Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des esclaves

31 Attaque verbale

— « Que faites-vous là ? »

Dashvara cligna des paupières mais mit encore quelques secondes à se rendre compte que le drow ne faisait pas partie du cauchemar. Le ciel s’éclaircissait et Tsu était là, penché près de lui, aussi inexpressif que d’ordinaire.

— « Tsu ! », s’exclama-t-il et il grimaça de douleur quand il se releva. Il avait la tête aussi lourde qu’un sac de plomb. Ce n’est pas pour rien que les sages steppiens n’ont jamais été de grands buveurs, pensa-t-il. Il jeta un coup d’œil autour de lui. Les Triplés, Shurta, Makarva, Orafe et Atok dormaient encore. Enfin, il répondit : « Nous avons célébré notre vie d’esclaves et nous sommes restés dehors volontairement pour profiter d’une agréable nuit. Et toi, Tsu ? Où étais-tu ? »

Le drow haussa les épaules et regarda d’un côté de la rue en demandant :

— « J’espère que vous n’étiez pas partis à ma recherche, n’est-ce pas ? »

Dashvara prit une mine coupable.

— « Eh bien… à vrai dire, non. Je n’y ai même pas pensé. Désolé. Tu as eu un souci ? »

Tsu fit non de la tête et esquissa un sourire.

— « Non, penses-tu. En fait, mon seul souci serait que le contremaître Lox ou Wassag posent des questions indiscrètes. »

Dashvara arqua un sourcil et lui rendit son sourire.

— « Ne t’inquiète pas. Tu as fait la fête avec nous, pas vrai ? »

Un éclat gêné passa dans les yeux de Tsu.

— « Merci. » Il marqua un temps d’arrêt. « Tu ne vas rien me demander ? »

Dashvara prit un air amusé tout en se massant la tête.

— « Tu veux que je te pose des questions indiscrètes ? Bon, je ne vois pas pourquoi je le ferais, sachant que tu ne vas pas y répondre. »

Cette fois, Tsu montra clairement son embarras.

— « C’est vrai, quoique… »

— « Mm ? », l’encouragea Dashvara.

Le drow commença à chercher ses mots et, pendant ce temps, Dashvara essaya d’étirer son corps ankylosé. Finalement, Tsu déclara :

— « Tu as raison. Il ne te convient pas d’en savoir davantage sur le sujet et il ne me convient pas non plus d’en parler. Alors comme ça, Atasiag vous a donné de l’argent ? »

— « Ah ! Nous l’avons gagné les sabres au poing », assura Dashvara.

Et alors il se mit à lui raconter la célébration des Kondister et les différentes sortes de duels.

— « J’ai eu de la chance de ne tomber sur aucun soldat particulièrement fort », reconnut finalement Dashvara.

Tsu sourit.

— « En fait, il faudrait qu’il soit particulièrement fort pour te battre, mon ami. » Le drow lui donna une tape sur l’épaule avant de se lever. Les autres commençaient à s’éveiller et Dashvara finit de les arracher à leur sommeil en frappant dans ses mains.

— « Allez, debout, frères ! », les pressa-t-il joyeusement.

— « Daaash », grommela Zamoy. « Ce n’est plus l’heure de danser la dianka, tu sais ? »

Dashvara sourit et se dirigea vers le portail. Ils n’eurent pas longtemps à attendre avant que Wassag n’apparaisse. Celui-ci les reçut avec une moue mi-moqueuse mi-exaspérée.

— « Vous pourriez m’avoir réveillé », leur fit-il remarquer.

— « Il faut avoir une bonne raison pour réveiller un homme endormi », répliqua Dashvara, sur un ton solennel. « Pour nous, le sommeil est sacré. »

Face à cette raison presque religieuse, Wassag n’eut rien à répliquer et il se limita à informer :

— « Hier, il y a eu pas mal de restes au dîner. Nous allons déjeuner comme des rois. »

Son affirmation se confirma quand ils entrèrent dans la cuisine et trouvèrent l’oncle Serl, toujours soucieux de contenter ses hôtes flatteurs, en train de disposer de nombreux restes de viande de poulet sur la table. Dashvara ouvrit grand les yeux et regarda le plat comme s’il n’avait jamais rien vu de tel. Les Xalyas prirent place sans oser toucher à la viande.

— « Euh… c’est vraiment pour nous ? », demanda Ged l’Armurier, l’air indécis.

L’oncle Serl montra toutes ses dents.

— « Hier, le fils aîné des Korfu était invité et la demoiselle Fayrah a commandé trop de viande. Elle a aussi commandé beaucoup de gâteaux, mais il n’en est pas resté un seul », s’excusa-t-il avec un petit sourire.

— « Bah, les gloutons ! », se moqua Zamoy, et il se leva le premier pour se servir un blanc de poulet.

En quelques minutes, les Xalyas dévorèrent tout. Dashvara souriait tout seul en voyant les Triplés aussi pleins d’entrain. Il en avait presque oublié son mal de tête.

— « Au fait », intervint le capitaine, « vous autres, vous n’êtes pas au courant. Hier, Sashava a parlé avec notre shaard. »

Dashvara eut un sursaut et regarda le Grincheux avec impatience.

— « Tu l’as vu à l’Université ? Comment va-t-il ? »

Sashava acquiesça.

— « Il va bien. Il est à moitié aveugle, alors il a eu du mal à me reconnaître. Mais tu ne sais pas comme il était content quand il m’a enfin reconnu. Je lui ai raconté nos péripéties. Lui, il n’a pas raconté grand-chose. Apparemment, les Akinoas ont failli le tuer, mais ensuite ils ont décidé de le vendre aux Essiméens quand ils ont appris que c’était un shaard. Et les Essiméens l’ont vendu au Maître. Ce qui est curieux parce que, d’habitude, justement, les Essiméens ont toujours tout fait pour anéantir les shaards des autres clans. Ils doivent considérer qu’un seul shaard ne peut plus ressusciter l’Oiseau Éternel dans la steppe, qui sait. En tout cas, à l’Université, on traite notre vieil homme comme un sage. Il m’a demandé de répéter des paroles à notre dernier seigneur de la steppe », ajouta-t-il avec un petit sourire. « Il a dit : que Dashvara se souvienne de ce que je lui ai dit ce jour où il est venu m’offrir les pétales dorés d’une fleur et qu’il ne m’a pas apporté la tige. »

Dashvara le contempla, perplexe, et, face aux regards curieux de ses frères, il finit par avouer :

— « Cela peut paraître stupide, mais je ne m’en souviens pas. »

Plusieurs Xalyas s’esclaffèrent.

— « Il faut croire que notre shaard a meilleure mémoire que toi, mon seigneur ! », fit Zamoy en riant.

— « Tu offrais des fleurs à notre maître ? », se moqua Makarva.

Dashvara haussa les épaules.

— « Eh bien, apparemment. Je ne sais pas, l’épisode me dit quelque chose, mais en tout cas je ne devais pas avoir plus de six ou sept ans. Difficile de se rappeler une leçon philosophique de Maloven à cet âge. Alors il est à moitié aveugle ? », reprit-il. « Bon, tant qu’il est content et qu’on le traite bien… » Il fit une moue et demanda : « Y a-t-il une possibilité de lui parler ? »

— « D’après ce que j’ai compris, l’après-midi, il sort souvent se promener », répondit Sashava. « Mais cela coïncide juste avec vos horaires d’entraînement. »

Dashvara prit un air déçu, puis il sourit.

— « Eh bien, si tu le revois, dis-lui que le seigneur de la steppe a un trou de mémoire. Non », il agita la main, « maintenant sérieusement. Dis-lui que je n’ai pas oublié ses sages leçons et que je les suis à la lettre. Plus ou moins. »

— « J’ajoute ce “plus ou moins” ? », demanda Sashava, l’air goguenard.

Les rires parcoururent la table. Dashvara acquiesça sans hésiter :

— « Une des leçons de Maloven était : ne considère jamais une leçon comme parfaite, sinon un jour tu finiras par l’appliquer sans raison. Les leçons d’un shaard guident l’Oiseau Éternel, les leçons de la vie le forment, mais, au bout du compte, l’Oiseau Éternel, nous le créons nous-mêmes. »

Sashava sourit et ses yeux reflétèrent l’approbation, ce qui était rare chez lui.

— « Si je le revois, je le lui dirai », promit-il.

Quelques minutes plus tard, ils sortirent dans la cour, où attendaient déjà les six adulateurs d’Atasiag pour l’Heure de la Constance. Dès que Son Éminence sortit, les citoyens rivalisèrent de louanges obséquieuses et de servilité à qui mieux mieux. Ce matin-là, Atasiag demanda à Dashvara de l’accompagner, avec Boron. Il se montra très heureux quand ses six loyaux clients le complimentèrent pour la bonne image qu’il avait laissée la veille au Mont Serein, durant les jeux de duels. Sur tout le trajet jusqu’à la Place de l’Hommage, le hobbit babilla, célébrant les excellentes relations qu’Atasiag était en train de nouer avec les Légitimes Alfodrog et il parla d’un fils cadet qui avait terminé son service militaire comme assistant des Ragaïls.

— « Je crois qu’à présent ses parents cherchent un bon parti pour le marier », disait-il. « Et j’ai entendu dire que le jeune homme a de bons rapports avec vos deux filles, Éminence. »

Atasiag ne se départit pas de son sourire quand il répondit :

— « Eh bien, ils le marieront sûrement avec la fille des Terowald. Les deux maisons s’entendent à merveille et sont des maisons Légitimes. Il ne convient pas d’être trop orgueilleux et ambitieux, n’est-ce pas, mon ami ? »

Le hobbit s’empourpra.

— « Bien évidemment, Éminence. L’orgueil est un péché. Que Cili nous en garde », pria-t-il.

Dashvara réprima un sourire. Comme toujours, Atasiag s’amusait comme un chiot à taquiner ses partisans.

La journée était estivale et, quand ils arrivèrent aux loges de la place, celle-ci était déjà bondée de monde. Plusieurs commerçants associés d’Atasiag apparurent et le saluèrent en s’inclinant, pour lui manifester clairement qu’ils reconnaissaient sa supériorité en tant que magistrat. Puis le Légitime Shaag Yordark arriva. C’était un humain noir, un peu âgé ; il revêtait la tunique bleue et blanche des Conseillers et, bien qu’il ne porte ni joyaux ni autre apparat, sa présence en imposait. Cette fois, ce fut le tour d’Atasiag de témoigner son respect avant que tous ne prennent place sur les gradins de pierre. Imitant les autres esclaves, Dashvara et Boron s’assirent près de la loge.

— « J’ai bien peur qu’aujourd’hui la causerie dure un bout de temps », commenta Durf, l’un des esclaves des Yordark. « Hier, toute une cargaison est arrivée et maintenant l’heure est venue de répartir les bénéfices. Les esprits s’échauffent vite quand il y a de l’argent en jeu », fit-il en souriant.

Dashvara lui rendit son sourire et, sortant les cartes marinières, il déclara :

— « Comme on m’a enseigné à être prévoyant, j’ai apporté quelque chose pour nous occuper. »

C’était la deuxième fois que les esclaves des Yordark jouaient aux xalyennes et ils n’eurent besoin d’expliquer les règles qu’à deux elfes qui servaient un commerçant d’Agoskura. Ceux-ci venaient d’une forêt perdue et baragouinaient à peine la langue commune mais, comme Durf savait parler l’agoskurien, ils réussirent malgré tout à communiquer.

Comme Durf l’avait prédit, la conversation dans la loge se prolongea et s’éternisa tandis que le soleil commençait à chauffer sérieusement leurs têtes. À un moment, le commerçant agoskurien aboya quelque chose à l’un des elfes et celui-ci s’empressa de se lever et de s’acheminer vers un porteur d’eau. Tout de suite après les autres l’imitèrent et, répondant à un ordre muet d’Atasiag, Dashvara soupira, rangea les cartes dans sa poche, se dirigea vers un autre porteur d’eau et, pour un demi-detta, lui emprunta un verre pour Son Éminence. Quand il le lui tendit, le fédéré sourit :

— « Merci, Dash. Comment va la partie ? »

Dashvara prit un air comique.

— « Beaucoup plus intéressante que vos affaires, je suppose », chuchota-t-il.

Atasiag roula les yeux.

— « Tout de suite, nous parlons des candidatures au Conseil. Moi, je trouve cela plutôt intéressant. Dis-moi. Tu sais monter à cheval, n’est-ce pas ? »

Dashvara le regarda avec étonnement. Et quel était le rapport ?

— « Tous les Xalyas savent monter à cheval », répondit-il. « Même parmi les anciens clans, nous étions considérés comme les meilleurs cavaliers de la steppe. »

Atasiag prit un air satisfait, il termina son verre d’eau et se tourna vers Shaag Yordark.

— « Excellence, je crois que j’ai trouvé les hommes qu’il vous fallait. »

Shaag examina brièvement Dashvara avant de réaliser un signe de tête.

— « Bien. Nous parlerons de cela plus tard. Maintenant que je m’en souviens, mon fils Faag a capturé les Honyrs qui ont fui la frontière de Shjak. Il leur a épargné la vie, alors ils feront sûrement partie du lot aussi. »

Dashvara jeta à Atasiag un regard d’incompréhension, mais celui-ci ne daigna pas être plus explicite et le renvoya de la main avec un sourire mystérieux. Bah, tu sais sûrement ce que tu fais, fédéré, soupira-t-il, en s’éloignant avec le verre vide.

Ce n’est que lorsqu’il reprit sa partie de cartes qu’il repensa aux paroles de Yordark. Il avait dit « Faag » ? Pouvait-il faire allusion au capitaine Faag avec lequel il avait parlé à Compassion ? C’était probable. En tout cas, à part le fait que tous deux étaient noirs et avaient les yeux bleus, ils ne se ressemblaient pas beaucoup.

Il a parlé des Honyrs, se souvint-il alors avec un frisson. S’il était vrai qu’ils avaient emmené des Voleurs de la Steppe en Diumcili… Il soupira. Quand nous reviendrons dans la steppe, il n’y restera plus que des ruines, des ilawatelks et des chevaux sauvages.

Boron le Placide gagna la partie et Dashvara laissa un autre prendre sa place pour se dégourdir les jambes. Il marchait sur les pavés, les mains dans les poches, flânant au milieu des étals du marché les plus proches, quand il entendit, au-dessus du brouhaha habituel, une exclamation suivie d’autres cris. Un instant, il crut qu’une dispute ou une bagarre avait éclaté entre Unitaires et Fédérés ou allez savoir mais, quand il distingua enfin les paroles, il comprit que ce n’était pas le cas :

— « Dehors, étrangers ! Dehors, travailleurs barbares ! », criait la voix. « Nous n’avons pas besoin de vous ! »

Il vit enfin apparaître un caïte d’un certain âge, avec une pancarte suspendue à son cou qui disait : « pour une Titiaka digne : dehors les travailleurs étrangers ! ». La plupart des passants le regardaient, l’air déconcerté. D’autres souriaient, moqueurs. Et d’autres encore l’observaient avec une curiosité polie. Dashvara fut l’un de ces derniers.

— « Dehors, barbares ! », vociféra l’illuminé. « Vous volez le travail de nos travailleurs ! Nous n’avons pas besoin d’étrangers ! Païens ! Profiteurs ! Mécréants ! »

Il s’arrêtait chaque fois qu’il voyait un esclave ayant l’air d’avoir été importé et il le signalait du doigt comme pour lui jeter une malédiction divine. Quand il s’arrêta devant Dashvara et poussa de nouveau son refrain, celui-ci ouvrit la bouche ; ce fut plus fort que lui.

— « Tu veux que je parte d’ici, citoyen ? Rien ne me ferait plus plaisir », assura-t-il avec ironie : « crois-moi, je laisserais volontiers mon travail à un esclave élevé à Titiaka pour qu’il puisse en profiter aussi bien que moi. Mais, sais-tu, le vieux, c’est plutôt mon maître que tu dois convaincre, pas moi. »

L’illuminé le regardait avec des yeux désorbités, mais les expressions surprises des passants les plus proches reflétaient plutôt de l’amusement. Dashvara inclina railleusement la tête et il lui tournait déjà le dos quand le rouspéteur brama, le teint empourpré :

— « Insolent ! »

Pourquoi, au nom de l’Oiseau Éternel, ne pouvais-tu pas tenir ta langue, Dash ? Dashvara soupira et retourna près de la loge où ses compagnons esclaves secouaient la tête, moitié incrédules moitié amusés.

— « Un jour ton ingéniosité te perdra », l’avertit aimablement Durf des Yordark.

— « Il vient toujours un jour où nous nous perdons », répliqua Dashvara.

En tout cas, les cris de l’exalté ne se firent plus entendre de toute la matinée sur le marché.

L’après-midi, après l’entraînement, Dashvara apprit que le maudit caïte avait eu la géniale idée de dénoncer Atasiag pour attaque verbale. Son Éminence dut payer deux deniers d’indemnisation et, quand il convoqua Dashvara dans son bureau, il se limita à dire :

— « Tu ne devrais pas t’en prendre aux citoyens, Philosophe. Et encore moins à ceux qui ont vu leurs rentes s’effondrer. Certains ne pensent qu’à chercher querelle et à ratisser où ils peuvent. La prochaine fois, je te fais confiance pour être un peu plus… réservé. »

Peut-être s’attendait-il à ce que Dashvara prenne un air contrit. Si tel était le cas, il dut être surpris quand il le vit s’esclaffer.

— « Une attaque verbale », fit Dashvara en riant. « C’est la première fois que j’entends une telle chose ! Quelqu’un t’insulte et s’exalte, tu lui réponds aimablement et ensuite il te dénonce. Bon, non, il ne me dénonce pas : il te dénonce, toi, pour ne pas savoir bien dresser tes chiots ! » Il continua à rire de bon cœur. « Vous êtes totalement fous, fédérés. J’adore votre société. Sensée à satiété. Ah… » Il secoua la tête. « Voilà que je fais des rimes comme Miflin. Enfin, ne t’inquiète pas, Éminence, je n’adresserai plus la parole à un citoyen si celui-ci ne me le demande pas expressément. Comme ça, je n’aurai pas la terrible sensation de provoquer la ruine de mon maître… par des attaques verbales ! », il éclata de rire.

Atasiag sembla vouloir réprimer un sourire, mais il n’y parvint qu’à moitié. Il fit un geste vague de la main pour le congédier.

— « Barbares », l’entendit-il soupirer, alors qu’il sortait.