Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 3: L’Oiseau Éternel
Ce même après-midi, un agent diplomatique titiaka vint à l’auberge, escorté de gardes ragaïls, pour accompagner la litière de Lanamiag Korfu jusqu’à l’ambassade. En voyant entrer tant de Titiakas armés, les Xalyas s’écartèrent à l’autre bout du salon avec une crainte sourde. Ils étaient dans la République, certes, mais Dashvara doutait que la milice intervienne si l’envie prenait aux Ragaïls de les conduire à l’ambassade de force : tout compte fait, officiellement, ils étaient toujours marqués, ils étaient la propriété d’un commerçant titiaka et ils dépendaient de la Fédération.
Lanamiag Korfu s’en alla, mais pas Fayrah. Lorsque l’agent diplomatique et ses soldats quittèrent les lieux, Kuriag Dikaksunora semblait enthousiaste. Quand Dashvara lui demanda la raison de son changement d’humeur, le jeune Légitime s’empourpra et expliqua :
— « Atasiag ne tardera pas à sortir. Je suis confiant. Je… vous l’expliquerai plus tard. »
Dashvara haussa les épaules.
— « Du moment qu’il sort, les détails m’importent peu. »
Kuriag acquiesça et retourna vers les chambres. Par contre, Fayrah s’était assise à la table, la mine rembrunie. S’apercevant que son frère la regardait, interrogateur, elle laissa échapper un grognement d’exaspération peu courant chez elle.
— « C’est Lan », dit-elle. « Parfois, il peut être une personne formidable. Et d’autres fois, il est plus idiot qu’un troll. J’ai essayé de le convaincre d’oublier le passé. Mais il ne m’écoute pas. Et le pire, c’est que je comprends qu’il veuille se venger. Toi, tu as fait la même chose avec Nanda de Shalussi. »
Dashvara ne répondit pas. Myhraïn, la cousine aînée d’Alta, intervint avec sarcasme :
— « De sorte que, si cet étranger tuait ton frère, tu « le comprendrais », c’est cela ? »
— « Non ! », répliqua Fayrah, altérée. « Bien sûr que non. »
— « Eh bien, il a menacé de tous nous tuer », fit remarquer Sinta,
— « Il est malade, il ne pensait pas ce qu’il disait… »
— « Je t’assure qu’il le pensait », répliqua calmement Dashvara. « Mais ça ne fait rien. Tant qu’il retourne à Titiaka et nous, dans notre steppe, il n’y aura pas de sang versé. » Il hésita. « Souviens-toi que tu peux encore changer d’avis si… »
— « Non », rétorqua Fayrah sur un ton catégorique. Et elle se leva. « Je vais aller à l’ambassade. »
Dashvara ravala un soupir et acquiesça.
— « Je t’accompagne. »
Il l’accompagna et, en moins d’une heure, il était sur le chemin de retour, marchant seul dans les rues du Dragon. Le ciel était couvert de nuages gris et une bruine froide commençait à le tremper tout entier. Pour lui dire adieu, Fayrah avait juste prononcé un « je regrette » que Dashvara n’arrivait pas tout à fait à comprendre. Aussi, sans savoir très bien quoi lui répondre, il s’était contenté de lui donner une forte accolade fraternelle et de lui tendre le sac avec ses biens. Il souhaitait de tout cœur que Fayrah ne soit pas en train de commettre une terrible erreur.
— « Tiens, tiens », fit soudain une voix sur sa droite. « On distribue d’autres lettres pour messire Peykat ? »
Dashvara se retourna et vit ce garçon brun, Api, du numéro douze de la Rue des Oliviers. Il portait une longue cape noire, mais il n’avait pas mis la capuche et ses mèches, trempées, se collaient désordonnément sur son visage. Un démon, se dit Dashvara avec un frémissement. Il le salua, sans répondre à la plaisanterie.
— « Alors, comme ça, toi non plus, tu n’es pas républicain ? », lui demanda-t-il.
— « Moi ? Non. Je viens de l’est. De fait, je ne suis à Dazbon que depuis deux semaines. »
— « Tu voyages seul ? », s’étonna Dashvara. Le garçon, malgré l’assurance avec laquelle il parlait, ne devait pas avoir plus de quinze ans.
— « Ça te semble si bizarre ? Dis-moi », ajouta-t-il, tandis qu’ils reprenaient la marche dans la rue, « comment t’es-tu retrouvé à servir Atasiag Peykat ? »
Dashvara n’hésita pas à lui répondre :
— « Les barbares nous ont capturés et les Titiakas nous ont asservis. Il y a trois ans de cela. »
— « Alors, Atasiag vous a achetés ? »
L’idée semblait l’amuser. Dashvara nuança :
— « Nous étions un cadeau du Conseil de Titiaka. Mais, grâce à la Rébellion, nous nous sommes échappés et, maintenant, nous allons revenir dans la steppe. »
— « Alors, c’est pratique qu’Atasiag ait été emprisonné à peine arrivé à Dazbon », observa Api avec moquerie.
Dashvara fronça les sourcils.
— « Pas si pratique. Nous avions accordé qu’il nous achèterait des chevaux si nous continuions à le servir durant un temps. De toute manière, il semble qu’il va bientôt sortir. »
— « Oh ? » Un éclat pensif passa dans les yeux d’Api. « Alors, ils l’avaient accusé injustement ? »
— « Aucune idée. Pourquoi tu t’intéresses autant au sort de cet homme si tu ne le connaissais pas avant ? »
— « Par curiosité », répondit simplement le garçon. « Au fait, un certain Asmoan est venu chez Sarga ce midi. Tu le connais, n’est-ce pas ? »
Dashvara sentit un frisson lui parcourir le corps et, quand il croisa le regard intelligent du garçon, il se souvint avec quelle sorte de créature il était en train de parler.
— « Je le connais », acquiesça le Xalya.
— « Mm. Il n’a pas arrêté de nous parler de ton peuple durant tout le repas », continua Api. « Et il nous a raconté les merveilles de votre Oiseau Éternel. Il dit que vous aviez une Tour… pour ainsi dire, divine. »
Dashvara roula les yeux.
— « Tu parles de la Tour de l’Oiseau Éternel, n’est-ce pas ? Cette tour n’a jamais été à nous. Elle appartenait aux Anciens Rois. Et elle est en territoire essiméen depuis de nombreuses décennies. »
— « Elle a appartenu à vos ancêtres », répliqua Api. « Des ancêtres qui partageaient des similitudes avec Asmoan. »
Dashvara s’arrêta sous la pluie. Des similitudes, se répéta-t-il. Des similitudes comme celle d’être des démons comme lui ? Il foudroya Api du regard.
— « Où veux-tu en venir, gamin ? »
Api fourra les mains dans les poches de sa cape.
— « Asmoan veut aller voir cette tour. »
— « Je le sais. Et nous lui avons dit que, s’il était disposé à nous payer le voyage, nous le conduirions jusqu’à elle. Il a dit qu’il y réfléchirait. »
— « Il a déjà réfléchi », sourit Api.
Dashvara le regarda, le cœur battant soudain plus vite.
— « Et ? », grogna-t-il.
Le jeune démon mit sa capuche avec une exaspérante tranquillité.
— « Il va payer », dit-il alors. « C’est-à-dire, il va payer sa part. Le Titiaka paiera l’autre. »
Dashvara laissa échapper un sifflement d’incrédulité.
— « Atasiag va nous payer les chevaux ? »
— « Non », répliqua Api. « Pas lui. L’autre. L’elfe. »
La stupéfaction céda la place à la perplexité complète.
— « Kuriag Dikaksunora ? », murmura Dashvara. « Et… pourquoi ? »
Un sourire se dessina sur le visage à moitié dissimulé d’Api.
— « L’elfe vous le dira. »
Avec ces mots, le démon s’inclina profondément et s’éloigna à pas rapides par une autre rue.