Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 3: L’Oiseau Éternel

9 Un serment de mort éternelle

Le garçon du numéro douze tendit la main et prit le paquet.

— « De la part de… ? »

— « Atasiag Peykat. »

Le garçon soupira et ouvrit la bouche pour appeler :

— « Sarga ! » Il pencha la tête de côté, tendant l’oreille, et roula les yeux. « Sarga ! Tu connais un type du nom d’Atasiag Peykat ? C’est que je suis nouveau par ici », leur expliqua-t-il sur un ton normal.

On entendit des bruits de pas et, finalement, une hobbit, vêtue comme les typiques marchandes de légumes, apparut près du garçon, une main sur la hanche et l’expression froncée.

— « Qu’est-ce qu’il se passe ? Qui sont ces gens ? »

— « Ils apportent un tas de lettres d’un certain Atasiag Peykat », résuma le garçon.

— « Donne-moi ça », grogna Sarga, lui arrachant le paquet des mains. Les yeux plissés, elle observa Dashvara et Tsu. Comme ceux-ci faisaient mine de s’en aller, elle les retint en leur lançant : « Une seconde ! Vous savez où réside ce damné Atasiag ? »

Dashvara lui adressa un sourire ironique.

— « En prison. »

Sarga écarquilla les yeux.

— « Diables. »

— « Cet Atasiag », intervint le garçon brun sur un ton tranquille, « ce ne serait pas, par hasard, ce Titiaka-agoskurien-esclavagiste dont tu m’as parlé ? »

Sarga agita une main pour le faire taire et indiqua Dashvara de l’index :

— « Vous ! Ne partez pas. Qui êtes-vous ? Vos noms. »

Dashvara avait déjà descendu les marches jusque dans la cour. Le ton impératif de cette hobbit l’invitait à partir de là sans un mot plutôt qu’à répondre. Il regarda Tsu avant de dire :

— « Nous sommes des serviteurs d’Atasiag Peykat. »

— « Mmpf. Vos noms », insista Sarga.

Dashvara haussa les épaules.

— « Dashvara et Tsu. De Xalya. Nous venons de la steppe. »

— « Enchanté ! », intervint le garçon brun, faisant une étrange révérence. « Moi, c’est Api. Et, elle, c’est Sarga… Aïe ! », protesta-t-il quand la hobbit lui donna une taloche. « Quoi ? C’est normal qu’on se présente si eux se présentent, ou ai-je raté quelque chose ? »

— « Eux, c’est eux et nous, c’est nous », souligna Sarga entre ses dents.

— « Ça, c’est vrai », approuva Api, enjoué.

— « Tais-toi. »

Le dénommé Api souriait railleusement. C’est alors seulement que Dashvara se rappela où il avait déjà entendu le nom de Sarga. Dans la bouche même d’Atasiag, quand il avait gaffé en parlant de démons. Oh, diables… Soudain, il ressentit un désir urgent de partir.

— « Enchantés de vous connaître, Api et Sarga. Passez une bonne journée », leur lança-t-il hâtivement. Il s’inclina et leur tourna le dos.

— « Pareillement ! », répliqua le garçon.

— « Et que fait Atasiag en prison ? », demanda Sarga en haussant la voix.

Dashvara se tourna à moitié, haussant les épaules.

— « Ils l’ont arrêté hier soir. On ne sait pas encore pourquoi. »

Ils les laissèrent là et retournèrent à l’auberge. Quand ils arrivèrent, ils apprirent que Kuriag Dikaksunora était déjà parti affronter courageusement les juges. Les Xalyas, assis dehors, dans la cour, profitaient du soleil et écoutaient avec un évident plaisir les paroles de Shokr Is Set. Le Grand Sage leur racontait un conte traditionnel que même les barbares devaient connaître, mais cet Honyr avait un don pour raconter les histoires et Dashvara ne tarda pas à rester captivé par sa narration sur des étoiles tombées du ciel, des steppiens courageux et des sages philosophes.

Vers midi, alors qu’ils s’installaient pour manger dans les cuisines, le dénommé Dilen qui les avait accueillis à l’auberge le premier jour vint les trouver. Il s’approcha, l’air embarrassé.

— « Excusez-moi, mais le propriétaire m’envoie vous dire que votre maître n’a pas encore payé l’hébergement des trois dernières nuits et qu’il souhaiterait recevoir au moins un bon. »

Les regards las qu’il reçut le rendirent encore plus nerveux. Le capitaine Zorvun se leva de son siège, répliquant avec solennité :

— « Eh bien, dis au propriétaire de ne pas s’inquiéter, qu’Atasiag Peykat paiera largement. C’est un citoyen de Titiaka, et un grand. Il saura récompenser ton maître pour avoir pris soin de ses esclaves. Et maintenant, qu’on ne nous dérange plus avec ces histoires. »

Dilen acquiesça. Dès qu’il sortit des cuisines, les Xalyas éclatèrent de rire.

— « Trinquons pour notre capitaine ! », s’exclama Zamoy en levant son verre d’eau.

Ils louèrent l’ingéniosité de Zorvun et ils allèrent même jusqu’à convaincre un cuisinier de se joindre à eux avec un bon fromage et quelques bouteilles de vin pour fêter l’anniversaire des Triplés, qui n’étaient pas nés ce jour-là et n’avaient jamais fêté leur jour de naissance de toute leur vie, mais qu’importait : comme le disait Makarva, il s’agissait de s’adapter aux coutumes républicaines.

De retour dans leur logement, Dashvara tenta de nouveau de chercher la bourse d’argent dans la chambre d’Atasiag, mais ce fut en vain. Heureusement que le capitaine semblait avoir convaincu le propriétaire de les laisser tranquilles. Ce n’est qu’en revenant au salon qu’il s’aperçut qu’il y avait un steppien qu’il n’avait pas vu ce matin-là : Zéfrek de Shalussi. Étrange, n’est-ce pas ? Il se tourna vers Raxifar. Le grand Akinoa s’était mis à faire la sieste après le repas, suivant l’exemple de la majorité des Xalyas. Voyant Lumon assis sur une chaise, perdu dans ses pensées, il s’assit près de lui et lui dit :

— « Eh, Archer. As-tu vu Zéfrek ce matin ? »

L’Archer fronça les sourcils, réfléchit et hocha la tête.

— « Non. »

— « Moi, je l’ai vu ! », intervint joyeusement Shivara, assis par terre avec sa toupie.

— « En vrai ? Il est sorti ? »

L’enfant acquiesça.

— « Je me suis réveillé, la nuit, parce que j’avais soif, et je l’ai vu sortir. »

— « Il est sorti directement ? »

Shivara se mordilla les lèvres, comme s’il essayait de se souvenir.

— « Non, il a fait des tours », dit-il enfin. Il indiqua le couloir. « Il est allé par là comme un zonambule. Mon papa était zonambule… Mon père adoptif », rectifia-t-il aussitôt. Son regard se fit fuyant et il reprit son jeu, faisant tourner sa toupie.

Dashvara laissa échapper un sifflement sourd et Lumon le regarda avec curiosité.

— « Tu n’as pas trouvé l’argent dans la chambre d’Atasiag… Tu crois que le Shalussi l’a pris ? »

Dashvara soupira.

— « J’aimerais croire le contraire. Je doute qu’il y ait eu assez dans cette bourse pour s’acheter un cheval, un sabre et des vivres. S’il l’a volée, c’est un idiot. »

— « C’est un Shalussi », répliqua Lumon avec un petit sourire blagueur.

Dashvara lui rendit un sourire en coin.

— « Diables. Rokuish va tout compte fait être le seul Shalussi honnête. Mais n’accusons pas avant l’heure », décida-t-il.

Il alla faire la sieste avec les autres, puis il se mit à jouer aux katutas avec Lumon et les Triplés. Ni Zéfrek, ni Kuriag, ni Yira n’apparurent. Ils en étaient à la cinquième partie quand ils entendirent des pas dans le couloir. En voyant Lanamiag Korfu entrer dans le salon, ils demeurèrent saisis. Plus qu’un humain, il avait l’air d’un fantôme tenant debout les diables savent comment.

Le regard du Légitime se posa sur chaque Xalya avec un mépris évident. Ses yeux flamboyèrent quand il reconnut Dashvara comme l’assassin de son père. Cependant, il ne se dirigea pas vers lui mais vers son ancien esclave : Raxifar. L’Akinoa se dressa devant lui, les bras croisés. Il était difficile de savoir qui des deux avait un regard plus dédaigneux.

— « Misérable traître », dit le Korfu avec une étonnante fermeté. « Si j’avais une épée, je te décapiterais ici-même. »

Dashvara expira de surprise. Il se demanda jusqu’à quel point le Légitime se rendait compte combien son affirmation était ridicule. Il pouvait à peine se tenir sur pied et il était entouré de guerriers steppiens. Son orgueil de citoyen titiaka, au lieu de lui inspirer du respect, lui arracha une grimace railleuse.

— « Lan ! », s’écria une voix. L’expression à la fois courroucée et exaspérée, Fayrah se précipita dans le couloir et rejoignit le Korfu. « Cili miséricordieuse, arrête de dire des sottises et reviens t’allonger. »

Lanamiag secoua lentement la tête et se tourna cette fois vers Dashvara. Celui-ci soutint son regard, le visage impassible.

— « Lan… », chuchota Fayrah, de plus en plus altérée.

— « Je jure », dit Lanamiag avec force, « je jure sur l’honneur de ma famille que j’en finirai avec ton peuple. Sauvage. Je le jure devant Cili et devant mes ancêtres. »

Dashvara capta le regard suppliant de Fayrah et tenta de ne pas s’emporter.

— « Redites-le-moi quand vous serez en condition de soutenir une épée… et d’aligner deux pensées sensées. Excellence », se moqua-t-il.

La peau blême de Lanamiag se couvrit de plaques rouges et Dashvara grimaça sous le regard foudroyant de Fayrah.

— « Ne le provoque pas », lui lança sa sœur. « Il est encore très faible. »

— « Je vais bien », répliqua le Légitime avec brusquerie. « Et, si je n’étais pas entouré de ces barbares, je me remettrais beaucoup plus vite. Où est ce Dikaksunora ? »

— « Il est allé au Tribunal, Excellence », répondit Wassag sur son habituel ton humble.

— « Alors, Atasiag Peykat a réellement été envoyé en prison ? »

— « Disons que je crains bien que ce soit vrai, Excellence. »

— « Est-ce que l’on connaît maintenant le motif ? »

— « Pas encore, Excellence. »

— « Mmpf. Va me chercher du papier et de l’encre ! », ordonna-t-il. « Je dois écrire à l’ambassade. »

Cela dit, il se désintéressa des steppiens et retourna dans sa chambre, guidé par Fayrah. Le visage de celle-ci reflétait l’inquiétude et la détermination.

— « C’est un drôle de numéro », commenta Zamoy. « S’il m’avait dit ce qu’il t’a dit, Dash, je lui aurais donné un bon coup de pied. »

— « Je ne m’abaisserai pas à frapper un malade », répliqua Dashvara avec désinvolture. Se rappelant que Lanamiag Korfu lui avait déjà donné une bastonnade alors qu’il était lui-même malade, il sourit avec ironie et avança une pièce sur le damier.

Kuriag et Yira finirent par revenir au milieu de la septième partie de katutas. Face aux regards interrogateurs des Xalyas, Kuriag secoua la tête et déclara d’une voix peu assurée :

— « L’affaire avance. »

Ce fut tout. Après leur avoir souhaité un bon après-midi, il partit s’enfermer dans sa chambre. Jetant un coup d’œil amusé au capitaine, Dashvara commenta :

— « Ton gendre s’explique comme un livre ouvert. »

— « Peut-être que ta naâsga pourra nous éclairer », repartit Zorvun, se tournant vers Yira.

La sursha haussa les épaules.

— « Il s’active. Mais je ne sais pas très bien ce qu’il fait. Il s’est rendu à l’ambassade, au Tribunal, à la prison et à la Grande Bibliothèque. Il a parlé pendant trois heures avec Atasiag et autant avec Asmoan de Gravia. Au moins, il semble avoir des idées. »

— « Et, toi, où as-tu été ? », s’enquit Dashvara. « Tu es partie avant Kuriag. De fait, avant tout le monde. »

— « Pas avant tout le monde », le corrigea la sursha.

Dashvara acquiesça, comprenant.

— « Zéfrek », murmura-t-il. « Tu l’as suivi ? »

Les yeux de Yira se réduisirent à une fine fente.

— « Je n’ai pas pu m’en empêcher. Il se conduisait d’une façon étrange. Il était nerveux. Je l’ai vu entrer dans la chambre d’Atasiag. »

— « Le voleur ! », s’écria Zamoy.

— « Maudits Shalussis », grogna Dashvara.

— « Et pourquoi tu ne nous as pas réveillés ? », demanda le capitaine.

— « Parce que je voulais savoir où il allait », répondit simplement la sursha. « J’ai été surprise quand j’ai vu que quelqu’un l’attendait en bas, dans la cour de l’auberge. Au début, on aurait dit qu’ils allaient se sauter à la figure pour se mordre. Mais, ensuite, ils se sont mis à parler longuement. Je n’ai pas pu entendre ce qu’ils disaient. Au bout d’un moment, j’ai vu l’autre s’agenouiller devant Zéfrek. »

— « Des coutumes shalussis », cracha Orafe le Grognon. « Tu aurais dû lui trancher la gorge quand il a essayé de te tuer, Dash. »

Dashvara était resté interdit.

— « Walek », réfléchit-il à voix haute. « Ce doit être lui. Nous l’avons rencontré hier soir, Shivara et moi. Mais je ne m’explique pas comment ce barbare prétentieux peut avoir accepté Zéfrek comme chef… Est-ce que tu sais ce qu’ils ont fait après ? », demanda-t-il à Yira.

La sursha prit un air embarrassé.

— « Non, je ne sais pas. À cet instant, je me suis montrée et j’ai dit à Zéfrek de rendre l’argent volé. »

— « Il l’a rendu ? »

— « Oui. Il s’est même excusé de partir sans avertir et il m’a demandé de te dire qu’il n’oubliera jamais l’aide des Xalyas. Il a dit qu’il allait réunir son peuple et que, pour cela, il avait besoin d’argent. Alors, j’ai décidé de lui donner la moitié de ce qu’il y avait dans la bourse. Vingt dragons. »

— « Notre dame de la steppe est généreuse », observa Orafe, moqueur.

Dashvara le foudroya du regard et le Grognon leva les mains, l’air innocent.

— « Cela nous change de la précédente ; moi, je ne dis rien », se défendit-il.

— « Et que diables pense faire ce Shalussi avec vingt dragons ? », intervint Alta. « Au plus, il s’achète un sabre ordinaire. »

Kodarah laissa échapper un petit rire ironique et dit :

— « Il pourra l’utiliser pour éliminer Walek quand celui-ci essaiera de le revendre aux civilisés. »

Les Xalyas se mirent à commenter l’affaire tous à la fois et Dashvara secoua la tête, plongé dans ses pensées. Il comprenait l’acte de Zéfrek, mais…

— « Il pourrait me l’avoir expliqué de vive voix », grogna-t-il. « Je lui aurais même donné l’autre moitié de la bourse s’il m’avait convaincu de ses intentions. »

Raxifar intervint d’une voix profonde :

— « Qu’il vous soit reconnaissant ne signifie pas qu’il ait confiance en vous. La méfiance entre nos clans semble être une maladie incurable. »

Dashvara comprit qu’il ne le disait pas seulement pour Zéfrek mais aussi pour les Xalyas.

— « Les choses peuvent changer », répliqua-t-il.

Raxifar jeta un coup d’œil aux steppiens du salon. Certains le regardaient, la mine peu amicale. Il secoua la tête et, sans répondre, il sortit de la pièce d’un pas tranquille.

— « Cet Akinoa se croit meilleur que nous », grommela Zamoy.

— « Et peut-être l’est-il », intervint Shokr Is Set.

Quelques Xalyas lui rendirent des regards confus. Sans oser lui donner raison, Dashvara se concentra de nouveau sur le jeu de katutas.