Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 3: L’Oiseau Éternel

6 Démons et ambassades

— « Ph-Philosophe. Oh… Cili miséricordieuse. J’ai mal partout. »

Après avoir rengainé machinalement ses sabres dans l’obscurité et descendu les escaliers avec précaution, Dashvara arriva enfin en bas et perçut la respiration saccadée d’Atasiag. Le kraokdal avait cessé de frapper la porte.

— « Évidemment que t’as mal partout », marmonna Dashvara. « C’est un miracle que tu sois encore en vie après une chute pareille. Comment peux-tu risquer nos vies pour un maudit coffre, Éminence… Où est la lanterne ? », demanda-t-il.

Enfin, la lumière illumina le couloir. Atasiag était assis sur le coffre, en train de se masser l’épaule et la tête. Celle-ci saignait.

— « Tu as une mine épouvantable », s’alarma Dashvara.

— « Parle pour toi. Avec ces méduses, on dirait que tu viens tout droit du bestiaire des monstres. »

Et c’est toi qui le dis, pensa Dashvara, en regardant les yeux rougeâtres et les marques brillantes d’Atasiag. En y réfléchissant bien, c’était un miracle qu’Atasiag ne soit pas dans un pire état après avoir roulé en bas de ces escaliers.

— « La peau de démon est plus résistante que celle d’un saïjit », expliqua Atasiag, comme s’il devinait ses pensées.

Dashvara laissa échapper un son guttural indéfinissable et, après s’être assuré que la blessure d’Atasiag était superficielle, il s’occupa de se débarrasser de ses méduses. Une à une, il les lança vers le haut des escaliers. Peut-être seraient-elles capables de passer sous la porte pour retourner dans leur foyer.

— « C’est beaucoup mieux comme ça », soupira Dashvara, soulagé. « J’espère que ton coffre en valait la peine. On devrait s’éloigner avant que les kraokdals reviennent et cassent la porte. »

Atasiag secoua la tête.

— « La porte est enchantée : les kraokdals ne pourront pas la détruire. Ou du moins je l’espère. De toutes façons, nous pouvons transporter le contenu et laisser le coffre ici pour le moment. Ce sera plus rapide. J’enverrai mes hommes le chercher un de ces jours. » Il se leva. « Ouvre le couvercle. Tiens, voici la clé. »

Dashvara prit la clé et ouvrit le coffre. Il y avait trois sacs. Après avoir jeté un coup d’œil au premier, il souffla, abasourdi.

— « J’ai risqué ma vie pour de maudits livres. »

— « Ce sont des livres précieux », rétorqua Atasiag. « Certains sont des exemplaires uniques et le moins cher ne vaut pas moins de cent dragons. Peut-être que tu seras intéressé de savoir que l’un d’eux a été écrit par un Ancien Roi de la steppe. » En l’entendant, Dashvara écarquilla les yeux, stupéfait. « Comme tu l’entends. Tu vois ce sabre, là ? », ajouta-t-il.

Dashvara s’inclina pour ramasser l’arme dans son fourreau. De fait, c’était un sabre. Et comme il put le vérifier, la lame était aussi noire que le charbon.

— « Il est comme le sabre de Yira », remarqua-t-il, surpris.

— « En acier noir », approuva Atasiag. « C’est un métal peu commun, aussi léger et résistant que l’acier mythique de sethrag. Les deux sabres ont appartenu au même roi. Si tu observes bien, la devise de sa famille est inscrite sur le pommeau, ainsi que son nom, un certain Siranaga, qui fut… »

— « Je sais qui il était », le coupa Dashvara, incrédule. « Siranaga l’Aventurier. C’est un Ancien Roi qui a décidé de partir à la recherche d’un mythe et qui n’est pas revenu. Ce coffre lui appartient ? »

— « Non, pas du tout. Le coffre, ce sont des amis qui me l’ont offert en Agoskura quand je suis parti de là-bas. Depuis, je l’utilise pour mettre des objets précieux dont je n’ai pas besoin », fit-il en souriant. « J’ai acquis les sabres par un commerçant à court d’argent qui me les a vendus pour un prix dérisoire. Il était agoskurien et il n’a pas reconnu le nom de Siranaga gravé sur les lames. Il n’a pas compris qu’il venait de me vendre une véritable relique. » Ses yeux étincelèrent. « J’ai obtenu son journal pour le même prix. Il est écrit en oy’vat, alors, je n’ai jamais pu le lire correctement. Le voilà », dit-il, en sortant un vieux cahier d’entre les livres. « Il est relativement en bon état. Les Anciens Rois de ta steppe utilisaient du papier de qualité. »

Il le tendit à Dashvara et celui-ci, posant le sabre noir, accepta le journal avec un mélange de respect et de malaise. Grâce à la lumière de la lanterne, il put lire les lettres du titre, écrites à la main : Méditations d’un steppien. C’était signé « Siranaga de Rorsy ».

— « Pourquoi l’as-tu acheté ? »

— « Je trouve le journal d’un roi et j’allais le laisser entre les mains d’un commerçant qui ne sait même pas ce qu’il vend ? » Atasiag rit. « Je ne suis pas un érudit ni un scientifique comme Asmoan, mais je sais reconnaître la valeur d’un objet. Je pourrais le revendre à un musée de Dazbon pour plus de deux-cents dragons. Au début, j’avais pensé offrir ce livre à Asmoan… mais je crois qu’il y a une personne qui a davantage le droit que lui de le lire. » Il fit une pause et Dashvara leva les yeux du journal pour s’apercevoir que le Titiaka l’observait avec un petit sourire. « À partir de maintenant, ce sabre et ce journal t’appartiennent, Dashvara de Xalya. Fais avec eux ce que bon te semblera. »

Dashvara ne sut que dire. Il avait déjà des sabres et, des livres sur les Anciens Rois, il en avait lu des tas, mais le simple fait qu’Atasiag ait pensé à lui faire un tel présent signifiait beaucoup pour lui. C’était un peu comme si, à cet instant, il reconnaissait qu’il était plus xalya qu’esclave. Il s’inclina comme tout Xalya l’aurait fait en de telles circonstances.

— « J’accepte le cadeau et je te remercie, Atasiag Peykat. »

Le Titiaka secoua doucement la tête, souriant.

— « Merci à toi, mon fils. Je regrette seulement de ne pas pouvoir sortir des chevaux du coffre. »

Dashvara s’esclaffa, parce qu’il venait de penser exactement la même chose.

— « Ils ne logeraient pas dans ces tunnels », plaisanta-t-il et il indiqua les trois sacs. « Qu’y a-t-il à l’intérieur ? »

Atasiag prit un air moqueur.

— « Des choses à moi. Je les emmènerai chez Shéroda. Je ne me fie pas une garfia à ces employés de La Perle Blanche. »

Dashvara haussa les épaules et se chargea des deux premiers sacs. Atasiag suspendit l’autre à sa ceinture, émettant un grognement de douleur en se redressant.

— « Maudits kraokdals… »

* * *

Le jour suivant, la première chose que voulut faire Dashvara fut de se rendre chez Shéroda et de s’assurer que Yira allait bien. Cependant, Atasiag avait d’autres plans. D’abord, Dashvara dut envoyer trois volontaires parler avec Asmoan de Gravia, comme promis : finalement, ce furent Miflin, Lumon et Sédrios le Vieux qui s’y rendirent. Il n’aimait pas l’idée d’envoyer ses gens parler avec un démon sans même les avertir, mais il ne trouva pas moyen de refuser sans compliquer les choses. Ensuite, il escorta Atasiag jusqu’à la Maison Marchande, une sorte de taverne luxueuse où se réunissaient les commerçants pour vendre et acheter des articles. Là, Atasiag salua plusieurs connaissances et s’installa à une table avec un Républicain, qui était, d’après ce que comprit Dashvara, le frère d’un important patricien.

Après des questions et formules de courtoisie, tous deux se mirent à parler de prix. Appuyé à un mur, Dashvara les écoutait d’une oreille et laissait de temps à autre errer son regard sur les tables éloignées du local.

— « C’est du vin de la Contrée Bleue, mon ami ! », protestait Atasiag Peykat. « Le meilleur vin de toute la côte ouest. Je ne sais pas si tu sais qu’à Titiaka, un tel trésor se vend à trente dragons le tonneau, minimum ! Je connais un de mes compatriotes un peu impulsif qui a fait décapiter un esclave sur-le-champ pour avoir renversé un verre de ce vin. À Dazbon, avec les taxes, trente-deux pour un tonneau, c’est une excellente affaire. Moi, je t’offre encore mieux : toute la marchandise, avec les sacs d’herbes inclus, pour mille-deux-cents. C’est un prix plus que généreux. »

Le patricien agita doucement son verre de vin et, étonnamment, il cessa de marchander :

— « Soit ! Je t’achète tout. Mon frère sera sûrement ravi. »

Atasiag sourit.

— « Il saura apprécier le vin et les herbes, si c’est un fin connaisseur comme je l’ai entendu dire. »

Tous deux étaient satisfaits. Le patricien l’invita à la Fête de la Constitution, la semaine suivante, Atasiag accepta, ils signèrent des papiers et se dirent adieu. Le reste de la matinée, les Xalyas le passèrent à charger et transporter les tonneaux de vin chez les Parvel, dans le Beau Quartier. Quand ils revinrent à l’auberge de La Perle Blanche, ils étaient fourbus. Miflin, Lumon et Sédrios étaient déjà rentrés, ainsi que Yira, constata Dashvara avec soulagement. La sursha était en pleine conversation avec les cousines d’Alta et Dashvara crut entendre le mot « estoc » avant que la bruyante arrivée de la troupe de Xalyas n’étouffe les autres conversations.

— « Tu l’as échappé belle, Poète ! », s’exclama Zamoy, en donnant à son frère une bourrade sur la tête. « On a souffert plus que les ânes de Symjablas ! »

— « Ben, j’aurais préféré être avec vous », répliqua Miflin. « Cet Agoskurien m’a tapé sur les nerfs. Il nous a criblés de questions. Je n’arrive pas à comprendre comment un type qui arrive de si loin peut être aussi intéressé par notre culture. »

— « Qu’est-ce qu’il voulait tant savoir ? », s’enquit le capitaine.

— « Des choses sur l’Oiseau Éternel, principalement », répondit Lumon. « Et sur comment les Anciens Rois sont tombés. » Il sourit avec goguenardise. « Il nous a demandé si la Tour de l’Oiseau Éternel existait. »

Plusieurs soufflèrent et le capitaine laissa échapper un petit rire.

— « Et qu’est-ce que vous lui avez répondu ? »

— « Qu’on l’avait vue de loin », dit Miflin. « On a dû lui expliquer que les Essiméens étaient des canailles et qu’ils ne nous laissaient pas passer pour aller la voir de près. Ce sacré fou dit qu’il a l’intention d’aller la voir. »

Dashvara s’étrangla avec sa salive.

— « Il veut aller dans la steppe ? »

— « Ouais », affirma le Poète avec un grand sourire. « Il a dit qu’il était prêt à se payer une escorte. Mais, quand on lui a dit que oui, oui, et qu’on aurait besoin d’une quarantaine de chevaux, d’armes et de vivres, il a dit qu’il y réfléchirait. Entre nous, je crains qu’il n’ait pas assez d’argent pour tout ça. »

Dashvara ne put s’empêcher de sourire.

— « Si seulement on pouvait trouver trois ou quatre Asmoan de plus, nous serions dans la steppe en moins d’une semaine. »

Son affirmation arracha de nombreux sourires. Le capitaine roula les yeux.

— « Ce n’est pas facile de trouver deux fous qui veuillent aller à un même endroit », considéra-t-il. « Mais, si Asmoan veut voir cette tour, peut-être qu’Atasiag lui donnera un coup de main… »

L’espoir des Xalyas était monté en flèche. Dashvara eut la certitude qu’ils ne tarderaient pas autant qu’il l’avait prévu à quitter Dazbon. Ils trouveraient un moyen, quel qu’il soit.

L’après-midi, Atasiag réapparut d’on ne sait où et il demanda à Dashvara de l’accompagner à l’ambassade de Titiaka. Celle-ci se trouvait dans le Quartier du Dragon, en bord de mer. Quand ils arrivèrent, le portail était gardé par trois gardes ragaïls.

— « Atasiag Peykat », se présenta le Titiaka. « J’ai reçu cette invitation du grand ambassadeur. »

Un des Ragaïls jeta un coup d’œil au document, le tendit à un autre, qui l’examina attentivement et acquiesça.

— « Vous pouvez passer, messire Peykat », dit le premier. « Je regrette de vous informer que les armes ne sont pas admises dans l’enceinte sans une autorisation préalable. Le garde qui vous accompagne devra remettre les armes ou attendre dehors. »

Atasiag fronça les sourcils.

— « Il attendra ici », décida-t-il.

Dashvara vit le Titiaka disparaître quand le portail se referma derrière eux. Après avoir regardé les Ragaïls avec une moue patiente, il traversa la rue et s’assit sur la troisième marche des escaliers d’une maison. L’attente fut longue. Heureusement, il avait encore le journal de Siranaga sous son uniforme.

En réalité, comme il put le vérifier en lisant les premières pages, ce n’était pas un journal mais des mémoires. L’Ancien Roi commençait à parler de ses premières années de vie et de ses premières impressions sur la famille royale. Bien qu’il ait lu des tas de livres de cette époque, Dashvara fut surpris par le style cru avec lequel Siranaga expliquait les conflits familiaux. Le prince déplorait la décadence morale de la capitale du royaume et les trahisons de plus en plus fréquentes des cousins de la famille royale. Il décrivait son ascension au trône avec plus d’ironie que d’illusion, se demandant à toute heure à quelles personnes il pouvait se fier.

« La famille a perdu sa cohésion », écrivait-il. « Elle mourait lentement et a continué de mourir durant mon règne. Je n’ai rien pu faire pour apaiser les querelles, et je n’ai pu découvrir de remède à notre malédiction. Quand mon cinquième fils, Shaotara, est né, la troisième année du Faucon, j’ai nourri l’espoir que l’Oiseau Éternel renaîtrait de ses cendres et, avec lui, notre royaume. Des douze fils que j’ai eus, seul lui est né éveillé et béni par le Liadirlá. Je l’ai éduqué dès l’enfance et j’ai fait venir les shaards les plus compétents des quatre coins de la steppe. Je l’ai envoyé étudier trois ans à la République de Dazbon et il a ensuite voyagé jusqu’à la lointaine Agoskura. J’ai pensé qu’il ne reviendrait jamais, mais il est revenu et toujours aussi fidèle à notre famille. J’ai rapidement constaté que mon fils Shaotara était devenu un homme sûr et indépendant, prêt à diriger. Je l’ai nommé capitaine de mes armées de l’ouest et il a écrasé efficacement les révoltes des Essiméens et des Shalussis. Je l’ai récompensé en lui donnant des terres et j’ai autorisé son mariage avec la princesse Aodorma. À peine deux mois après, le capitaine Shaotara a obtenu la reddition des Amystorb et des Xalyas quand ceux-ci ont voulu nous trahir. Tous les peuples de la steppe célébraient son nom. À aucun moment, il n’est venu me réclamer la couronne, grande preuve de sa loyauté envers l’Oiseau Éternel de la famille ! J’ai décidé de le faire roi trois ans après la naissance de son premier fils, dont le Liadirlá battait éveillé lui aussi. Shaotara a assumé sa nouvelle position avec une plus grande habileté que je ne l’avais jamais fait. Les barbares ont été de nouveau expulsés ou soumis et le commerce avec la République prospérait chaque jour. On venait du monde entier acheter du sel de nos salines, du salbronix, de l’argent et de l’or de nos mines, des outils de nos fabriques. Rocdinfer était redevenu un royaume heureux. Et voilà que mes propres enfants osent se retourner contre un frère ! Odlokara, mon fils premier-né, a non seulement demandé l’appui de plusieurs seigneurs de la steppe, mais il s’est aussi allié avec les Essiméens. Puisses-tu, lecteur, ne jamais ressentir le désir d’assassiner un de tes propres fils comme je l’ai ressenti ces jours-là ! Odlokara avait juré de tuer tous les bénis de notre famille. Les Essiméens l’ont converti à sa religion de mort et, comme eux, ils nous appelaient démons… »

Dashvara tressaillit. À chaque page qu’il lisait, il se sentait plus confus. Selon les autres versions qu’il avait lues, Shaotara était un tyran et Odlokara le Sanglant avait profité de l’hostilité des seigneurs de la steppe pour les soulever contre son frère. Odlokara était mort en combattant et on disait que Shaotara avait réussi à fuir avec son épouse et ses enfants. Cependant, d’après Siranaga, Shaotara avait été emprisonné et décapité par un de ses propres frères. S’ensuivaient des pages expliquant comment Siranaga avait décidé de partir de la steppe avec ses enfants les plus jeunes. Le seigneur des Amystorb avait réussi à le faire prisonnier, il avait tué ses rejetons et avait demandé une rançon pour Siranaga. La princesse Aodorma avait payé la quantité et tous deux avaient pu quitter la steppe. La fin du livre parlait de comment, lui et sa belle-fille s’étaient installés en Agoskura et il poursuivait avec des méditations variées sur le véritable suicide qu’avaient perpétré ses fils et les seigneurs de la steppe. Il finissait par une exclamation amère : « Que l’Oiseau Éternel veille sur toi, pauvre steppe aimée que j’ai dû voir mourir ! »

Dashvara inspira et revint à la réalité. Combien d’heures avait-il passées assis sur sa marche, absorbé dans sa lecture ? Il rangea le livre et leva les yeux vers le portail de l’ambassade. Les trois gardes étaient toujours là, parlant entre eux de temps à autre, mangeant des garfias frites et suivant les passants du regard.

Quand les six cloches sonnèrent, Dashvara commença à s’inquiéter sérieusement. Il vit trois autres gardes sortir de l’ambassade pour relever les précédents. Il devait lui être arrivé quelque chose, se dit-il. Qui sait, peut-être que l’ambassadeur était un Dikaksunora ou un Korfu ou un simple ennemi d’Atasiag Peykat et…

Le portail s’ouvrit soudain et Atasiag Peykat sortit, portant un bon tas de papiers, le bâton sous le bras. Dashvara se leva d’un bond et traversa la rue.

— « Je commençais à penser qu’ils t’avaient séquestré », lui lança-t-il.

Atasiag lui mit les papiers entre les mains tout en répondant :

— « Nous n’avons pas encore terminé notre tournée. »

Dashvara le suivit avec un grognement.

— « Qu’est-ce que tu as fabriqué si longtemps à l’ambassade, si on peut savoir ? »

— « Envoyer des lettres, négocier avec l’ambassadeur, et d’autres choses qui t’ennuieraient au possible si je te les racontais. Par là », dit-il, indiquant une rue avec son bâton.

Ils durent passer à la banque et chez une connaissance d’Atasiag avant de pouvoir enfin rentrer à l’auberge. Quand ils arrivèrent, Asmoan de Gravia était déjà là, plongé dans une conversation animée avec Kuriag Dikaksunora et Lessi. Ils s’étaient installés à une table et ils avaient l’air d’attendre Atasiag Peykat pour commencer à dîner. Atasiag sourit tandis qu’Asmoan se levait pour aller le saluer.

— « Mon ami ! J’avais oublié les horaires des Titiakas et je suis venu à l’heure du repas agoskurien. J’espère que tu ne m’en voudras pas. »

— « Pas du tout », assura Atasiag. « C’est moi qui devrais m’excuser. Je suis heureux que tu aies pu connaître le jeune Dikaksunora. »

— « Et moi donc ! », rit l’Agoskurien. « Devine : c’est un amateur des cultures du nord comme moi. Je sens que nous nous entendons déjà à merveille. »

Kuriag prit une expression très courtoise.

— « Je ne peux pas nier que la conversation de ton ami est fascinante, Atasiag. »

— « Alors, poursuivez, messieurs, je ne voudrais pas vous interrompre », clama Atasiag tout en s’asseyant à la table.

Les Xalyas étaient silencieux derrière les paravents. La plupart somnolaient après un après-midi passé à visiter la ville. Yira était assise près de Zamoy et de Lumon, jouant aux katutas. Après avoir jeté un coup d’œil à la partie, Dashvara fronça les sourcils et donna une pichenette à une des pièces du Chauve, qui menaçait le Grillon, la pièce la plus vulnérable de Yira.

— « C’est beaucoup mieux comme ça », considéra-t-il tandis que Zamoy et Lumon protestaient. « Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne se fait pas d’attaquer ma naâsga, mes frères. »

— « Ce n’est pas jouer franc jeu », lui reprocha Yira, amusée.

— « Boh », relativisa Dashvara, moqueur.

— « La vie réelle », dit Zamoy, remettant la pièce à sa place « est cruelle et ne pardonne pas. Dis adieu à ton Grillon, princesse des Xalyas. »

Yira leva deux doigts, en guise de salut éternel. Dashvara roula les yeux et, après avoir observé le jeu durant un moment, il se mit à relire des morceaux des mémoires de Siranaga. Il y avait quelque chose qui le dérangeait dans ce livre. En particulier, la fréquence avec laquelle les mots « béni » et « démons » apparaissaient. S’il n’avait pas connu deux démons en vrai la veille, il l’aurait probablement attribué à un style métaphorique. Mais, maintenant, il n’était plus aussi sûr. Évidemment, la seule pensée que les Anciens Rois de la steppe aient pu être des démons lui paraissait ridicule… Parce que cela signifiait que les Xalyas descendaient de monstres.

En y réfléchissant bien, ça pourrait être une raison pour laquelle Asmoan de Gravia s’intéresse tant à nous… Dashvara fit une moue. Sottises, Dash. Les Anciens Rois n’étaient pas des démons. Si ça avait été le cas, nous l’aurions su. Que les Essiméens nous traitent de démons ne signifie rien. Il pariait que ces fils du Dieu de la Mort étaient capables d’appeler ainsi tous ceux qui n’adoraient pas leur dieu.

Avec cette certitude en tête, il tendit l’oreille et écouta la conversation des étrangers, derrière les paravents. Fayrah s’était unie à eux et ils parlaient à présent de la Rébellion de Titiaka et de la blessure de Lanamiag Korfu. À ce que dit sa sœur, cet après-midi, le jeune Korfu allait beaucoup mieux.

— « Cet après-midi même, j’ai reçu un message du Grand Prêtre », disait Atasiag. « Il vous donne sa bénédiction et il dit qu’il enverra en toute diligence un prêtre de Cili pour consacrer votre union. Elle se célèbrera dans une semaine. Voici la liste des invités. Qu’en pensez-vous ? »

— « Longue », souffla Kuriag. « Je croyais que ce serait une cérémonie privée. »

— « Et ça le sera. Mais ce serait une erreur diplomatique de notre part de ne pas inviter nos alliés. »

— « Nos alliés », répéta le Légitime. Il se racla la gorge et observa sur un ton amusé : « Je vois que tu n’as pas invité les Nelkantas. »

— « J’aurais dû ? », rit Atasiag.

— « Mm… Un des fils des Nelkantas est un bon ami à moi. »

— « Excellent, tu peux toujours l’inviter, lui », proposa Atasiag. « Quel est son nom ? »

Dashvara cessa de les écouter quand le petit Shivara s’approcha de lui et lui murmura à l’oreille :

— « Je peux te demander quelque chose ? »

Dashvara arqua les sourcils, souriant.

— « Bien sûr, petit, demande. »

L’enfant se mordilla la lèvre avant de se pencher de nouveau vers l’oreille de Dashvara.

— « C’est vrai qu’on a fouetté mon père ? »

Dashvara souffla.

— « Oui. » Shivara ouvrit la bouche et Dashvara le devança : « Il suffit de le voir pour le croire, non ? Dis-moi, petit. Tu aimes cette ville ? »

Le petit Xalya fit une moue.

— « Je ne sais pas. Peut-être. Pourquoi on a fouetté mon… ? »

— « Veux-tu faire une promenade ? », l’interrompit Dashvara, en se levant. « Je connais un endroit idéal pour jouer à la toupie. »

L’enfant s’enthousiasma aussitôt et, sous les regards amusés des Xalyas, tous deux sortirent. Dashvara ignora complètement la question muette d’Atasiag Peykat quand ils passèrent près de la table.

Ceci est une affaire de Xalyas, fédéré. Cela ne te regarde pas.