silence suivit ses paroles. Makarva laissa échapper un éclat de rire incrédule. Et d’autres l’imitèrent. Orafe rugit :

— « Aller se faire marquer, sa mère ! Je préfère mourir que d’entrer dans cette ambassade. »

Le capitaine se leva du sofa, retroussant calmement les manches de son uniforme.

— « Je crois que le moment est venu d’avoir une autre bonne conversation avec mon gendre. »

Dashvara le vit s’éloigner dans le couloir et frapper doucement à la porte entrebâillée. Quelques secondes après, elle se ferma derrière lui.

— « Je n’arrive pas à le croire », dit Zamoy après un silence. « Ce type n’a même pas mon âge. Et il veut maintenant que nous l’appelions maître ? »

— « Nooon, avec Excellence, cela suffira », rit Dashvara avec sarcasme.

Ils attendirent avec une certaine inquiétude que le capitaine revienne. Il mit une éternité, mais il sortit finalement avec Kuriag Dikaksunora. Ce dernier avait une expression indécise ; le capitaine par contre semblait pleinement satisfait. Il s’approcha et dit :

— « Xalyas, ce n’est pas une maudite marque qui va nous séparer de la steppe. » Il posa une main paternelle sur l’épaule du Légitime. « Une petite marque sur le bras en échange de la steppe. Ce n’est pas une mauvaise affaire. Tous à l’ambassade. »

Dashvara resta pétrifié. D’accord, Kuriag n’était pas un mauvais type, il avait un Oiseau Éternel respectable et il tiendrait sûrement sa parole, mais… diables, c’était un Dikaksunora, un Titiaka et le fils du Maître esclavagiste. Comme aurait dit Sashava, où était passée la dignité xalya ?

En réitérant l’ordre, le capitaine obtint que les autres Xalyas se lèvent en grognant. Dashvara ne bougea pas d’un pouce.

— « Dashvara », lui lança le capitaine avec patience, depuis la porte d’entrée. « Kuriag ne nous trahira pas. C’est mon Oiseau Éternel qui me le dit. Allez, qu’importe une maudite marque ? »

Dashvara croisa le regard de Yira. En la voyant acquiescer imperceptiblement, comme pour l’encourager, il soupira et se leva.

— « Raxifar, il vaudra mieux que nous y allions. »

L’Akinoa non plus n’avait pas bougé.

— « Une petite marque », insista Dashvara. « Nous en avons déjà deux. Une de plus ne nous tuera pas. »

Après quelques secondes, sans un mot et avec le visage impénétrable, le grand noir se redressa. Bien. Dashvara lança un dernier coup d’œil aux femmes xalyas avant de suivre ses frères et Kuriag.

Dehors, il pleuvait à torrents. Le temps qu’ils traversent le Quartier du Dragon et arrivent à l’ambassade, leurs uniformes collaient à leurs corps et leurs bottes couinaient. Kuriag, bien sûr, était bien protégé sous un parapluie, cadeau, à ce qu’il dit, de l’ambassadeur.

Après avoir jeté un bref coup d’œil au document que leur tendit le Légitime, les Ragaïls leur ouvrirent le portail et les steppiens passèrent à l’intérieur. Aussitôt, Dashvara eut l’impression d’être de retour à Titiaka. Le grand édifice blanc avec des verrières, les deux fontaines et les jardins rappelaient fortement la capitale diumcilienne. La présence des Ragaïls le rendit nerveux. Il y en avait au moins une vingtaine dans la partie couverte de la cour. L’éclat inquiet dans les yeux du capitaine ne le rassura pas davantage. De tous les steppiens ici présents, Dashvara était le seul à être armé.

— « Par ici », leur indiqua un Ragaïl.

Ils passèrent par une petite porte latérale dans une pièce vide où, après avoir attendu un moment, trois fonctionnaires apparurent, l’un avec le contre-sceau tant attendu d’Atasiag Peykat, un autre avec celui des Korfu et un autre encore avec celui des Yordark. Ils se mirent en ligne et les fonctionnaires déposèrent le contre-sceau avant qu’un autre n’arrive et leur imprime le sceau des Dikaksunora sur le bras : un oiseau bleu qui ironiquement rappelait à Dashvara l’Oiseau Éternel.

Quand le produit s’introduisit sous sa peau, il sentit en plus de l’habituel picotement une étrange décharge qui lui provoqua une démangeaison dans tout le bras. Il ne manquait plus que ça maintenant, qu’on les ait empoisonnés ou va savoir quoi, pensa-t-il, inquiet.

— « Tout ce que vous ressentez est normal », déclara le fonctionnaire, l’air satisfait, en remarquant la surprise des steppiens. « Pour ce genre de technologies, les Dikaksunora ont toujours été en avance par rapport aux autres familles Légitimes. Ils utilisent des sceaux multifonctionnels. »

Il ne s’étendit pas sur ces « fonctions » et l’entendre parler de celles-ci était à cet instant la dernière chose dont Dashvara avait envie. Enfin, ils les firent passer dans une autre salle, où deux jeunes Ragaïls leur apportèrent une pile d’uniformes avec les couleurs bleues et blanches des Dikaksunora. Trois tailleurs s’employèrent à les recouper et à les mettre tous à leur taille. Dashvara avait vraiment l’inquiétante impression d’être revenu des mois en arrière et d’être de retour à Titiaka. Quand toute cette transformation s’acheva et qu’ils sortirent dans la cour, il ne pleuvait plus et les flaques brillaient sous les rayons timides du soleil.

— « Sont-ils vraiment aussi bons lutteurs que tu le dis ? », demanda une voix.

Debout sur le perron principal de l’ambassade, un homme obèse avec une longue chevelure bouclée contemplait les steppiens avec ce typique regard évaluateur des citoyens titiakas auquel Dashvara était plus qu’habitué. À côté de ce mastodonte, Kuriag Dikaksunora avait l’air d’un enfant.

— « Ils sont très bons », affirma l’elfe. « Et je ne pourrais souhaiter de meilleurs guides pour m’escorter dans la steppe. »

— « Ah ! Tu es né avec l’esprit aventurier, jeune homme. Mais je te comprends parfaitement. Si j’étais plus jeune, je t’aurais probablement accompagné. Voyager ouvre l’esprit. Mais je crains que tu n’aies pas choisi l’endroit le plus sûr pour ton premier grand voyage. »

— « Ce n’est pas mon premier grand voyage », assura Kuriag. « J’ai déjà voyagé à Ryscodra. Dans la capitale, on ne peut pas se promener dans la rue sans être entouré d’une bonne escorte, si l’on ne veut pas être attaqué et tué par des voleurs de bourses. »

— « Par la Sérénité ! », s’épouvanta l’ambassadeur, même s’il devait probablement déjà savoir tout cela. « Mais je ne vais pas te retenir davantage. Je ne voudrais pas retarder les préparatifs de la noce. »

— « De fait, je dois encore donner la bienvenue au prêtre. » Kuriag s’inclina devant l’ambassadeur. « Je ne peux que t’être reconnaissant de m’avoir facilité l’usage de tes pigeons voyageurs et de tes serviteurs. »

— « Et, moi, je me sens honoré d’avoir eu l’occasion de t’aider, Excellence. »

Avec sa taille enveloppée, il pouvait difficilement s’incliner, mais il essaya malgré tout. Après quelques formules de politesse de plus, Kuriag Dikaksunora descendit le perron et passa devant ses nouveaux serviteurs avec la prestance d’un jeune Légitime. Après une hésitation, les steppiens le suivirent jusqu’au portail. Ce n’est que lorsqu’ils l’eurent franchi que Dashvara commença à se détendre. Ils étaient de nouveau en territoire républicain. Enfin.