Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 3: L’Oiseau Éternel

4 Le théâtre républicain

Se retrouver face à Shéroda ne fut pas aussi désagréable que Dashvara l’avait craint. Quand ils arrivèrent devant l’entrée de sa nouvelle maison, la Suprême jeta à peine un regard sur lui et sur Yira avant d’accepter le bras d’Atasiag et de se mettre en route vers le théâtre d’une démarche de reine. Il était déconcertant de penser qu’en réalité, cette femme n’était pas tout à fait saïjit mais une shixane qui pouvait se transformer en un monstre aux dents bleues pointues et aux yeux monstrueux… Nerveux, Dashvara s’efforça d’écarter cette image troublante de son esprit et il suivit le couple en jetant des coups d’œil prudents alentour. Dès qu’ils étaient arrivés dans le Quartier du Dragon, les rues s’étaient emplies de monde et les gens entraient et sortaient des tavernes bruyantes en un va-et-vient continu.

Le Théâtre se situait, d’après ce qu’avait expliqué Atasiag, juste devant la Grande Bibliothèque et tout près de l’Hôpital. Quand ils arrivèrent en face du haut édifice, Dashvara ne put réprimer une grimace inquiète. Assurément, si une personne voulait en assassiner une autre au milieu de la foule qui s’amassait ici, elle avait la tâche plutôt facile.

Qu’est-ce que tu crains, Dash ? Qu’Atasiag meure ? Ou crains-tu plutôt de te retrouver sans tes quarante chevaux ? Il rejeta brusquement cette question et se força à se calmer. De toute manière, qui diables à Dazbon aurait voulu tuer Atasiag Peykat ?

— « Asmoan ! », s’exclama soudain le Titiaka, en levant son bâton de commandement.

Le grand caïte agoskurien était près de la porte et il salua son ami d’un geste de la main. Ils mirent un bon moment à parvenir jusqu’à lui.

— « Je ne savais pas que les Républicains étaient aussi assidus au théâtre ! », fit-il avec un grand sourire, tout en serrant la main d’Atasiag. « J’espère que tu vas me présenter la belle dame qui t’accompagne. »

— « Bien entendu », rit Atasiag. « C’est Shéroda. Shéroda, je te présente Asmoan de Gravia. »

Avec le brouhaha, Dashvara ne réussit pas à entendre la réponse murmurée de Shéroda. Il arqua un sourcil en voyant l’éclat admiratif qui éclaira les yeux d’Asmoan.

— « Mawer, tout le plaisir est pour moi ! », prononça-t-il. « Le simple fait d’être avec vous, mes amis, vaut le meilleur spectacle. Mais entrons, nous serons plus tranquilles aux balcons. »

Dashvara le regarda, stupéfait. Il rêvait ou le gaillard agoskurien venait de prononcer une malédiction en oy’vat ? Il secoua la tête, chassant sa perplexité, et s’attacha à suivre Atasiag à l’intérieur du théâtre. Un milicien les arrêta brièvement, leur demandant de montrer la licence d’armes, mais ils montèrent bientôt les escaliers vers un petit balcon intérieur qui donnait sur une énorme salle avec des bancs et une ample scène au fond.

Atasiag, Shéroda et Asmoan prirent place dans la loge et les deux amis se mirent à bavarder avec animation. Ils sautaient d’un thème à l’autre rapidement. Ils parlèrent de la vie en Agoskura et de la République de Dazbon. Asmoan s’enthousiasma en racontant à quel point la Grande Bibliothèque était bien organisée, et Dashvara apprit qu’il était déjà à Dazbon depuis deux semaines, hébergé par l’archiviste de la bibliothèque républicaine en personne, et qu’il pensait rester tout l’hiver jusqu’au printemps.

— « Et toi, mon ami ! », fit soudain l’Agoskurien. « Alors, tu dis que ta maison à Titiaka n’a pas brûlé ? »

— « Non, elle a juste roussi un peu, mais rien d’irréparable », assura Atasiag. « Mon contremaître a déjà initié la réhabilitation. »

— « Je m’en réjouis », sourit le scientifique. « Tu ne sais pas la frayeur que j’ai eue quand j’ai appris cette histoire de Rébellion. Et dis-moi, tu vas rentrer là-bas ? »

— « Dès que l’un de mes hôtes sera guéri. Quand nous sommes partis de Titiaka, un pauvre garçon a été blessé. Mais il est déjà hors de danger. Et dès que nous reviendrons, Shéroda et moi, nous nous marierons. Les Yordark m’ont proposé un excellent poste à Titiaka. Si tout va bien, je serai Administrateur du Trésor du Conseil avant la fin de l’année », annonça-t-il avec une évidente satisfaction.

Asmoan frappa plusieurs fois dans ses mains comme s’il allait se mettre à danser la dianka.

— « Magnifique ! Alors, j’espère pouvoir te voir souvent les jours qui viennent. Je passe des heures, enfermé à la bibliothèque. Je te fais confiance pour me sortir de ma montagne de livres. »

— « Je te donne ma parole ! », clama Atasiag. « Tu ne partiras pas de Dazbon sans connaître toutes ses merveilles. Qu’en penses-tu si demain tu passes à La Perle Blanche à l’heure du dîner ? »

— « Cela me semblerait fantastique. Si ta promise n’y voit pas d’inconvénients », observa Asmoan.

— « Pas du tout », sourit Shéroda. « Moi, je ne loge pas à La Perle Blanche. Et, demain, je serai très occupée avec d’autres affaires. »

Asmoan avait soudain adopté une expression fascinée.

— « Bien sûr. Je le comprends parfaitement. J’espère cependant vous revoir bientôt. Je ne savais pas qu’il y avait… des femmes aussi magnifiques à Dazbon. »

— « Asmoan ! », le prévint Atasiag, mi-offusqué mi-saisi.

— « Quoi ? », sourit l’Agoskurien avec désinvolture. « Oh, je sais que vous autres, les Titiakas, vous passez par de terribles métaphores pour louer les beautés. Excuse mon manque de finesse, ma reine. Au fait, Atasiag, je ne suis pas encore allé rendre visite à notre famille. As-tu l’intention d’y aller ? »

Atasiag grimaça, comme si le sujet le dérangeait.

— « Cela fait bien trois ans que je ne passe pas voir nos parents », avoua-t-il. « Notre relation est plutôt… froide. »

— « Vraiment ? », s’étonna Asmoan.

— « Vraiment. » Et s’appuyant sur son siège avec désinvolture, il dit à voix basse : « Tu les connais. Conservateurs et peu ouverts. Et, moi, je suis plus saïjit qu’ils ne le voudraient. Je suis même cilien. Pour eux, c’est déjà un signe grave de décadence. Je t’assure. Un jour, Sarga s’est moquée de moi en riant aux éclats quand elle m’a vu sortir d’un temple cilien à Dazbon. Comme s’ils n’étaient pas aussi ridicules avec leurs louanges à la Vie et à la Sréda. Nous sommes des démons et fiers de l’être, disent-ils. Et puis quoi encore. Ils se croient au-dessus des saïjits alors qu’en réalité, les démons, nous sommes exactement comme eux… »

Il fronça les sourcils, siffla entre ses dents et se tourna d’un coup vers Dashvara. Celui-ci avait écouté la conversation, de plus en plus perplexe. De quels parents parlaient-ils ? Et quelle était cette histoire de démons ? Il croisa les yeux d’Atasiag et un éclat dans ceux-ci le fit frémir jusqu’à la moelle.

— « Philosophe », murmura-t-il. « Toi, tu n’as rien entendu, n’est-ce pas ? »

Dashvara vit Asmoan et Shéroda le regarder aussi et son cœur commença à tambouriner dans sa poitrine.

Attention, Dash. Je crois que tu as écouté quelque chose que tu n’aurais pas dû écouter. Si tu prends au pied de la lettre ce qu’a dit Atasiag, Asmoan et lui sont des démons. Va savoir ce que cela signifie, mais il est clair que, si Shéroda est un monstre, pourquoi Atasiag ne le serait-il pas lui aussi, hein ? Oh, diables… Et pourquoi le serait-il ? Oh, diables. Ce doit être une mauvaise plaisanterie. Je divague ou…

— « Philosophe », répéta Atasiag, en se levant de son siège. Dashvara tourna vers lui un regard appréhensif. « J’ai eu la langue trop longue. S’il te plaît, répète seulement ces mots : je n’ai rien entendu, maître. Répète-les. »

Dashvara jeta un coup d’œil à Yira et la vit tendue mais non surprise. Sentant une subite menace flotter sur lui, il acquiesça sans plus attendre.

— « Je n’ai rien entendu, maître. Rien de rien. »

— « Bien. » Atasiag se rassit et soupira. « Je suis si habitué à dire n’importe quoi devant mes travailleurs qu’ensuite je laisse échapper des bêtises. À moins que ce soit l’âge. Ou ma stupidité naturelle. Pardon, Asmoan. C’est la première fois que je fais une telle bourde. »

Asmoan regardait toujours Dashvara avec une légère lueur de méfiance, mais il retrouva son sourire et assura :

— « Il a l’air d’être un bon garçon. Je crois qu’il saura tenir sa langue. Ne t’inquiète pas, je te fais aveuglément confiance, Atasiag. Je n’enverrai personne le tuer. En plus, j’ai le sentiment que sa compagne savait déjà quelque chose sur le sujet… Allez, ne t’inquiète pas ! Tout le monde peut faire des bourdes. Oublie ça pour le moment. Ah ! », s’exclama-t-il joyeusement. « Le spectacle commence. »

Dashvara était livide. Il sentit la main tranquille de Yira se poser sur son bras, mais cela l’apaisa à peine. Il fut tenté de lui demander si ce qu’il avait entendu était vrai, puis il se rappela qu’il n’avait rien entendu et il essaya de faire le vide dans son esprit. Il n’y parvint pas. Les pensées tourbillonnaient dans sa tête, absurdes et terrifiantes. Que deux types aussi normaux qu’Atasiag et Asmoan puissent ne pas être des saïjits donnait à réfléchir. Qui sait, peut-être que Dazbon était pleine de démons et de shixans déambulant dans ses rues… Il sourit, sarcastique.

J’ai comme l’impression que tu vas faire des cauchemars cette nuit, Dash.

Des musiciens près de la scène commencèrent à jouer et le théâtre se fit peu à peu silencieux. Dashvara regarda à peine le début du spectacle avec les danseurs, puis il ne réussit pas à se concentrer sur les paroles des acteurs. Les gens riaient, mais il ne savait pas pourquoi. Asmoan, Shéroda et Atasiag faisaient de temps à autre des commentaires sur la représentation. Finalement, Dashvara se lassa d’être debout et il s’assit par terre, entre les ombres de la loge.

— « Au diable la troupe du Srad Andal », grogna-t-il tout bas.

— « Dash », chuchota Yira, en se penchant. Ses yeux brillaient d’inquiétude. « Tu vas bien ? »

— « Pas tout à fait. »

Il avait mal à la tête, peut-être à force de penser qu’il avait devant lui trois monstres assis sur leurs sièges. Et que Fayrah et Lessi avaient un père démon. Et que son peuple et lui le servaient et… et…

— « Oh, naâsga », soupira-t-il, en lui prenant la main. « Je vais bien. Je vais bien », répéta-t-il. « C’est seulement que… Mais qu’importe. Disons que tant qu’il me donne les quarante chevaux, je pourrais même servir un dragon, non ? Ou une milfide. Ou… Bah. » Il inspira profondément pour se tranquilliser. « Je vais parfaitement bien, naâsga. Parfaitement bien. »

Il l’embrassa sur le front et se releva avec elle. Il aperçut le regard intense de Shéroda avant que celle-ci ne se tourne de nouveau vers les acteurs. À ce moment, faisant écho au public, Asmoan laissa échapper un bruyant éclat de rire. Dashvara soupira.

— « Toi… tu le sais depuis longtemps ? », murmura-t-il.

Yira haussa les épaules.

— « Depuis des années. Mais ce n’est pas très important. »

— « Nooon », concéda Dashvara avec goguenardise. « Bien sûr que ce n’est pas important. C’est un détail. Je ne sais pas pourquoi je me mets dans cet état. Avec les années, je deviens de plus en plus sensible… »

Yira lui donna une légère bourrade, étouffant un rire.

— « Dash, je ne plaisante pas. Pour nous, ce n’est pas important. »

Entre les ombres de la loge, Dashvara regarda ses yeux sombres et sourit. Il se sentait soudain presque tranquille. Presque.

— « Tu as raison. Avec toi, naâsga, je pourrais être entouré de monstres que cela me serait égal. »

— « Parce que je suis le pire de tous, pas vrai ? », se moqua Yira.

Dashvara souffla.

— « J’essayais d’être romantique, Yira. Bah. Ce théâtre commence à être assommant. Dans combien de temps les acteurs vont-ils se taire ? »

— « Dans combien de temps vas-tu te taire, Philosophe ? », répliqua Atasiag, lui lançant depuis son siège un regard mi-moqueur mi-exaspéré.

Dashvara grimaça en s’apercevant qu’ils ne parlaient plus aussi bas et il se tut sagement. Au bout d’un long moment, le premier acte s’acheva et Asmoan et Atasiag se mirent à commenter l’art des acteurs tandis que Shéroda avait l’air de s’ennuyer mortellement. Peu après, un employé du théâtre passa avec un charriot plein de bouteilles.

— « Désirez-vous boire quelque chose ? », leur demanda-t-il.

— « Bien sûr », acquiesça Atasiag. « Tu as déjà goûté la liqueur de sigria, Asmoan ? Non ? Eh bien, ce soir, tu vas la goûter : c’est une des merveilles de Dazbon. Je t’invite. Et toi, Shéroda ? Rien ? Vraiment ? Bon. Eh bien, ce sera deux liqueurs de sigria. »

— « Cela fait un detta, monsieur », dit l’employé.

Atasiag donna la pièce à Dashvara et celui-ci, comme le bon esclave qu’il était, la remit au Républicain, prit les verres et les tendit au Titiaka et à l’Agoskurien. Quand Asmoan accepta le sien, Dashvara sentit une soudaine décharge et il bondit en arrière, le cœur emballé et les yeux agrandis. Qu’il n’allait pas le tuer, avait-il dit. Oui, c’est ça…

— « Asmoan », grogna Atasiag. « Que diables fais-tu ? »

Un éclat amusé et coupable brillait dans les yeux du scientifique.

— « Dis-moi, tu n’as jamais fait d’expériences ? », s’enquit-il.

Atasiag fronça les sourcils.

— « Non. »

— « Vraiment ? Jamais au grand jamais ? Je m’en doutais. Pourtant, les ayant à portée de main comme ça, la tentation doit être forte… »

— « Pour toi, ça le serait, peut-être. Mais, moi, je ne suis pas un scientifique et je n’éprouve aucune tentation », assura Atasiag d’une voix tranchante.

Asmoan haussa les épaules, il n’insista pas sur le sujet et se concentra sur le second acte qui venait de commencer. Dashvara recula sur le balcon autant qu’il put.

— « Qu’est-ce qu’il t’a fait ? », demanda Yira dans un murmure. Elle semblait inquiète.

— « Je ne sais pas », admit Dashvara. « C’était comme… une décharge. Ce sont des celmistes, n’est-ce pas ? »

Yira secoua la tête.

— « Je n’ai aucune idée de ce qu’ils sont. Je sais juste que… »

— « Que ce n’est pas important », compléta Dashvara avec ironie.

— « Non. Je voulais dire que je n’ai vu qu’une fois sa véritable apparence », chuchota-t-elle si bas que Dashvara l’entendit à peine.

Celui-ci sentit un frisson le parcourir.

— « Alors, comme ça, ils se transforment. »

Yira ne répondit pas. Quand Dashvara suivit la direction de son regard et vit Atasiag les foudroyer des yeux, il se racla silencieusement la gorge et décida de se taire pour le reste de la soirée. Tout compte fait, il avait l’impression qu’il avait déjà appris trop de choses ce jour-là. Beaucoup trop.

La veillée lui parut interminable. Quand il entendit enfin le public applaudir le troisième acte, il bâillait et regrettait de ne pas avoir fait une sieste comme Atasiag l’après-midi. Les spectateurs se levèrent de leurs sièges et Dashvara sortit de son immobilité avec l’impression d’avoir été écrasé par un brizzia.

— « Philosophe, tu m’écoutes ? »

Dashvara sursauta et se rendit compte que les trois créatures s’étaient levées et approchées de la sortie de la loge. Atasiag le regardait avec patience.

— « Je t’ai demandé comment tu as trouvé le spectacle. »

Dashvara souffla.

— « Long. »

Atasiag arqua un sourcil et attendit quelques secondes de plus avant de dire, l’air déçu :

— « C’est tout ? »

Dashvara grimaça.

— « Oui. Bon… c’est que je n’étais pas très attentif. Je ne sais quoi à propos d’un royaume, de princesses laides et d’un idiot qui veut se marier pour hériter. » Il haussa les épaules et observa : « J’ai bien aimé la musique durant les pauses. »

Atasiag leva les yeux au ciel, Asmoan s’esclaffa et les lèvres de Shéroda se courbèrent.

— « J’espère », sourit Atasiag « que l’opinion de celui qui va écrire dans la gazette de Dazbon sur ce spectacle est un peu plus favorable. Allez, sortons d’ici. Shéroda », ajouta-t-il alors qu’ils se dirigeaient vers les escaliers, « tu as été très silencieuse ce soir. Est-ce que tu n’as pas apprécié le théâtre ? »

— « D’une certaine façon, je crois que je pense un peu comme le steppien, Atasiag », avoua la Suprême. « Mais je reconnais que les acteurs étaient très bons. Et si je suis un peu silencieuse, c’est simplement parce que je suis fatiguée. »

— « Alors, je te raccompagnerai directement chez toi. Tu veux que je fasse venir un carrosse ? »

Shéroda s’esclaffa discrètement.

— « Ma maison est à peine à dix minutes à pied, mon chéri. Ne sois pas ridicule. »

— « Oui… Je comprends. Et dis-moi, tu ne veux vraiment pas que je te laisse Wassag et Yorlen pour qu’ils prennent soin de toi ? Ce sont des garçons très serviables et… »

— « Je n’ai besoin de personne pour prendre soin de moi, Atasiag », le coupa doucement Shéroda. « Et je n’ai pas besoin d’esclaves. Quand donc vas-tu te mettre ça dans la tête. »

Le Titiaka s’empourpra légèrement.

— « Bien sûr. Pardon si je t’ai insultée, ma chérie. »

— « Rassure-toi, je commence à m’habituer à tes manies », se moqua Shéroda. « Mais, toi, habitue-toi aux miennes. »

Dashvara perçut le sourire très amusé d’Asmoan de Gravia tandis qu’ils sortaient. Dehors, un vent froid balaya sa fatigue et il se dégourdit d’un coup.

— « Bon, mes amis », fit l’Agoskurien. « De là, je vais directement à la Grande Bibliothèque dormir entre mes livres. Cela a été un plaisir, que dis-je, une joie, de passer cette veillée avec vous. Nous nous voyons demain, Atasiag. »

Comme son ami lui répondait, Dashvara promena un regard alentour. Il était déjà très tard et presque toutes les tavernes de la place étaient fermées. La majorité des spectateurs s’en allait déjà, se dispersant dans les rues entre une brume froide et dense. La lumière de l’Hôpital se distinguait à peine.

Tandis que la haute silhouette d’Asmoan s’éloignait vers la Grande Bibliothèque, Atasiag et Shéroda prirent le chemin de retour.

— « Ha. Tu as vu le vieux Naskag Nelkantas, ma chérie ? », disait le Fédéré sur un ton léger. « Il est vieilli : peut-être que tu ne l’as pas reconnu. Il était assis quelques loges plus loin. Il a essayé de me saluer. Ce chien de traître. » Il rit tout bas. « Il doit être désespéré dans son exil. Tout le monde sait qu’il déteste les Républicains. Eh bien, s’il croit que je vais lui faire des faveurs, il peut attendre assis. »

Dashvara se rappela que les Légitimes Nelkantas avaient été exilés pour avoir aidé les Unitaires à se soulever. Alors qu’Atasiag continuait de parler, il cessa d’écouter : ses intrigues ne l’intéressaient pas un grain de sable.

Ils arrivaient au Temple de l’Œil quand, sans avertir, Yira s’arrêta et chancela. Stupéfait, Dashvara tendit une main… et la récupéra de justesse alors qu’elle allait s’affaler. La terreur l’envahit comme une vague pétrifiante.

— « Yira ? Yira ! »