Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 3: L’Oiseau Éternel
Ils vidèrent la cabine d’Atasiag et, entretemps, Rokuish et Zaadma descendirent sur le quai avec leurs nouvelles-nées endormies. Quand ils entrèrent dans la cabine du capitaine, ils trouvèrent Fayrah en train de donner un sirop à Lanamiag Korfu. Kuriag était là aussi, avec ses deux compagnons, pliant un bandage usé. Un éclat de préoccupation brillait dans ses yeux et Dashvara s’inquiéta. La blessure du jeune Korfu avait-elle du mal à guérir ? C’était la première fois ce mois-ci qu’il revoyait Lanamiag et son aspect ne lui sembla pas très encourageant. D’après ce qu’il savait, un des Unitaires lui avait planté une épée dans le ventre. Heureusement, Kuriag et ses deux amis étaient étudiants en médecine et ils s’étaient chargés de lui très rapidement, parvenant à écarter la mort à force de sortilèges et de cataplasmes. Mais ce dernier voyage, visiblement, ne lui avait fait aucun bien. Et à Fayrah non plus, observa Dashvara, le cœur serré. Sa sœur avait maigri et sa pâleur l’effraya un peu. Je vais finir par devoir l’emmener de force pour qu’elle prenne un peu l’air et oublie tant de préoccupation, pensa-t-il. Quand il croisa son regard interrogateur, il se rendit compte qu’il était resté debout, près de la porte. Il réagit et expliqua :
— « Nous venons chercher vos affaires. »
Ils se mirent au travail sans obtenir de réponse. Lanamiag avait les yeux fermés lorsqu’ils étaient entrés, mais malheureusement il les ouvrit juste quand Dashvara passait près du lit pour ramasser une caisse de livres que Kuriag avait voulu emmener de Matswad. L’expression qui tordit alors son visage les alarma tous.
— « Lan ! », murmura Fayrah en se penchant vers lui.
— « Ce… sauvage », articula Lanamiag.
Dashvara soupira. Il ne manquait plus que le Légitime s’exalte et que son état empire par sa faute… Sous le regard suppliant de Fayrah, il se hâta de soulever la caisse et de sortir de la cabine. Il trouva Atasiag sur le quai, près de deux grands carrosses et il vit que les Xalyas aidaient les deux cochers à hisser tous les bagages sur le toit d’un des véhicules. Son regard fut instantanément attiré par les chevaux. Ils étaient robustes, de bonne race… mais ils n’étaient pas steppiens.
Et qu’importe qu’ils le soient ou non, Dash ? Ce ne sont pas ceux qu’Atasiag va t’acheter.
Il vit que l’énorme caïte, connaissance d’Atasiag, continuait à causer avec celui-ci près de la passerelle. Il était très souriant et bruyant et faisait de grands gestes. En passant près d’eux, Dashvara remarqua qu’ils ne parlaient pas en langue commune. Ce n’était pas non plus du ryscodranais. Ni du diumcilien.
— « Philosophe ! », l’appela soudain Atasiag. « Viens ici. Je te présente Asmoan de Gravia. D’Agoskura », spécifia-t-il. « C’est un vieil ami à moi et un grand érudit. Le rencontrer ici a été une de ces agréables surprises qui ne surviennent que rarement. »
— « Comme on dit dans mon pays, les surprises sont des cadeaux de la vie ! », s’exclama Asmoan, radieux. Il avait un accent horrible.
Atasiag sourit.
— « Asmoan fait des recherches sur les croyances païennes du nord. Il aimerait en apprendre davantage sur votre Oiseau Éternel et, comme il m’a si généreusement invité cette nuit au théâtre, je lui ai promis que demain trois d’entre vous seraient à sa disposition pour répondre à ses questions. Choisis-les et envoie-les à la Grande Bibliothèque à dix heures du matin. Tu m’as entendu ? »
Ravalant difficilement sa surprise, Dashvara répondit :
— « Oui. »
Il observa l’Agoskurien avec curiosité. Il portait un pantalon bleu moulant, une chemise d’un vert criard avec un élégant col blanc et un chapeau noir orné de perles. De ses oreilles, pendaient des boucles bleues qui étaient tout sauf discrètes.
— « On ne regarde pas les gens comme ça, Philosophe », marmonna Atasiag, les sourcils froncés. « Enfin. Je crois que je vais avoir besoin d’une bonne sieste pour être en forme cette nuit », ajouta-t-il, s’adressant à Asmoan sur un ton léger.
L’érudit lança un éclat de rire bruyant.
— « Cette fois, tu ne t’endormiras pas, mon ami ! La troupe du Srad Andal est excellente. »
— « Les Ryscodranais sont réputés pour leurs dons artistiques », reconnut Atasiag. « Je suis impatient de voir leurs prouesses. »
— « Et elles te plairont », assura Asmoan. « Alors, on se revoit ce soir. Je crois que je vais suivre ton exemple et faire une sieste. Tu ne sais pas combien je me réjouis de t’avoir rencontré ! »
Riant joyeusement, il lui donna de petites tapes amicales sur l’épaule. Dashvara vit les deux amis se saluer chaleureusement avant que le grand Agoskurien s’éloigne d’une démarche preste et se fonde au milieu de la foule qui allait et venait sur le large quai.
— « Bien », soupira Atasiag avec un sourire satisfait. « Une autre chose, Philosophe. Malheureusement, ma licence d’armes ne s’étend pas à mes serviteurs. Je devrais en acheter une pour chacun… et cela me reviendrait cher. Alors, je n’en ai acheté une qu’à toi. Et à Yira », ajouta-t-il, faisant un geste du menton. Dashvara sursauta en voyant que la sursha venait de s’arrêter près d’eux. Avec un éclat amusé dans ses yeux bridés, celle-ci lui tendit deux sabres dans leurs fourreaux. Dashvara les reconnut en les prenant : c’étaient ceux que les Xalyas avaient utilisés à Titiaka. Dès qu’il les eut attachés à son ceinturon, Atasiag lui tendit un papier. « C’est une copie de la licence. Garde-la bien. » Il se tourna alors vers les autres et appela : « Wassag, Dafys, Boron, Arvara. Venez. Vous allez transporter le jeune blessé jusqu’au carrosse. »
Le transbordement se fit rapidement. Ils emmenèrent Lanamiag sur une litière et l’installèrent le plus délicatement possible sur les banquettes de la voiture. Heureusement, le sirop semblait avoir plongé le Légitime dans un profond sommeil. Entretemps, Zaadma et Rokuish montèrent dans l’autre carrosse et la première annonça joyeusement par la vitre :
— « Pour le moment, nous nous installerons au Dragon d’or. N’hésitez pas à passer par là. Et prenez garde qu’Atasiag ne dépasse pas les bornes. Je sais combien il peut être insupportable parfois. C’est peut-être un brave homme, mais c’est un Titiaka jusqu’à la moelle et il donne des ordres comme un maudit chef shalussi », sourit-elle.
Rokuish et elle les saluèrent et les Xalyas répondirent amicalement.
— « Prenez soin de nos petites sœurs ! », lança Miflin avec un large sourire.
— « Oui ! Et qu’elles continuent à brailler des vers comme le Poète, elles s’en sortent plutôt bien », plaisanta Zamoy.
Le cocher stimula les chevaux et le carrosse s’éloigna dans la rue du port. Après avoir échangé une brève conversation avec le capitaine du bateau, Atasiag monta dans l’autre carrosse avec ses filles et les jeunes Titiakas et, finalement, eux aussi se mirent en marche, suivis des steppiens.
Le ciel bleu de l’après-midi s’était couvert et un vent froid s’était levé. Tous les passants s’emmitouflaient dans leurs capes et leurs visages s’apercevaient à peine sous les chapeaux républicains à larges bords. Dans un coin de son esprit, Dashvara se surprit à regretter les vents chauds de Matswad.
Hé. Eh bien, tu devras t’habituer au froid, seigneur de la steppe, parce que, si tu te souviens, ton foyer n’est pas précisément chaud en hiver…
Après s’être assuré que tous les Xalyas suivaient le carrosse, il se mit à observer la capitale républicaine. Celle-ci n’avait pas beaucoup changé en trois ans : elle sentait mauvais, les rues principales étaient bondées de gens de toutes sortes et les édifices étaient toujours aussi imposants que dans ses souvenirs. Dazbon respirait une liberté qu’il n’y avait pas à Titiaka, mais, en même temps, on percevait plus de pauvreté que dans la capitale fédérale. Tandis que le carrosse parcourait une rue du Quartier d’Automne, Dashvara vit deux musiciens des rues jouer de la guitare et chanter à l’air libre tandis qu’une fillette ramassait les pièces. Plus tard, il aperçut un groupe d’hommes, assis sur une place, avec l’air de ne pas avoir avalé une bouchée depuis des jours. Quand il reconnut l’un d’eux, il faillit s’arrêter net. C’étaient des esclaves de Titiaka, comprit-il, abasourdi. Il ne les connaissait pas personnellement, mais il les avait vus plus d’une fois près de la place de l’Arène, nettoyant les pavés. C’étaient des esclaves publiques du Conseil et, vraisemblablement, ils avaient fui durant la Rébellion Unitaire. Pour l’instant, ils n’avaient pas l’air très satisfaits de leur sort.
L’auberge de La Perle Blanche se situait au fond d’une large rue qui débouchait directement sur les Escaliers. Ils entrèrent dans une grande cour pleine de carrioles au moment où il commençait à pleuvoir. La régularité des orages en fin d’après-midi n’avait pas changé non plus, déduisit Dashvara avec une grimace.
L’endroit où Atasiag Peykat prétendait se loger ne devait pas être précisément bon marché. L’édifice ressemblait à un véritable château. L’entrée principale avait un perron impérial avec deux statues de lions et deux gardes postés de chaque côté de la porte. Quand Dashvara suivit toute la troupe à l’intérieur avec les malles, il se retrouva dans une énorme salle de réception avec de splendides vases, tentures et tapis.
Ce maudit serpent aurait pu économiser pour nous acheter un cheval au lieu de nous faire entrer dans une auberge de rois, grommela Dashvara. Les Xalyas s’agitaient, inquiets devant un tel étalage de richesses.
Tandis qu’Atasiag bavardait avec le propriétaire de La Perle Blanche, un employé conduisit aimablement les autres à l’étage supérieur et les fit passer dans un ample salon.
— « Voici vos appartements », déclara-t-il d’une voix joviale. « Venez, portez le malade par ici. C’est le couloir qui mène aux chambres. »
Tandis que Wassag, Dafys, Boron et Arvara lui emboîtaient le pas avec la litière, suivis des Titiakas, les Xalyas qui restèrent en arrière posèrent toutes les malles et échangèrent des regards de pur ébahissement. Le salon était majestueux. Il y avait plusieurs paravents, des tableaux magnifiques, des sofas, des fauteuils et deux énormes cheminées… Le capitaine siffla.
— « Sacré diable de maître. »
Plusieurs rirent dans leur barbe. L’employé revint au bout de quelques minutes.
— « Dites, brave homme », lui lança le capitaine. « Et nous, où est-ce qu’on se met ? »
L’employé sourit. Il avait l’air de prendre la vie du bon côté.
— « Vous êtes les serviteurs d’Atasiag Peykat, n’est-ce pas ? Normalement, les serviteurs ne sont pas aussi nombreux et ils dorment dans le couloir, mais… dans votre cas, j’ai pensé que le mieux, ce serait que vous vous installiez ici, dans le salon. La pile de paillasses est là-bas. Placez-les comme vous vous voulez et, s’il en manque, demandez-en d’autres. Nous mettrons les paravents devant, comme ça, si votre maître reçoit des visites, ça ne les gênera pas. »
Dashvara le regarda avec étonnement.
— « Il y a beaucoup de Titiakas qui logent ici ? »
L’employé souffla tout en acquiesçant.
— « Pas mal, oui. À vrai dire, la majorité des commerçants titiakas. » Il frappa ses deux mains. « Je vais vous laisser vous installer. Si votre maître a besoin de quelque chose, n’hésitez pas à descendre à la réception pour me demander, moi ou un collègue. Mon nom est Dilen. Bon après-midi. »
Ils le saluèrent et, dès qu’il partit, ils se mirent à placer les paillasses et les paravents. Ils étaient en pleine installation quand Atasiag arriva, sifflotant une joyeuse mélodie. Il passa devant leurs regards surpris et, en arrivant près du couloir des chambres, il se retourna.
— « Que pensez-vous de votre nouveau foyer, Xalyas ? »
Il posait la question d’une voix légère. Il était de bonne humeur. Dashvara se racla la gorge.
— « Plutôt grand. Tu as l’air de bonne humeur. »
Atasiag sourit.
— « Vraiment ? Eh bien. C’est que j’ai plusieurs raisons d’être de bonne humeur. D’abord, je rencontre un vieil ami que je ne voyais pas depuis presque dix ans. Puis, à La Perle Blanche, je tombe sur un messager des Yordark qui m’a donné plus d’une bonne nouvelle… Et, en plus, je reçois une note de Shéroda me disant qu’elle accepte de venir avec moi au théâtre ce soir. Oui, Philosophe. Je suis de très bonne humeur. Installez-vous pour la nuit. Yira m’accompagnera au théâtre. Veux-tu venir, Philosophe ? »
Dashvara lui rendit un regard moqueur.
— « Tu me demandes mon avis ? »
Atasiag haussa les épaules, souriant.
— « En réalité, j’aimerais que tu viennes. Comme ça, tu pourras me donner tes impressions sur la troupe du Srad Andal. Ce sont des artistes renommés. Ce serait dommage que tu rates leur représentation. »
Dashvara prit un air méditatif.
— « Oh, dans ce cas, si tu le souhaites vraiment, j’irai, Éminen… maître », rectifia-t-il avec un souffle las.
— « Il vaudra mieux que tu t’habitues une fois pour toutes », se moqua Atasiag. « Que tu m’appelles Éminence alors que je ne suis plus magistrat pourrait être considéré… comme un manque d’humilité de ma part. Et les Républicains seraient capables de me prendre pour un Légitime ou va savoir. À huit heures sonnantes, réveillez-moi. Nous partirons à neuf heures. Le spectacle commence à dix heures et je dois passer prendre Shéroda chez elle. Je vous souhaite déjà une très bonne nuit à tous les autres. »
Il leur adressa un large sourire avant de s’éloigner dans le couloir en sifflotant. Dashvara secoua la tête, ahuri. Malgré ses soixante et quelques années, Atasiag avait davantage l’air d’un jeune amoureux avide de nouvelles aventures que d’un chef de voleurs ou d’un maître d’esclaves.
Bon… Je suppose qu’après tant de tensions et tant de tracas pour nous faire sortir de Titiaka et pour rétablir sa réputation, notre généreux père méritait un peu de repos.
Avec un sourire mi-ironique mi-amusé, Dashvara s’assit sur un des confortables sofas et posa le sac de Tahisran à côté de lui.
— « Tu vas sortir cette nuit ? », lui demanda-t-il.
L’ombre sourit mentalement.
“Et comment ! J’en ai tellement marre du bateau que je pourrais marcher pendant des jours sans m’arrêter”, répondit-il.
Dashvara dut reconnaître qu’il lui arrivait un peu la même chose : il avait encore l’impression que la pièce tanguait comme un navire.
Ils passèrent l’après-midi à jouer aux katutas et les employés de l’auberge leur montèrent même le dîner. Les garfias étaient loin d’être aussi bonnes que celles de l’oncle Serl, mais, habitués comme ils l’étaient à les manger froides et sans assaisonnement, les Condamnés ne protestèrent pas. Les femmes xalyas furent moins compréhensives et les Honyrs, comme à l’accoutumée, attendirent que tous aient mangé pour dîner à leur tour dans un silence respectueux.
Quand, à huit heures, Wassag alla réveiller Atasiag, celui-ci était déjà réveillé et prêt à partir. Le problème, c’était qu’il restait encore deux heures pour le spectacle, mais il déclara qu’il avait envie de faire une promenade dans Dazbon et, le voyant sortir sans les attendre, Dashvara et Yira s’empressèrent de ceindre de nouveau leurs sabres et de le suivre hors de La Perle Blanche.
Dehors, il ne pleuvait plus. Il faisait nuit depuis longtemps et les Escaliers, presque déserts, étaient éclairés par une file de lanternes. Dashvara rit tout bas tandis qu’ils marchaient plusieurs pas derrière Atasiag.
— « Il est heureux comme un poulain », commenta-t-il. « Tu l’avais déjà vu comme ça ? »
Yira rit discrètement.
— « Il était pareil la dernière fois que nous sommes venus à Dazbon. Je crois que, dans le fond, il se sent plus libre et il aime ça. Même s’il est titiaka, il a davantage une âme de Républicain. »
— « Qu’est-ce que vous murmurez derrière ? », fit Atasiag. Il se laissa rattraper et ajouta : « Avez-vous vu le Temple de l’Œil ? Il est merveilleux, la nuit, avec toutes ces lumières. En fait », dit-il, « j’aimerais voir Dazbon d’en haut. Cela fait trois ans que je ne la voyais pas. »
Il fit demi-tour dans les Escaliers et commença à grimper. Dashvara souffla mais le suivit. Ils passèrent de nouveau devant La Perle Blanche. Quelques marches plus haut, Atasiag s’arrêta.
— « J’aimerais que Shéroda soit avec moi pour voir ça. Mais bien sûr », réfléchit-il à voix haute, « ce n’est pas poli de passer chez elle trop tôt. Et je ne crois pas qu’elle ait envie de monter tous ces escaliers. »
Après ses réflexions, il continua de grimper et Dashvara pouffa.
— « Tu ne serais pas en train de te moquer de moi, Philosophe ? », demanda Atasiag sur un ton tranquille, sans s’arrêter.
— « Pas du tout. Moi aussi, j’ai envie de voir Dazbon d’en haut », admit-il.
— « Ha. Bien sûr que tu en as envie : la vue est magnifique. »
Il escalada plus rapidement et son énergie impressionna Dashvara. À la moitié des Escaliers, tous deux haletaient, mais Atasiag ralentit à peine. La petite sursha semblait soutenir le rythme sans effort, quoiqu’une fois arrivés en haut, Dashvara l’entendit souffler avec eux. Quand il se retourna enfin vers la ville, il demeura sans voix. Dazbon était comme une mer de lumières et de toits qui descendait vers l’océan. Une Gemme à moitié visible entre les nuages illuminait les eaux des canaux au milieu des ténèbres. Appuyant son bâton de commandement sur la dernière marche, Atasiag se redressa face à la ville comme s’il était venu la conquérir.
— « Contemplez la capitale républicaine », prononça-t-il. « Elle n’est pas aussi ordonnée ni aussi parfaite que Titiaka, mais elle est belle dans son désordre. »
Il se plongea dans un silence contemplatif et Dashvara n’osa pas l’interrompre. Le fracas de l’eau de la Grande Cascade retentissait non loin d’où ils étaient. Quand il vit Yira frissonner sous les courants froids du vent, il s’approcha pour l’enlacer et les yeux de celles-ci sourirent. À cet instant, Dashvara déplora de ne pas pouvoir envoyer Atasiag se protéger tout seul. Il désirait passer la nuit auprès de sa naâsga. Se rappelant leurs promenades heureuses dans les bois voisins de la ville pirate, son cœur s’accéléra. Si seulement ils pouvaient enfin être totalement libres… Soudain, Atasiag se retourna. Dashvara ne put deviner son expression dans l’obscurité. Au bout d’un instant, le Fédéré rompit le silence.
— « Tu as déjà vu la Grande Cascade de près, Philosophe ? Venez », fit-il, sans attendre leur réponse.
En haut des Escaliers, il y avait une longue promenade pavée complètement déserte et ils n’eurent qu’à la suivre vers l’est pour s’approcher de la cascade. Ils tombèrent bientôt sur une balustrade de pierre qui se poursuivait par un étroit goulot, passant derrière le rideau d’eau. Le passage semblait continuer de l’autre côté du fleuve, mais Atasiag n’alla pas plus loin et Dashvara s’appuya sur le parapet pour jeter un coup d’œil prudent vers le bas. Grâce à la lumière de la Gemme, il put voir comme l’eau descendait et descendait jusqu’en bas, tonitruante comme un lointain brizzia abattant des troncs.
— « C’est… impressionnant », avoua Dashvara. Ça donne même le vertige, compléta-t-il intérieurement.
Il admirait le rideau d’eau quand, soudain, Yira sursauta et s’écarta brusquement du bord.
— « Par la Sérénité, père… Qu’est-ce que tu manigances ? »
Sa voix laissait percer l’exaspération. Dashvara se retourna au moment où un faible rayon de lumière étincela dans la main d’Atasiag. Il avait sorti sa lanterne de voleurs. Et, dans l’autre main, il tenait une sorte de ruban rouge. Dashvara fronça les sourcils.
— « Que fais-tu, Éminence ? », demanda-t-il, méfiant.
Atasiag tendit le ruban à Yira et répondit d’une voix sereine :
— « Ne me regarde pas comme ça, Philosophe. Je vais simplement vous marier. »
Un instant, Dashvara crut avoir mal entendu. Le fracas de la cascade devait avoir déformé ses paroles, décida-t-il. Atasiag le détrompa quand il précisa :
— « Je vais vous marier selon la tradition titiaka, avec la bénédiction de Cili. »
— « La bénédiction de… ? » Dashvara souffla, se reprenant. « Dis-moi, Éminence, tu plaisantes ? Nous sommes déjà mariés depuis un mois… »
— « Selon ta tradition », le coupa-t-il, « pas selon celle de Yira. Elle est cilienne. L’union corporelle ne prouve rien devant Cili. »
La sursha se racla la gorge.
— « Je… »
— « Tu es cilienne », répéta vivement Atasiag. « Et, désolé si cela peut paraître des sottises religieuses, mais je suis un bon cilien et il me semble important que ma fille soit mariée selon des règles que j’estime valides. »
— « Alors, que nos Oiseaux Éternels volent ensemble, ça, pour toi, ce n’est pas valide », conclut Dashvara avec une certaine irritation.
— « Ce n’est pas suffisant. »
Dashvara prit un air agacé. Atasiag reprit :
— « Je sais qu’en principe, un travailleur ne peut pas se marier, mais je suis prêt à faire une exception et à me charger moi-même d’une cérémonie sommaire. Et maintenant, arrête de protester, Philosophe, et prends ça. »
Dashvara haussa les épaules et accepta le ruban noir que lui tendait Atasiag. Cette situation lui paraissait ridicule, mais, comme un bon Xalya, il tenta de la comprendre et il arriva à la conclusion que, sans doute, elle ne lui paraîtrait pas si ridicule s’il croyait que, sans la bénédiction de Cili, le couple était condamné à l’échec. Comme si je n’avais pas déjà assez des traditions xalyas, souffla-t-il. Mais il n’émit aucune plainte quand Atasiag leur demanda de nouer les rubans autour d’une main. Yira choisit d’ôter le gant de la main gauche, car l’autre était pur os et énergie mortique et, comme Dashvara avait pu le vérifier, il fallait bien cinq minutes pour défaire tous les nœuds qui maintenaient le gant en place. Atasiag finit lui-même de nouer les liens avec l’agilité d’un prêtre cilien et il dit :
— « Yira. Enlève ton voile. »
La sursha soupira mais le retira de sa main libre. Sa longue chevelure blanche tourbillonna dans le vent et, sous la lumière ténue de la lanterne de voleurs, sa partie mort-vivante brilla, enveloppée d’énergie. Face à son sourire embarrassé qui semblait plus ou moins dire « l’idée ne vient pas de moi », Dashvara roula les yeux et ouvrit la bouche.
— « Tais-toi, Philosophe. »
Dashvara referma la bouche sans émettre un son.
L’expression solennelle, Atasiag posa une main sur les leurs, nouées, et il commença à réciter un poème religieux en diumcilien qui parlait de foi, de confiance et de bonheur. Quand il termina, il s’éloigna jusqu’à la balustrade et tendit un bras jusqu’à toucher l’eau.
— « Se jeter dans la cascade, c’est aussi une coutume ? », grogna Dashvara.
Yira rit discrètement, mais Atasiag revint sain et sauf et leur aspergea le front et les mains avant de déclarer toujours en diumcilien :
— « Cili bénit votre union, Yira Peykat et Dashvara de Xalya. Si l’amour est véritable, Cili la rendra heureuse en Haréka et éternelle dans son royaume. »
Il sourit, éteignit la lanterne de voleur et déclara en langue commune :
— « Je dois admettre qu’au début, j’avais certaines réserves, mais maintenant je sais que Cili vous a créés l’un pour l’autre. » Bien qu’il soit de dos à la lumière de la Gemme, Dashvara devina son large sourire. « Bon, jeunes gens, maintenant, vous êtes mariés officiellement. J’espère que vous avez profité de la vue. Allons chez Shéroda. Il ne faudrait pas que nous arrivions en retard après être sortis si tôt. »
Le Titiaka sortit de derrière la cascade et s’éloigna sur la promenade, entre les ombres, en sifflotant joyeusement. Dashvara secoua la tête avec un sourire.
— « Ton père ne cessera pas de me surprendre. Mais, tu sais ?, je me réjouis qu’il ait fait ça. »
— « Vraiment ? », s’étonna Yira. « Mais, toi, tu n’es pas cilien. »
— « Non », admit Dashvara. « Mais ce n’est pas réellement la bénédiction de Cili qu’il nous a donnée, naâsga… mais la sienne. » Il fit une pause et observa : « Bien sûr, j’aurais préféré qu’il nous bénisse avec quarante chevaux. »
Yira s’esclaffa et, souriant, Dashvara l’aida à remettre son voile. Aussitôt, ils mirent les rubans matrimoniaux dans leurs poches et se hâtèrent de suivre Atasiag, parce qu’après tout, ils étaient ses gardes du corps et ils étaient censés être là pour le protéger.