Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 3: L’Oiseau Éternel

8 Un pirate au cachot et un Seigneur des courses

Dashvara se retourna sur la petite place déserte, cherchant l’ombre entre les ombres, en vain. Tahisran répéta plus lentement :

“Atasiag Peykat a été arrêté.”

— « Ça, j’avais compris », répliqua Dashvara. « Mais par qui ? »

“Par la milice républicaine !”, expliqua l’ombre sur un ton léger. “Y’a un certain Maestre, un humain grand et gros, qui est venu, entouré d’arbalétriers, et ils l’ont prié de les accompagner. Ils l’ont mis en prison. Je l’ai vu de mes propres yeux. Ils ont laissé Atasiag dans une cellule, près d’une chambre de torture.”

— « Oiseau Éternel », murmura Dashvara.

L’ombre continua, surexcitée :

“Atasiag m’a dit que nous cherchions à savoir de quoi on l’accuse, parce qu’apparemment, les juges n’expliquent rien aux accusés, et il veut aussi que, demain matin, tu prennes un paquet de lettres bleues dans sa chambre et que tu les portes au numéro douze de la Rue des Oliviers. Il a dit que tu dises juste que le paquet vient d’Atasiag et que tu n’entres pour rien au monde dans la maison. Je crois que c’est tout”, conclut-il après une hésitation.

Tenant fermement Shivara, Dashvara se mit à marcher plus vite, il traversa un pont, monta les Escaliers et ne tarda pas à franchir le seuil de La Perle Blanche.

“Ah !”, dit Tahisran derrière lui. “Maintenant que je m’en souviens, il a aussi dit que, dans sa chambre, il y avait un petit sac d’argent pour continuer à payer l’hébergement. Et, diables, j’allais oublier : il a dit que tu caches chez Shéroda un objet qui est dans sa chambre sous la troisième planche en partant du fond. Un sac plein de poudre blanche. Et un énergigamomètre, je crois qu’il a dit. Une sorte de détecteur de pièges. Apparemment, c’est illégal à Dazbon.”

Dashvara secoua la tête avec impatience, salua l’employé de l’auberge de luxe et monta les escaliers. Dans le salon, les Xalyas étaient inquiets. Le capitaine l’accueillit avec un air fataliste :

— « Il ne nous manquait plus que ça ! Tah, il t’a tout raconté ? »

Acquiesçant silencieusement, Dashvara alla poser avec précaution l’enfant sur sa paillasse.

— « Où l’as-tu emmené ? », demanda Morzif.

— « Se promener dans la ville et j’en ai profité pour lui donner une leçon d’histoire », sourit Dashvara.

Le Forgeron grimaça mais ne répliqua pas. Avec un ample geste, Sashava marmonna :

— « Eh bien, tu as fait quelque chose de plus productif que ceux-là : ils n’ont pas arrêté de se désespérer parce qu’ils croient que, sans Son Éminence, nous sommes incapables de trouver des chevaux. Où donc est passée la dignité xalya ? », brama-t-il.

Plusieurs Xalyas marmottèrent tout bas, d’autres levèrent les yeux au ciel et Aligra intervint :

— « Nous ne pouvons pas laisser Atasiag en prison après ce qu’il a fait pour nous. »

Que cette affirmation vienne d’Aligra en fit réfléchir plus d’un : elle n’était pas précisément encline à reconnaître les qualités des étrangers. Dashvara acquiesça le premier.

— « Aligra a raison, bien sûr. Nous sortirons Atasiag de cette prison, d’une façon ou d’une autre. »

— « Ce Titiaka a asservi ton Oiseau Éternel », grommela Sashava. « Ton père aurait tranché la tête à quiconque aurait osé lui donner un ordre, hormis son épouse. »

Dashvara s’arma de patience : il était plus qu’habitué aux réactions emportées du Grincheux. Le capitaine Zorvun dit à celui-ci d’une voix diplomatique :

— « Mon ami, je comprends que tu sois pressé d’aller dans la steppe : nous le sommes tous. Mais ça n’empêche pas que ce Titiaka, comme tu dis, nous a logés et nourris durant un mois dans son île, il nous a emmenés à Dazbon sur son propre bateau et, maintenant, il nous héberge tous en échange de bien peu. »

— « Sans mentionner qu’il est le père adoptif de Yira », observa Dashvara. « Nous lui devons du respect et plus que ça. » Sashava le Grincheux haussa les épaules, sans avoir l’air de vouloir répondre. Alors, Dashvara fronça les sourcils. « Au fait, où est Yira ? »

— « Kuriag Dikaksunora est parti à l’ambassade de Titiaka », l’informa le capitaine. « Et Yira et Wassag l’ont accompagné. Le jeune homme a dit qu’il n’aurait de cesse qu’il n’ait résolu le problème d’Atasiag. Je ne crois pas qu’il obtienne grand-chose à cette heure, mais je me réjouis de voir qu’au moins, mon gendre est têtu », apprécia-t-il.

Dashvara sourit.

— « Et l’Agoskurien ? »

— « Il est parti en même temps, mais à sa bibliothèque. Il a dit qu’il passerait par ici demain pour avoir des nouvelles. » Ses yeux sombres sourirent. « Un des avantages avec cette histoire, c’est qu’Atasiag ne pourra pas nous envoyer transporter des tonneaux dans toute la ville », plaisanta-t-il et il ajouta de bonne humeur : « Allez, au lit, Xalyas. »

Dashvara suivit la troupe de Xalyas et s’installa sur sa paillasse. Il imaginait un bon nombre de raisons pour lesquelles Atasiag avait pu être arrêté. Pour vol, pour contrebande, pour association avec des pirates… Ce qui était étonnant, c’est qu’Atasiag se soit fait prendre. Il était encore éveillé quand il entendit la porte s’ouvrir, des murmures et des pas légers. Quelques secondes après, Yira s’allongeait près de lui. Dashvara effleura sa main de ses lèvres avant de l’embrasser et de lui murmurer :

— « Le Légitime a-t-il obtenu quelque chose ? »

— « Pas grand-chose », admit la sursha. « Mais il dit que, demain, il ira directement au tribunal. » Après un silence, elle ajouta tout bas : « Tahisran a dit qu’il veillerait sur lui. »

Dashvara comprit qu’elle parlait d’Atasiag.

— « Tout ira bien », murmura-t-il. « Ce serpent s’en sort toujours. »

— « Mmpf », soupira Yira, dubitative. « Bonne nuit, Dash. »

— « Bonne nuit, naâsga. »

* * *

Cette nuit-là, Dashvara rêva de kraokdals aux yeux rouges et démoniaques. Il se promenait entre eux, priant pour qu’ils ne fassent pas attention à lui. Et, soudain, l’un d’eux s’interposait sur son chemin et brandissait deux sabres noirs en grondant : “La steppe est morte par votre faute. Vous, les seigneurs de la steppe, vous avez anéanti ma famille. C’est vous, les traîtres. Moi, Siranaga de Rorsy, Roi de Rocdinfer, Prince du Sable, je te condamne à mort, Dashvara de Xalya !” Dashvara essayait de ramener le roi à la raison, mais tout s’avérait inutile : le démon se ruait sur lui. Il sortait alors ses propres sabres, qui brillaient comme le sable de Bladhy sous le soleil, et la lutte commençait. À un moment, Dashvara faillit mourir, mais une petite voix exaspérée refusa cette fin. D’un coup sec, Dashvara décapita l’Ancien Roi et marmonna : “Les coupables, c’est les Essiméens. C’est les Essiméens…”

Il le répéta ainsi plusieurs fois jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il était éveillé. Il ouvrit les yeux et croisa le regard insondable de Sirk Is Rhad, assis près d’un paravent. Dashvara se leva en s’étirant. Il ne vit Yira nulle part, mais il ne fut pas surpris : la sursha avait à peine besoin de dormir plus de quelques heures. L’Honyr et lui sortirent déjeuner.

— « Un cauchemar ? », demanda Sirk Is Rhad.

Dashvara haussa les épaules.

— « J’ai tué un Ancien Roi transformé en monstre. Bah, c’est à cause de ce livre que j’ai lu hier. Celui de Siranaga. Il est si différent des livres que j’ai lus au Donjon… »

— « Vraiment ? », s’intéressa l’Honyr. « En quoi se distingue-t-il ? »

Pendant qu’ils se servaient le petit déjeuner, Dashvara se mit à lui résumer le contenu. Il ne parla pas de ses théories sur les démons : elles étaient probablement fausses et, de toutes façons, il était arrivé à la conclusion qu’il importait peu qu’elles fussent vraies ou non. Finalement, l’Honyr haussa les épaules et commença à déjeuner. Il avala, fit une pause et conclut :

— « Comme disait mon grand-père, chaque homme raconte les choses à sa manière. Va savoir ce qu’il s’est réellement passé. »

Dashvara décida de suivre l’exemple de Sirk Is Rhad et d’oublier ce livre. En percevant une mélodie de flûtes à l’extérieur, il laissa l’Honyr et sortit dans la cour de l’auberge. Il trouva Tsu assis sur un muret, jouant de son instrument. Quand il s’installa à côté de lui, le drow le salua d’un mouvement de tête sans cesser de jouer. Le vent frais du matin entraînait les notes vers le haut des Escaliers. Le soleil venait de se lever, mais on voyait déjà passer des artisans, des ouvriers, des messagers et des porteurs avec d’énormes sacs. Des adolescents avec de simples uniformes d’étudiants montaient les marches, se dirigeant, l’air endormi, vers la Citadelle. Cependant, malgré toute l’activité de la ville, une étrange sérénité s’empara de Dashvara. Une sérénité qui s’évanouit quand il se rappela qu’il avait des choses à faire.

— « Je donnerai mon Oiseau Éternel pour être dans la steppe », lâcha-t-il.

Tsu écarta les lèvres de sa flûte. Son expression, comme d’habitude, reflétait très peu.

— « Plus on se rapproche du foyer, plus on le désire », dit-il doucement.

Dashvara lui jeta un regard pensif.

— « Exact », approuva-t-il et il se leva avec énergie. « Pour le moment, préoccupons-nous de ce qui presse. Je dois aller remettre des lettres. Même en prison, Atasiag me fait travailler », se lamenta-t-il, souriant.

Tsu proposa de l’accompagner et tous deux revinrent à l’auberge pour aller chercher le paquet de lettres bleues et les objets illégaux dans la chambre d’Atasiag. L’intérieur de celle-ci était ordonné et ils ne tardèrent pas à trouver ce qu’ils cherchaient. Ce que Dashvara ne trouva pas, ce fut la petite bourse d’argent dont lui avait parlé Tahisran. Atasiag s’était-il trompé ou était-ce lui qui ne cherchait pas comme il fallait ?

Décidant qu’ils s’inquièteraient de ça plus tard, il sortit avec Tsu et, après avoir expliqué où ils allaient aux Xalyas qui s’étaient réveillés, ils se dirigèrent d’abord chez Shéroda pour laisser le sac de poudre blanche et l’énergigamomètre si tel était bien le nom de cet étrange objet. Ce ne fut pas la shixane qui leur ouvrit mais Azune. En voyant la semi-elfe apparaître sur le seuil, Dashvara tressaillit légèrement.

— « Surpris de me voir, steppien ? », sourit Azune. La Républicaine portait une élégante robe verte qui ne lui seyait pas. En fait, elle lui allait bien, mais jusque là Dashvara l’avait toujours vue avec des habits sombres et simples.

— « Un peu », admit-il. « Je ne sais pas si tu es au courant de… »

— « Oui », le coupa Azune. « Atasiag. Nous sommes rentrés hier de Twach. Nous l’avons appris cette nuit. Un évènement malheureux », dit-elle, mais sa façon de le dire semblait contradictoire, comme si les misères d’Atasiag l’amusaient.

Dashvara fronça les sourcils.

— « Sais-tu de quoi on l’accuse ? »

— « Aucune idée. Mais j’ai bien peur qu’on ne puisse pas beaucoup l’aider. Au fait, si tu cherchais Shéroda, ça va être difficile. Elle ne veut voir personne. Elle est d’une humeur noire. »

Dashvara arqua un sourcil face à son ton moqueur.

— « Nous venions laisser des objets chez elle. Des objets qui pourraient compromettre Atasiag si la milice les trouve dans sa chambre. »

— « Et vous voulez les laisser chez Shéroda ? » Azune prit un air incrédule. « Ils pourraient aussi lui faire du tort à elle, Atasiag n’y a pas pensé ? »

Dashvara réprima à moitié un soupir exaspéré.

— « Ne me complique pas les choses. Je sers seulement d’intermédiaire. »

La Républicaine roula les yeux.

— « C’est bon. Donnez-moi ça. Je le cacherai. »

Elle prit le sac et la magara dissimulée sous un tissu. Dashvara observa sur un ton détaché :

— « Tu as l’air de te réjouir qu’Atasiag ait été arrêté, Républicaine. »

Azune haussa les épaules.

— « Je ne m’en réjouis pas, mais, que veux-tu, il ne m’inspire pas non plus beaucoup de compassion. Cet homme est un voleur, un menteur et un maudit avare. Un peu de prison ne peut pas lui faire de mal… » Elle fit une pause et les regarda tous les deux avec curiosité. « Et vous, qu’allez-vous faire maintenant ? »

Dashvara souffla. Continuer à vivre, et toi ?, pensa-t-il. Il n’aimait pas le manque de gratitude d’Azune. Tout compte fait, grâce à l’aide d’Atasiag, les Frères de la Perle avaient réussi à accomplir leur rêve, en finir avec le plus grand trafic d’esclaves de la République et envoyer en prison d’importantes personnalités impliquées. Bien sûr, pour cela, ils avaient sûrement dû accomplir plus d’un travail pour Atasiag, mais…

— « Nous ne le savons pas encore », répliqua-t-il enfin. « Au fait, hier, je suis passé chez Aydin. Tildrin se demandait où vous étiez. »

La Républicaine prit une mine coupable.

— « J’essaierai de passer le saluer cet après-midi. »

— « Les Frères de la Perle sont-ils si occupés ? », s’étonna Dashvara.

La Républicaine se fit réservée.

— « Nous avons un nouveau mécène. »

C’est sans doute pourquoi elle se souciait peu de l’avenir de son précédent mécène, toussota mentalement Dashvara.

— « En réalité », reprit Azune, plus bas encore, « la Confrérie de la Perle a été dissoute. Rowyn et moi, nous nous sommes joints à une autre… organisation. »

Dashvara l’observa avec curiosité.

— « Dit comme ça, cela paraît assez mystérieux. »

Azune sourit.

— « Ce n’est rien d’illégal », assura-t-elle. « Mais je préfère ne pas en parler. »

— « Tu as dit Rowyn et toi. Et Kroon ? »

— « Oh. » Azune sourit largement cette fois. « Il a décidé d’en finir avec le grand mensonge de sa vie et de dire à sa famille qu’il était toujours en vie. Ses parents et ses frères vivent à la campagne », expliqua-t-elle. « Kroon a toujours craint qu’ils le rejettent parce que… bon, parce qu’il ne pouvait plus marcher. »

— « Quelle bêtise », laissa échapper Dashvara, incrédule.

— « Il a toujours été un peu traumatisé, mais Rowyn l’a finalement convaincu de rendre visite aux siens. Nous y sommes allés tous les trois. Quand il l’a vu, son père l’a traité d’idiot d’avoir tant tardé à revenir », dit-elle en riant.

Dashvara ne put que se réjouir de la nouvelle : ce moine-dragon était peut-être encore plus insupportable que Sashava, mais il le trouvait sympathique dans le fond. Après avoir souhaité bonne chance à Azune dans son nouveau mystérieux travail, il partit avec Tsu vers le numéro douze de la Rue des Oliviers. D’abord, ils durent demander à un milicien où se situait la rue, ce à quoi le milicien répondit aimablement qu’elle était dans le Quartier de Kwata, près du Temple du Salut et de la Grande Cascade. Ils finirent par trouver la maison et la porte, dans une grande cour intérieure, en haut d’un escalier. Le numéro douze avait été gravé négligemment à même le bois. N’importe qui aurait juré que la maison était inhabitée. Après avoir échangé un regard indéfinissable avec le drow, Dashvara s’avança et frappa sur l’épais battant.

Ils ne perçurent aucun bruit. Ils attendirent un long moment avant que Dashvara ne frappe de nouveau. Alors qu’il commençait à se demander si Atasiag ou Tahisran ne s’étaient pas trompés de numéro, on entendit un cliquetis métallique de chaînes.

La porte s’ouvrit et Dashvara scruta l’obscurité. Il vit un garçon humain, brun et mince, s’appuyer contre l’encadrement de la porte et le regarder de haut en bas avec effronterie.

— « Bonjour, messieurs », lança-t-il avec désinvolture. « Je regrette de vous dire qu’il y a de grandes chances que vous vous soyez trompés de porte. »

— « En principe, non », rétorqua Dashvara. « C’est bien le numéro douze de la Rue des Oliviers, n’est-ce pas ? » Il souleva le paquet de lettres bleues. « On m’a envoyé remettre ça. »

Les yeux de l’adolescent brillèrent de curiosité.