Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des esclaves
Dashvara eut tout le temps de vérifier que, tout compte fait, la vie d’un esclave à Titiaka s’avérait indubitablement agréable. En comparaison avec celle de la frontière, bien entendu.
Le matin, ils se levaient tôt, déjeunaient dans la cuisine de l’oncle Serl, assistaient à l’Heure de la Constance et, durant le reste de la matinée, ils accomplissaient les tâches les plus variées. En deux semaines, Dashvara passa trois commandes dans divers magasins, apporta un message à un contrôleur du port, une lettre à un lieutenant de la Milice Urbaine ; il aida à nettoyer à fond un des bateaux d’Atasiag, accompagna deux fois Son Éminence et ses partisans sur la Place de l’Hommage et y vit une dizaine de Légitimes avec toute leur escorte pompeuse d’esclaves et de citoyens. Un matin, Atasiag le chargea d’un petit travail qui consista à effrayer un citoyen qui harcelait Dafosag, un de ses partisans, et voulait l’empêcher de se rendre chez lui à l’Heure de la Constance.
— « Cet imbécile espère le remplacer et emporter le denier à sa place », grommela Atasiag. « S’il faut lui donner un bon coup, vas-y. Je payerai l’indemnisation avec plaisir. »
Dashvara emmena Arvara et Maef pour l’appuyer et ils n’eurent qu’à regarder l’individu et exhiber le blason du Dragon Rouge pour lui faire comprendre que dorénavant il valait mieux pour lui ne pas déranger les amis d’Atasiag.
Malgré tout, le matin, il disposait généralement de temps libre et il en profita d’abord pour rendre visite à Zaadma dans son herboristerie. Il espérait trouver aussi Rokuish, mais, à ce qu’expliqua la républicaine, le Shalussi travaillait normalement comme palefrenier dans les étables du quartier général et il se levait très tôt pour aller s’occuper des chevaux. Durant deux heures, Zaadma parla en un flux presque continu qu’elle n’interrompait que pour servir ses clients. Elle lui parla de la vente réussie de son narcisse de lune, du jardin qu’elle cultivait sur sa terrasse, de certains acheteurs qui étaient parfois on ne peut plus insupportables et de je ne sais quelles kalreas spéciales qui étaient on ne peut plus exaspérantes car elles ne se décidaient jamais à fleurir. Elle ne le laissa presque pas placer un mot et Dash sortit du magasin, les oreilles bourdonnantes.
Définitivement, Rok, garde-la cent ans, je t’en conjure…
Il sourit tout seul. Quand, sur le chemin du retour, il passa devant la Tornade de Fer, mu par un soudain élan de conscience, il entra dans la taverne pour laisser à Sotag quatre sildettas en échange d’une bonne bière qui calma son mal de tête. Il s’informa de la santé de sa femme et, un peu pâle, le tavernier lui assura qu’elle allait beaucoup mieux. Dashvara n’en douta pas. Il fut tenté de lui demander des nouvelles de son neveu aveugle, mais il se retint. Quand il quitta l’établissement, il se dit que quatre sildettas étaient une contribution plus que suffisante pour un menteur.
Pendant deux jours, à l’heure du repas, le contremaître Loxarios s’employa à les instruire sur les règles de bonne conduite. Puis, il se lassa et, quand il demanda s’ils avaient bien compris ses consignes, tous s’empressèrent d’acquiescer, heureux d’être enfin délivrés de ses leçons. Lox n’était pas un mauvais type : il les laissait fainéanter après le repas pendant une bonne heure avant de leur rappeler qu’ils devaient s’entraîner et présenter de beaux combats pour les citoyens curieux amateurs de l’Arène.
Le premier jour, Dashvara refusa de prendre les sabres. Ce fut un subit coup de tête : il avait décidé de ne plus verser une goutte de sang. Il voulait être un homme bon et vivre aussi pacifiquement que certains sages steppiens dont les noms commençaient à s’embrouiller dans sa tête. Imbu des doctrines pacifistes d’un certain Moarvara, vieux de plusieurs siècles, il se leva de table et commença à pérorer sur le bon exemple et le pouvoir de la diplomatie. Makarva et Zamoy s’esclaffèrent, Orafe le traita d’illuminé, le capitaine soupira, le regard rivé sur sa cuillère, et Atok l’écouta, les yeux fascinés. Seul Miflin intervint pour l’appuyer et déclamer :
— « C’est ce que j’ai toujours dit. Oublions l’acier, libérons la paix ! »
Finalement, comme Dashvara tentait de justifier son point de vue au contremaître Lox, celui-ci le menaça du fouet, et ceci, ajouté aux raisonnables commentaires de ses frères, finit par le faire renoncer. Il ceignit ses sabres en grognant sourdement.
Bien vite, Dashvara découvrit à quel point les Titiakas appréciaient les combats corps à corps. Ils ne s’entraînaient pas toujours dans l’Arène : en deux semaines, ils se rendirent plusieurs fois au quartier général et furent invités en deux occasions au terrain d’entraînement particulier des Yordark, dans leur imposant château noir du Mont Courtois. Leur garde personnelle était réduite, ils n’étaient que douze, mais c’étaient de bons lutteurs et Dashvara, qui était habitué à ne pas se déplacer plus que nécessaire par égard pour ses poumons, dut s’efforcer pour ne pas se laisser écraser.
Un jour, Atasiag réunit les guerriers xalyas, leur demanda de revêtir leurs uniformes officiels et il les mena tous à travers la ville jusqu’au Mont Serein pour aller célébrer une naissance dans la famille des Légitimes Kondister. Ceux-ci avaient organisé une fête fastueuse dans une ample cour centrale, animée par des combats, du tir à l’arc et autres « spectacles ». Dashvara l’emporta contre tous ses adversaires et, malgré toute la ridicule mise en scène, il se sentit fier quand il perçut les regards impressionnés des citoyens posés sur son clan. Avec une moue amusée, il écarta son sabre de son dernier adversaire tombé à terre.
Avant tu voulais déposer les armes et, maintenant, tu t’enorgueillis de les manier comme un champion, hein ? Bah, avale cet orgueil, Xalya. Tu ferais mieux d’ignorer ces citoyens.
Quand il sortit du terrain pour rejoindre ses frères, il aperçut Atasiag Peykat, assis sur des gradins de pierre avec d’autres citoyens. Il croisa son regard et il crut voir dans ses yeux une lueur d’appréhension. Il esquissa un sourire ironique. Venait-il juste de se rendre compte qu’effectivement, les Xalyas qui le servaient n’étaient pas une garde personnelle d’ornement ?
Il savait que Fayrah et Lessi étaient venues assister à la célébration en carrosse et il les chercha du regard durant un bon moment, en vain. Cela t’étonne ? Les duels ne les ont jamais intéressées plus qu’un grain de sable. Si seulement ce pouvait être le cas de tous ces citoyens et que nous n’ayons pas à faire le pitre avec les sabres ! Je parierais même que Fayrah est en train de parler avec ses amis artistes. Peut-être même avec ce Lanamiag Korfu que tu apprécies tant. Il souffla et décida de laisser son sarcasme de côté pour le reste de l’après-midi.
Tous les combattants eurent le privilège de féliciter le nouveau-né en s’inclinant devant lui et les gagnants reçurent trois deniers chacun. Atasiag remporta un total de trente-six deniers et, théoriquement, il aurait pu les garder pour lui, mais il ne le fit pas : il conseilla simplement aux Xalyas de ne pas tout dépenser dans les tavernes. Avec une telle fortune, disait-il, il craignait qu’ils puissent se noyer dans un tonneau. Dashvara s’acheta un couteau, un ciseau et une pierre à aiguiser et il commença cette après-midi même à sculpter le morceau de bois qu’il avait rapporté des marécages d’Ariltuan. Les autres aussi firent bon usage de leurs gains : Miflin se procura un cahier avec un crayon, Zamoy acheta un paquet de bonbons, Makarva offrit des fleurs à une jeune esclave qu’il avait connue sur le grand marché, et le capitaine, Taw et Sédrios se payèrent un bain spécial aux thermes avec de l’eau aromatisée qui, à ce qu’ils affirmèrent moqueusement au retour, était bénite par Cili.
Finalement, pour contrarier Son Éminence, Makarva, les Triplés, Atok, le Grognon, Shurta et Dashvara décidèrent de faire un tour au Nadre Joyeux. La taverne était bondée de miliciens. Là, ils trouvèrent Brohol, le fils de pirates qui avait aidé Dashvara à se relever après la raclée de Lanamiag Korfu. Il était accompagné par toute une troupe de compagnons originaires du sud et, après les présentations, ils ne tardèrent pas à sympathiser quand ils commencèrent à se moquer des coutumes diumciliennes. Ils parlèrent de la façon de s’habiller, des perruques, de leurs stupides fêtes et finalement Shurta conclut :
— « Ce sont des bons à rien qui ne savent même pas se gratter les oreilles sans l’aide d’un esclave. Pas plus loin qu’hier, quand je suis passé par la Place de l’Hommage, j’ai vu un citoyen qui a laissé échapper une clé par terre, et son serviteur, qui était chargé comme une mule, l’a ramassée sans que l’autre ne s’arrête ni une seconde ! J’étais sidéré. »
— « Eh bien, il y a des choses bien plus graves qui vont te sidérer, l’ami », assura Brohol. « Écoute ça, il y a quelques mois seulement, j’ai entendu parler d’une famille citoyenne qui fouettait ses esclaves tous les jours par pur sadisme. Résultat, l’un d’eux a fini par mourir et il se trouve qu’un voisin l’a appris, il a déposé une plainte pour châtiments injustifiés et le patron a dû payer une bonne amende. »
— « Les Shifderest », confirma un autre milicien après avoir reposé son broc vide sur la table. « C’est une famille qui vient de la campagne. Ils ont de mauvaises habitudes. Ces gens ne savent jamais où sont les limites. Après l’amende, ils ont vendu plusieurs travailleurs pour payer des dettes. Maintenant, l’un d’eux est Veilleur pour les rondes de nuit, hein, Brohol ? Il marche comme un vieux, mais il sourit tout le temps. Trajdra ! », exclama-t-il soudain dans sa langue natale. « Une autre bière, garçon ! »
Toujours généreux, Makarva offrit une tournée et les miliciens s’enthousiasmèrent et s’égayèrent encore plus. Les trois deniers qu’ils avaient emportés fondirent d’un coup ; au moins, la bière était bon marché, quoique particulièrement mauvaise. Agitant son broc en l’air, l’un des étrangers se mit à chanter une ballade de marins et, à leur tour, les Xalyas entonnèrent plusieurs romances d’amour et chants de guerre de la steppe. Orafe avait une voix de baryton qui vibrait et résonnait dans toute la taverne, et il jouait si bien avec les changements de tons que certaines chansons théoriquement romantiques finirent par provoquer des fous rires. Il hurlait :
Donne-moi la fleur de ta main,
Oh ma reine, ma douce aimée !
Je la tiendrai dans mon cœur.
Ho, ho, ho !
Je la tiendrai dans mon cœur.
Des terres barbares je reviens
Pour t’apporter mon ardeur
Ho, ho, ho ! ma chère aimée,
Et des nouvelles de bonheur !
J’ai combattu le sauvage,
Je reviens avec la paix,
Et je viens t’offrir mon âme
Et amour et liberté.
Mon cheval galope, galope,
Jusqu’où ma reine m’attend !
Ho, ho, ho !
Galope jusqu’où les rayons
Du soleil montrent le levant !
Ho, ho, ho ! Ho, ho, ho !
Orafe prolongea la dernière note beaucoup plus que Dashvara, une main levée, et l’autre sur la poitrine. Tous les miliciens applaudirent et en réclamèrent une autre. Battant des mains, Makarva se leva et commença à danser la dianka devant une jeune fille qui, peut-être ayant honte pour lui, se couvrit le visage avant de s’éloigner en riant sous cape. Makarva ne se découragea pas et tira Dashvara pour l’entraîner à danser.
— « Makarva ! », protesta celui-ci.
— « Allons, frère, lève-toi ! Le seigneur des Xalyas ordonne que tous les Xalyas dansent la dianka en chantant ! », s’exclama Makarva.
— « Que diables… ? », rit Dashvara. « Tu es mon porte-parole maintenant ? »
— « Seulement quand j’en ai envie ! », observa Makarva avec un grand sourire.
Après avoir chanté avec les autres Le cavalier sans cheval et La tisseuse de rêves, Dashvara s’éclipsa et s’assit près de Brohol tandis que ses frères donnaient tout un spectacle en chantant, en dansant et en frappant des mains. Ils animent toute la taverne comme si on les avait payés pour ça…, sourit-il. Il les observa avec l’impression d’être de retour au donjon fêtant quelque chasse particulièrement réussie.
— « De joyeux gaillards », apprécia Brohol en se penchant vers Dashvara pour que celui l’entende par-dessus le tapage. Il regardait l’agitation avec un sourire plus sobre que gris. « Je dois reconnaître que, d’après ce que j’ai entendu dire sur vous, je vous imaginais plus… brutes. Maintenant je vois que nous ne sommes pas si différents. »
Dashvara lui adressa un sourire en coin. Il avait la tête assez engourdie et une petite voix lui recommanda de ne pas terminer le broc qu’il avait devant lui, mais il le termina malgré tout.
— « Nous sommes des saïjits », répondit-il enfin. « Et nous sommes des esclaves. Tu as un chez toi où tu veux revenir et moi aussi. Tu as raison, étranger : nous nous ressemblons beaucoup. »
Brohol secoua la tête.
— « On voit que tu n’es pas encore à Titiaka depuis longtemps. C’est vrai, moi aussi, j’ai rêvé de revenir un jour à mon foyer. Pendant des années. Puis je me suis rendu compte qu’en réalité, je n’avais plus de foyer. Et je m’en suis créé un autre ici », dit-il, en faisant un geste vague vers ses compagnons miliciens. « Considère-toi heureux d’avoir des gens de ton peuple avec toi, Dash. Tu finiras par t’habituer à cette vie. De toute façon, si tu ne le fais pas, ton maître t’enverra dans les mines ou à la campagne et tu regretteras de ne pas avoir écouté la raison. » Il sourit. « Autrefois, moi aussi, j’étais fier. J’ai reçu plus de coups de fouet et de coups de bâton la première année de ma capture que toutes les autres années jusqu’à aujourd’hui. Et tant de fierté ne m’a servi à rien… » Une explosion de rires empêcha Dashvara d’entendre la phrase suivante, mais il l’entendit dire ensuite : « … partir d’ici, bien sûr. Je ne serais pas pirate comme mes parents, ça non. Je serais explorateur. Tu sais ? Certains disent qu’au-delà des Îles du Cœur Doré, l’Océan Pèlerin s’étend jusqu’à l’infini. Mais d’autres pensent que là-bas il y a d’autres terres. Des terres vierges qui regorgent de richesses et où on n’a pas besoin de travailler pour se nourrir. J’aimerais vérifier par moi-même si ces légendes sont vraies. »
Dashvara sourit.
— « En cela, nous ne nous ressemblons pas, alors. Moi, je préfère explorer l’âme, comme le faisaient mes ancêtres. »
Brohol haussa les sourcils et, après une longue pause pendant laquelle Dashvara commença à somnoler, le milicien se leva.
— « Bon. Moi, je rentre à la caserne. Je suis heureux d’avoir parlé avec toi, Xalya. »
— « Moi aussi », affirma Dashvara.
Brohol esquissa un sourire.
— « Un conseil : dis à ce Xalya qui aime tant danser qu’il ne s’habitue pas trop à offrir des tournées de bière. Certains de mes compagnons sont de sacrés profiteurs. Et je ne le dis pas avec méchanceté parce que… », son sourire s’élargit, « je suis comme eux. »
Dashvara le remercia pour le conseil, répondit à son salut et, s’apercevant qu’il s’assoupissait à nouveau, il se pinça la joue et se leva en déclarant :
— « Xalyas, on rentre. »
Avec tout le chahut, personne ne l’entendit. Il soupira et tituba jusqu’à Zamoy, qui se trouvait le plus près. Il le prit par le bras et le traîna vers la porte. Aussitôt après, il saisit Shurta par le bras et lança :
— « Aide-moi à sortir tous ces ivrognes d’ici. Ce n’est pas comme si nous n’avions pas à nous lever tôt demain. »
Shurta l’aida et, finalement, ils saluèrent les miliciens, prirent congé du tavernier et Kodarah faillit s’écrouler en descendant la marche du perron. Ils sortirent du Nadre Joyeux sans un seul sildetta en poche et sans très bien savoir vers où se trouvait la maison d’Atasiag.
La première chose que fit Dashvara quand ils arrivèrent sur la Place de l’Hommage fut de mettre la tête dans une fontaine pour se dégourdir. La lumière bleutée de la Gemme éclairait les pavés et les bâtiments qui entouraient l’énorme esplanade. Minuit était passé et la place était relativement déserte mis à part quelque patrouille de Veilleurs et des étrangers qui dormaient là dans leurs roulottes, au milieu des marchandises, des chevaux et des ânes. Un vent automnal tournoyait doucement entre les kiosques et leurs colonnes, s’élevait vers les gradins de pierre et ridait l’eau des fontaines. Il était chargé d’un fort arôme de jasmin et de sel.
Fredonnant, le Chauve tituba sur la margelle et Dashvara l’aida à récupérer l’équilibre.
— « De joyeux gaillards, ah ça oui », se moqua-t-il.
Il écarta Zamoy de la fontaine pour éviter qu’il ne se noie, chancela et Orafe le soutint, même si lui non plus n’avait pas l’esprit très clair. Appuyé sur Kodarah, Miflin divaguait en déclamant des vers :
Oh, ma belle, douce mie,
Après qui tant d’oiseaux soupirent…
Jument de la steppe amie,
Emporte-moi loin, ma vie.
Encore plus loin, je t’en prie.
Le poète s’assit finalement sur un banc de pierre et Dashvara le regarda, impressionné.
— « Dis donc, cousin, tu viens de l’improviser, ça ? »
Le poète cligna des paupières.
— « Hein ? Oh… Peut-être. Je ne sais pas. Diables, j’ai la tête qui tourne », se plaignit-il, la prenant entre ses mains.
Dashvara leva les yeux vers le ciel noir mais les rabaissa quand il entendit des voix approcher. Grâce à la Gemme, il distingua aussitôt les visages noirs et la haute taille des cinq hommes qui traversaient la place. Une vague de panique l’envahit. Il n’aurait pas pu imaginer un meilleur moyen pour finir de sortir de son hébétude.
— « Xalyas », siffla-t-il.
Le ton de sa voix dut être suffisamment explicite car ses sept frères semblèrent comprendre qu’il se passait quelque chose. Tout de suite après, Dashvara sut qu’il n’aurait jamais dû les alerter.
Avec un rugissement, Zamoy se rua sur les Akinoas, suivi d’Orafe et de Kodarah. Alors qu’il chargeait, le Chauve entonna des vers du chant de guerre habituel, mais il le fit en criant à pleins poumons :
Âmes féroces de la steppe,
Nous, descendants des Anciens,
Nous arracherons la vie
Aux barbares et assassins.
Abasourdi, Dashvara partit en courant derrière eux.
— « Par l’Oiseau Éternel, arrêtez-vous ! », cria-t-il. « Rappelez-vous l’accord ! »
Quand il les rejoignit, la bagarre avait déjà commencé et, incroyablement, trois des Akinoas s’étaient enfuis. Les deux autres se recroquevillaient sur le sol, protégeant leur ventre. Quand il les vit de plus près, Dashvara ne put s’en empêcher : il éclata d’un rire tonitruant.
— « Arrêtez-vous », haleta-t-il, en riant. « Vous êtes idiots… Ah, ah, ah ! », il se tordit de rire de plus belle. « Liadirlá, ce ne sont pas les Akinoas ! Ce sont des drows. »
Zamoy, Orafe et Kodarah étaient restés perplexes. Finalement, Orafe réagit.
— « Diables », souffla-t-il. « Ça, c’est stupide. Excuse-moi, l’ami », dit-il à l’un des deux saïjits. Il l’aida à se relever avec amabilité. « Nous vous avons confondus avec les Akinoas des Korfu. »
— « Avec… les Akinoas ? », souffla le drow, en reprenant son haleine. « Ces colosses humains qui vont à l’Arène ? J’ai l’air d’un humain, moi ? »
Sa voix aiguë laissait transpercer sa peur.
— « Dash, arrête donc de rire, tu veux bien ? », grogna Zamoy.
Dashvara comprit enfin que la situation ne se prêtait pas tant à rire et il se calma avant de s’approcher du drow. Effectivement, celui-ci était loin de ressembler à un Akinoa : il était de taille moyenne, mince et plutôt malingre. Il ne comprenait pas comment il avait pu se tromper. Très facile : parce que tu es ivre, Dash…
Zamoy aida l’autre compagnon drow à se lever et celui-ci cracha tout bas :
— « Fichus humains. »
Dashvara tapota l’épaule de celui qui était à l’évidence atterré.
— « Tout va bien ? », s’enquit-il, avec sollicitude.
Le drow bégaya :
— « Ou-oui. On peut partir maintenant ? »
Dashvara acquiesça.
— « Bien sûr. Mais je ne voudrais pas que vous partiez sans recevoir mes plus sincères excuses au nom de ces trois rustres qui vous ont sauté à la gorge. Leurs réflexes ne sont pas très lucides. »
Les deux drows parurent surpris mais, comprenant que les Xalyas n’avaient pas l’intention de les frapper davantage, ils reculèrent précipitamment.
— « Nous sommes vraiment désolés ! », lança Zamoy alors que les drows s’éloignaient déjà, moitié courant moitié boitant.
Le silence tomba, interrompu seulement par des musiques distantes des tavernes encore pleines. Dashvara se tourna vers les trois exaltés avec une moue éloquente et, embarrassé, Zamoy se racla la gorge.
— « Ce regard signifie que tu nous félicites pour notre incroyable prestation, n’est-ce pas ? »
Dashvara secoua la tête. L’incident ne lui paraissait plus du tout amusant.
— « Vous êtes censés avoir un certain contrôle de vous, Xalyas », commenta-t-il. « Même si ça avait été les Akinoas, vous n’auriez pas dû réagir de cette façon vu que j’ai donné ma parole à Raxifar que… »
— « Oui, oui, nous le savons », le coupa Orafe, la mine grognonne. « Nous sommes saouls, Dash. Je crois que le mieux sera de rentrer à la maison. »
Dashvara inspira, puis expira.
— « Oui, je crois que ce sera le mieux. Heureusement qu’aucun Veilleur ne nous a vus. »
Ils avancèrent au milieu des roulottes du marché en silence et, quelques minutes après, ils arrivèrent devant le portail de la maison. Logiquement, celui-ci était fermé. Zamoy ouvrit la bouche comme s’il allait entonner une sérénade et Shurta lui donna un coup sur la tête.
— « Un peu de respect », l’avertit-il d’un ton sage. « Ils doivent être en train de dormir. »
Atok s’agita.
— « Bon, et qu’est-ce qu’on fait ? », chuchota-t-il.
Dashvara haussa les épaules, longea la maison et, finalement, s’assit contre le mur, juste sous la fenêtre du dortoir xalya. Celle-ci était fermée par une belle jalousie de pierre toute pleine de petites perforations et de dessins ; elle ne servait qu’à laisser passer l’air et la lumière.
— « Nous dormirons ici », déclara-t-il. « Et que la punition nous serve de leçon. »
— « C’est la dernière fois que je sors avec vous », souffla Kodarah, en s’installant.
— « Et moi que je sors avec toi, Chevelu », répliqua Makarva. « Tu ne sais même pas danser la dianka. »
— « Comment ça, je ne sais pas… ? »
— « Taisez-vous donc », grogna Orafe.
Dashvara essayait de trouver la position la moins inconfortable possible quand il entendit une voix derrière la fenêtre. Il sursauta.
— « Voici nos jeunes victorieux de retour », fit la voix chuchotante et sarcastique de Sashava.
Dashvara arqua un sourcil et se leva pour essayer de voir à travers les trous dans la pierre. La lumière de la Gemme et le bruit étouffé de voix lui permirent de constater que bon nombre de Xalyas étaient encore éveillés.
— « Il n’a pas l’air d’être avec eux », murmura Alta, le nez collé contre la fenêtre.
Dashvara fronça les sourcils et Alta répondit à sa question avant qu’il ne la prononce :
— « Tsu a disparu. »
Dashvara demeura interloqué.
— « Quoi ? », fit-il stupidement.
— « Il n’est pas allé à la célébration des Kondister », compléta la voix calme de Lumon. « Et Wassag ne l’a pas vu depuis. »
Dashvara avala sa salive et s’appuya contre le mur, confus.
— « Je ne comprends pas », admit-il. « S’il avait voulu s’enfuir, il aurait pu le faire en Ariltuan. Il serait resté avec ces drows et cet Hakassu. Il ne serait pas venu à Titiaka. »
Comme aucun des Xalyas n’était au courant de ce qui s’était réellement passé durant cette nuit, dans les marécages, Dashvara le leur expliqua à travers la fenêtre, en avouant finalement :
— « Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit, cet Hakassu et lui, mais ce que je sais, c’est que Tsu a décidé de rester avec nous. »
— « Ce qui est étrange, admets-le », réfléchit Alta sur un ton posé. « Tsu m’est sympathique, c’est un bon Xalya à sa façon, mais penses-y, Dash : s’il a renoncé à sa liberté, peut-être qu’il ne l’a pas fait pour nous, mais parce que cet Hakassu lui a demandé d’accomplir une tâche à Titiaka. » Il secoua la tête avec une conviction absolue. « Souvenez-vous que Shjak et Diumcili sont en guerre. Tsu agit peut-être comme un agent infiltré. »
Dashvara se massa les tempes. Après tant de duels et une telle soirée, il ne parvenait pas à penser avec clarté.
— « Ça se pourrait », concéda la voix du capitaine Zorvun. « Mais peut-être que nous nous précipitons en tirant des conclusions. Enfin, nous n’allons rien arranger à cette heure. Dormons, puisque nos jeunes sont enfin de retour. »
Dashvara perçut un accent moqueur et il roula les yeux.
— « La bière aussi était bénite par Cili, capitaine », lui lança-t-il.
Des souffles amusés se firent entendre. Kodarah marmonna, indigné :
— « Vous allez nous laisser ici dehors ? »
— « Nous n’avons pas les clés », répliqua Sashava avec une évidente satisfaction. « Et nous n’allons pas réveiller le Loup à cause de retardataires qui ne savent pas marcher droit, n’est-ce pas, les gars ? »
Dashvara grimaça mais accepta son verdict.
— « Bonne nuit, secrétaire », ronchonna-t-il. Il n’ajouta l’appellation que pour le faire enrager un peu : tous savaient combien Sashava détestait son nouveau travail. Depuis deux semaines, il servait un renommé professeur de l’Université, qui était à son tour esclave des Dikaksunora, quoique assez riche grâce à ses inventions. D’après Sashava, c’était un fanatique des machines et le vieux Xalya passait ses journées à transcrire sur un cahier toutes les génialités ou stupidités qui passaient par la tête de l’inventeur. Franchement, Dashvara ne savait pas ce qui était le plus fastidieux : devoir donner des spectacles de combats pour quelques citoyens ou devoir griffonner des calculs et des appréciations incompréhensibles des heures durant.
Les huit Xalyas s’installèrent de nouveau au bord de la large rue et, épuisé, Dashvara ne tarda pas à s’endormir. Il eut, malgré tout, le temps de penser que ce serait la première nuit qu’il ne parlerait pas avec Yira. Il s’était habitué à se réveiller au milieu de la nuit, tourmenté par des cauchemars ridicules dont il n’arrivait pas à se défaire, et il s’installait alors sur le muret de la fontaine jusqu’à ce que Yira apparaisse. Tant qu’il ne lui parlait pas de son voile, la jeune femme se prêtait volontiers aux conversations philosophiques, ou pas si philosophiques que ça, qui les occupaient durant des heures. Ils parlaient de l’Oiseau Éternel, de la steppe, des pirates et de la mer ; ils partageaient des histoires de cultures différentes et Dashvara avait même appris quelques mots de ryscodranais, la deuxième langue d’enfance de Yira. Ces bavardages tranquilles s’avéraient rafraîchissants. C’était un peu comme s’il se trouvait dans une bulle atemporelle dans laquelle rien ne le poussait à agir, il n’avait à lutter contre personne, il n’avait à obéir à personne : il savourait simplement le moment. Yira était une âme aussi rêveuse que Miflin, attentive comme Makarva et joyeuse comme Zamoy. Et, en même temps, elle avait, en fait, des principes au moins aussi fermes que les siens. Dès les premiers jours, Dashvara avait senti pour elle un respect croissant qui s’était transformé en une véritable affection. Cela n’avait rien à voir avec les sentiments idéalistes qu’il avait pu nourrir à la Frontière pour tuer le temps. Il ne savait pas avec certitude si cela pouvait être de l’amour. Il ne réfléchissait pas non plus beaucoup à cette énigme durant le reste de la journée. Parfois, tous deux se taisaient et contemplaient les étoiles, songeurs, comme deux enfants steppiens innocents et insouciants. Dashvara lui avait demandé, une nuit, si elle dormait quelquefois. Les yeux de Yira avaient souri et elle lui avait répondu : “je dors autant que j’en ai besoin”. Sa réponse l’avait laissé pensif. Yira était censée être une saïjit, ou du moins c’est ce qu’il semblait d’après le peu qu’il voyait d’elle. Cependant, une nouvelle prudence lui conseillait de ne pas l’affirmer, au moins tant qu’il n’avait pas vu son visage découvert : il se souvenait trop bien du visage transformé de Shéroda. À moitié allongé sur les pavés de la rue, il sombra dans le sommeil avec la perturbante image de Yira exhibant des dents bleues et affilées.
Cette nuit-là, il ne parla pas avec Yira, mais le cauchemar, lui, vint aussi ponctuel que d’habitude. Et le pire, c’est que, cette fois, il ne se réveilla pas, de sorte qu’il put voir durant des heures les yeux striés de la shixane et entendre encore et encore sa propre voix crier : Je suis indigne ! Je suis coupable ! Soudain, les yeux dorés rougirent et le visage blanc de Shéroda s’assombrit, remplacé par celui de Tsu.
— « Que faites-vous là ? »
La voix étonnée du drow perça le rêve de Dashvara.