Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des esclaves

32 La dignité des Honyrs

Dashvara comprit finalement pourquoi Atasiag Peykat l’avait questionné sur l’habileté des Xalyas comme cavaliers. À l’approche des élections citoyennes annuelles, les Légitimes et autres citoyens riches avaient prévu des fêtes quotidiennes et une des activités que finançaient les Yordark était le dénommé jeu du solfata, qui était fondamentalement une course de tir à l’arc à cheval.

— « C’est notre spécialité », affirma Makarva quand Yira eut fini de leur expliquer les règles du solfata dans la cour de la maison. « Chevaucher, tirer, faire volte-face et disparaître comme l’éclair. »

— « Mm », confirma Orafe. « Mais nous ne pouvions pas toujours le faire. Avec les nadres rouges, c’était plus efficace de charger avec les lances et les sabres », expliqua-t-il à Yira.

— « Et tu dis que seuls trois d’entre nous vont participer ? », interrogea le capitaine.

Yira acquiesça.

— « La course se fait par groupe de trois. En plus, Son Éminence a loué dix d’entre vous aux Stéliar pour les duels de combat corps à corps. Si vous gagnez, les Stéliar remporteront le prix, mais le prestige sera aussi pour Atasiag. Et si vous perdez, les Stéliar auront perdu de l’argent et vous perdrez de la valeur », compléta-t-elle.

Elle ne demanda pas qui se portait volontaire pour le solfata ou les duels : ce furent les Légitimes en personne qui choisirent. En fin d’après-midi, Shaag Yordark arriva en litière chez Atasiag, accompagné de son escorte, de son intendant… et de son fils Faag. Quand Dashvara vit le capitaine de la compagnie de Compassion, il échangea un regard pensif avec Zorvun avant de s’aligner correctement dans la cour. Faag les reconnut tout de suite. Sans s’approcher, il leur adressa un petit sourire en guise de salut, auquel Dashvara répondit de la même manière. On dirait presque que ce citoyen nous a pris pour ses égaux, observa-t-il avec une certaine moquerie.

Shaag ne s’entretint pas longtemps avec Atasiag Peykat et s’intéressa rapidement aux Xalyas.

— « Quels sont ceux les plus habiles avec l’arc ? », demanda-t-il à Atasiag.

Celui-ci jeta un regard incitatif à Yira.

— « Nous n’avons pu faire une épreuve de tir à l’arc qu’une fois, Excellence », répondit celle-ci, « mais à mon avis les plus habiles sont celui-ci, celui-ci et celui-ci », elle signala du doigt Lumon, puis Makarva et finalement Dashvara. Ce dernier arqua un sourcil, surpris. Il n’était assurément pas un incapable avec l’arc, aucun patrouilleur xalya ne l’était, mais Alta ou Boron étaient sans aucun doute plus adroits que lui. De toutes façons, il ne protesta pas : c’était toujours un soulagement de savoir qu’au lieu de cogner des guerriers, il allait tirer des flèches.

Shaag Yordark approuva l’avis de Yira, prit un air satisfait, salua gravement Atasiag et remonta sur sa litière. Alors, de manière inattendue, l’intendant fit signe à Dashvara, Lumon et Makarva de les suivre.

— « Quoi ? », murmura Dashvara. Ils allaient se rendre au château des Yordark à cette heure ? Après avoir levé un regard vers le ciel qui s’assombrissait, il jeta un coup d’œil déconcerté à Atasiag. Celui-ci lui sourit.

— « Comportez-vous bien durant l’entraînement, Xalyas. »

Il n’en dit pas davantage. Sans un mot, Dashvara, Lumon et Makarva suivirent la petite procession à travers Passereaux et montèrent le mont jusqu’au château noir des Yordark. Quand un adolescent encore imberbe leur indiqua un coin où passer la nuit, près des étables, Dashvara laissa échapper un soupir et rompit enfin le silence.

— « Dis-moi, garçon. Sais-tu combien de jours va durer l’entraînement ? », s’enquit-il.

Le jeune haussa les épaules.

— « Les courses de solfata commencent dans une semaine et demie. C’est-à-dire, dans neuf jours. Jusque là, vous resterez ici. »

Il avait un accent du désert de Bladhy profondément marqué. Il n’ajouta rien d’autre et, quand il s’en fut, Makarva marmonna :

— « Ils ne m’ont même pas donné le temps de prendre les cartes. Ils pourraient nous avoir avertis. »

Dashvara s’assit sur un tas de paille et estima que le lit était plus douillet que sa paillasse chez Atasiag. Finalement il répliqua :

— « Depuis quand avons-nous besoin de cartes pour jouer aux cartes, Mak ? » Il se tourna vers Lumon. L’Archer jouait avec le bracelet de fer du Licencié Nitakrios. Il semblait inhabituellement nerveux et Dashvara s’inquiéta. « Qu’est-ce qui se passe, Lumon ? »

Celui-ci haussa les épaules et ne répondit pas immédiatement.

— « Je ne sais pas, Dash. Dernièrement je tourne trop mes pensées dans ma tête. »

Dashvara échangea un regard intrigué avec Makarva.

— « Quelles pensées, Lumon ? », s’enquit-il.

— « Boh. Tu veux vraiment le savoir ? », soupira l’Archer.

Dashvara haussa les sourcils.

— « Je n’ai pas l’habitude de demander des choses que je ne veux pas savoir, frère », lui répliqua-t-il, moqueur.

Lumon esquissa un sourire mais l’effaça quand il expliqua :

— « Je pensais à ce que les fédérés font de nous. À la Frontière, nous luttions contre les monstres. Nous faisions quelque chose d’utile. À Titiaka, nous luttons contre des esclaves comme nous. Simplement pour divertir. Qu’est-ce que cela fait de nous, Dash ? »

Dashvara sourit avec ironie.

— « Des bêtes de foire qui mordent pour ne pas être mordues ? »

— « C’est ce qu’on dirait », concéda Lumon.

Dashvara s’installa confortablement sur la paille et mit les mains derrière la tête.

— « Bah, ne te tourmente pas. Le premier pas est d’accepter ce que nous sommes », considéra-t-il. « Le deuxième consiste à en profiter le plus possible. Et le troisième, à considérer la septième fuite. Pour le moment, j’en suis au deuxième pas », informa-t-il. « Et toi, Lumon ? »

L’Archer rit doucement.

— « Tu viens de me mettre au deuxième aussi, Philosophe. Et, à propos, je me demande si ces Yordark ont une cuisine quelque part. »

Alors seulement, Dashvara se rendit compte qu’il était affamé après tout l’entraînement de l’après-midi. Ils sortirent du petit abri et croisèrent Durf et d’autres esclaves dans l’ample cour du château. Grâce à eux, ils trouvèrent du premier coup les cuisines, où douze gardes finissaient déjà de manger. Quand son regard se porta sur trois visages inconnus mais aux traits clairement steppiens, Dashvara s’arrêta une seconde, il alla prendre sa portion de pain et de fromage et s’assit enfin face aux trois hommes avec un large sourire.

— « Voleurs de la Steppe », prononça-t-il. « Heureux de vous voir dans cette belle région. »

Des trois Honyrs, seul l’un d’entre eux laissa transpercer la surprise dans son expression. Les deux autres froncèrent les sourcils. Ils portaient, sur le bras droit, la marque claire du scorpion vert des Yordark, accompagné de la croix noire des fugitifs capturés et pardonnés.

— « Xalyas ? », demanda celui du milieu. Son visage hâlé était sillonné de rides, mais Dashvara paria qu’il ne devait pas avoir beaucoup plus de cinquante ans.

— « Xalyas », confirma-t-il sur un ton amène. « Je suis Dashvara de Xalya. Et eux, c’est Lumon et Makarva. Apparemment, nous allons tous les six jouer au solfata pour les Yordark. » Il sourit. « Quelle glorieuse tâche, n’est-ce pas ? »

L’Honyr n’avait pas encore touché à son repas. Ses yeux gris détaillèrent les trois Xalyas, mais il ne desserra pas les lèvres. Dashvara n’attendit pas qu’ils se présentent par leurs noms : il savait, car il avait parlé une fois à un Voleur de la Steppe, que les noms étaient une chose sacrée pour eux. Aucun étranger au clan ne devait les connaître.

Il arracha une bouchée à son pain avant d’ajouter tout en mâchant :

— « Apparemment, vous vous êtes enfuis et le capitaine Faag vous a capturés de nouveau. Une chance que vous soyez toujours en vie. Nous aussi, nous avons fui », observa-t-il. « Six fois. Mais ils n’ont pas eu besoin de nous capturer : nous sommes revenus à notre tour de la Frontière de notre plein gré. Certains appellent ça le sens de l’honneur, d’autres appellent ça le sens pratique », plaisanta-t-il. Alors il se rendit compte que, comme Zaadma, il ne laissait pas placer un mot et il ajouta : « Par curiosité, combien de Voleurs êtes-vous en Diumcili ? »

— « Des voleurs, aucun », lui répliqua le plus jeune. « Nous sommes des Honyrs. »

Dashvara acquiesça.

— « Très juste. Tu fais bien de le signaler. Excusez-moi si je vous ai offensés. Je vous ai toujours connus sous le nom de Voleurs de la Steppe, mais dorénavant je vous appellerai Honyrs. Et vous aussi », avertit-il en s’adressant à Makarva et à Lumon. Ceux-ci haussèrent les épaules et acquiescèrent tout en mangeant.

— « Dashvara de Xalya », répéta le troisième Honyr. Il avait une énorme cicatrice sur le visage et, vu les marques, elle semblait avoir été provoquée par un animal avec des crocs. Ses yeux étudièrent intensément les traits de Dashvara avant de lancer : « Tu es le fils de Vifkan de Xalya. »

Dashvara fit une moue méditative.

— « Je vois que ma réputation me précède. Mais, à voir ta tête, j’ai l’impression qu’elle n’est pas très flatteuse. »

L’Honyr esquissa un sourire torve.

— « Ton père n’était pas un homme très respectab… » Le vieil Honyr dut lui donner un coup de pied sous la table parce que celui de la cicatrice eut un sursaut et se tut. Dashvara se demanda s’il devait se sentir indigné ou pas face à l’insulte. En tout cas, il n’y avait pas de doute que les Voleurs de la Steppe étaient au courant de la chute du clan xalya. Le vieil homme secoua la tête, rembruni.

— « Cela ne sert à rien de dire du mal des morts, Nuage. » Et il prononça : « Pardonne, Xalya, l’exaltation de mon frère. »

Dashvara arqua un sourcil.

— « Pardonné. Alors comme ça, vous vous donnez des surnoms ? »

Le vieil homme l’observa avec une certaine curiosité avant de répondre :

— « C’est cela. Moi, je suis Ruade. Lui, c’est Sann et lui, Nuage. » Il marqua une pause « Alors, finalement, les zoks t’ont laissé la vie sauve. »

Dashvara comprit que par « zoks » il faisait allusion aux Shalussis, Essiméens et Akinoas. Cela devait sûrement signifier quelque chose comme « sauvages » dans leur langue.

— « Ils m’ont laissé en vie sans le vouloir », expliqua-t-il. « Je me suis fait passer pour un Shalussi. »

Comme les Honyrs n’étaient pas très bavards et avaient l’air malgré tout intéressés, il se mit à leur raconter les péripéties des Xalyas, aidé par Makarva. Il terminait déjà sa dernière bouchée quand il acheva sa narration et demanda :

— « Euh… vous ne mangez pas ? »

Ruade, le vieux, esquissa un sourire. La conversation semblait l’avoir adouci un peu.

— « Les Honyrs, nous ne mangeons pas quand quelqu’un nous parle. Et nous ne parlons pas la bouche pleine. »

Dashvara s’empourpra, déconcerté.

— « Oh. » Il se racla la gorge, hésita et, finalement, se leva. « Alors, nous allons vous laisser manger. Ça a été un plaisir de parler avec vous. Nous nous verrons demain, je suppose. Bonne nuit, Honyrs. »

— « Bonne nuit, Xalyas », fit le vieux Ruade.

— « Bonne nuit, zoks », murmura Nuage, celui de la cicatrice, alors que Dashvara s’éloignait déjà.

Zok toi-même, souffla Dashvara.