Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des esclaves

29 Papillons de lumière

Il souffrit une crise de fierté similaire à celle de Zorvun et décida d’en raconter le moins possible à ses frères sur ce qui s’était passé dans la demeure de Shéroda. Il essaya aussi de dissimuler les coups de Lanamiag Korfu, parce que l’image d’un seigneur bastonné était plutôt incompatible avec la dignité xalya ; cependant, quand ils revinrent au dortoir après dîner et qu’il s’allongea sur le ventre, Makarva souleva traîtreusement sa tunique et demanda :

— « Atasiag ? »

Dashvara le foudroya du regard et, après avoir grogné quelques imprécations sur le respect à l’intimité, il se vit obligé à raconter l’affaire et à accepter que Tsu applique un des onguents qu’il était parti acheter l’après-midi. Ensuite, pour qu’ils arrêtent de pester contre les citoyens, il pensa à les informer qu’il avait banni Fayrah du clan, mais il réfléchit et décida d’attendre. En son for intérieur, il nourrissait encore l’espoir que Fayrah rectifierait ou du moins qu’elle lui demanderait pardon pour avoir jeté tant de mépris sur les Xalyas.

Makarva le tira de ses pensées.

— « Tu vas vraiment essayer de dormir avec tout le bruit que font les citoyens ? Tu ne veux pas faire une partie de katutas ? Je suis sûr que cela te mettra de meilleure humeur. »

Dashvara roula les yeux.

— « Mon humeur va parfaitement. » Il écouta la musique, les cris et les rires qui leur parvenaient de l’édifice principal de la maison. Tout indiquait que les citoyens s’amusaient comme des fous. « C’est bon », accepta-t-il, en s’approchant du damier. « Une partie. Mais on joue sérieusement », prévint-il.

— « Sérieusement ? », se plaignit Makarva.

Dashvara s’esclaffa.

— « Mais non, voyons, c’était pour plaisanter ! »

Avec des éclats de rire moqueurs, Zamoy, Boron et Lumon s’installèrent autour du damier. Avec cinq joueurs, cette partie promettait. Tous remontèrent leurs manches : c’était le rituel habituel pour prouver qu’ils allaient jouer franc jeu.

Le Chauve jetait les dés quand Miflin demanda :

— « Dis-moi, Dash. Je peux emprunter ton dictionnaire ? »

Dash acquiesça en arquant un sourcil.

— « En quête d’inspiration ? »

Miflin se contenta de sourire avant de s’asseoir près du candélabre, le volume sur les genoux.

— « Ah », sourit Zamoy. « Il doit réfléchir à sa prochaine louange pour l’oncle Serl, je suppose. Bon, bon, j’ai fait un cinq et un six. Essayez de faire mieux ! C’est à toi, Mak. »

Makarva obtint deux six. Le maudit n’était pas seulement bon joueur : il avait aussi une chance de mille démons. Zamoy grommela durant la moitié de la partie, mais ensuite son visage s’égaya quand il constata que ses pions résistaient comme des champions. À un moment, Makarva réalisa un de ces coups de maître qu’il réussissait si bien et qui consistait à tous les tromper en leur faisant croire qu’il n’avait que des pions dans sa réserve de pièces. Dashvara se frappa le front.

— « Mais d’où sors-tu cette reine, Mak ! »

— « Tu l’as volée dans ma réserve ? », demanda Zamoy, soupçonneux.

Makarva lui adressa un sourire de loup.

— « Penses-tu. Elle a toujours été là. C’est juste que je vous ai trompés comme des poulains de deux mois. »

— « Poulain toi-même », rouspéta Dashvara ; il recalcula ses possibilités. Boron finit par perdre ses deux chevaux, Dashvara perdit la moitié de ses pions et Zamoy en perdit autant. Au bord de la défaite, Dashvara n’avait plus qu’un seul cheval et le seigneur quand Makarva envoya une flèche au cheval. Dashvara interposa le seigneur au milieu.

— « Qu’est-ce que tu fais, tu te suicides ? », s’étonna Makarva.

Dashvara sourit.

— « À moitié. Jette les dés pour voir s’il meurt. »

Il mourut. Il ne lui resta qu’un seul cheval et, après en avoir fini avec Zamoy, Makarva le dévora sans pertes.

— « Fais-moi une ode, Miflin, j’ai gagné ! », exulta Makarva.

Le Poète, plongé dans son dictionnaire, ne lui prêta pas attention.

— « Quelle idée, laisser tuer le seigneur avant un cheval », se moqua Zamoy.

— « C’est une question philosophique, Chauve », lui répliqua Dashvara. « Pourquoi le seigneur doit toujours être le dernier à mourir ? Il devrait mourir le premier. »

Makarva grimaça, Lumon secoua la tête et Zamoy leva les yeux au plafond.

— « Et nous revoilà avec les questions du Philosophe », soupira ce dernier. « Tu veux que je te réponde, Dash ? Eh bien voilà. Le seigneur ne doit pas mourir avant parce que, s’il meurt, les chevaux partent en débandade. Tout simplement. »

— « À moins que tous soient des seigneurs », observa Dashvara avec un petit sourire.

Makarva souffla, amusé.

— « N’entre pas dans son jeu, Zamoy, il finira par nous embrouiller la tête. Miflin ! Comment avance ton inspiration ? »

Cette fois, le Poète leva les yeux de son dictionnaire.

— « Écoutez ça », dit-il et il entonna :

L’âme absente et toute absorbée,
Aux abords de l’abîme azuré
L’ânier son âne vint abreuver,
Puis il s’assit sur l’avoine ambrée.

Dashvara rit avec les autres.

— « Je vois que tu en es encore à la première lettre du dictionnaire », observa-t-il.

Miflin sourit.

— « Eh. Il faut bien commencer quelque part. »

Makarva proposa une autre partie, mais la journée avait été longue et les Xalyas les plus vieux grognèrent et leur suggérèrent d’aller dormir. Dashvara jeta un coup d’œil sur son sac presque vide et, le dos encore un peu endolori, il se rallongea sur le ventre en pensant à Tahisran. Durant les derniers jours à Compassion, il s’était habitué à échanger des paroles avec lui avant de s’endormir, et il regretta alors de ne pas pouvoir le faire. L’ombre devait être très occupée à vagabonder dans Titiaka.

Cette nuit-là, malgré la fatigue, il dormit très mal. Il s’endormit tout de suite, mais il se réveilla brusquement peu après, croyant voir derrière ses paupières les yeux dorés et striés de Shéroda. “Cet homme ne mérite pas de vivre…”, murmurait sa voix. Deux fois, il se réveilla et, deux fois, il constata que la veillée dans la demeure d’Atasiag n’était pas encore terminée. La troisième fois, cependant, il trouva une nuit silencieuse.

Quand je pense qu’Atasiag m’a vu dans cet état déplorable, pleurant comme un enfant…

Il n’éprouvait pas de honte, seulement de la gêne de savoir qu’Atasiag, un étranger diumcilien, l’avait consolé comme un père après avoir écouté les horreurs qu’il avait dû proférer sans même qu’il s’en souvienne à présent.

Maintenant, tu ne le traites plus de serpent, hein ? Tout compte fait, tu vas finir par devenir un autre chien fidèle comme Wassag.

Allongé dans l’obscurité, Dashvara effaça lentement son sourire ironique. Abandonnant sa paillasse, il se glissa en tâtonnant jusqu’à la porte, l’ouvrit et sortit. Le ciel était couvert et des ténèbres denses enveloppaient la nuit. Seules brillaient les petites lumières de la fontaine et quelques guirlandes suspendues aux colonnes. Il ne faisait pas de vent et l’air était relativement chaud pour une nuit déjà aux portes de l’automne. D’une démarche tranquille, Dashvara traversa la cour et s’assit sur la margelle de la fontaine cherchant encore à mettre de l’ordre dans ses sentiments. La journée avait été particulièrement complète. D’abord les Akinoas, puis Zaadma, Lanamiag Korfu, Fayrah et finalement Shéroda. Il aurait pu penser qu’après avoir survécu à la Frontière, il était immunisé contre tout… mais c’était loin d’être vrai.

Tu es un peu perdu, avoue-le. Tu croyais avoir oublié les Akinoas, et voilà qu’ils sont là sous ton nez. Puis tu rencontres Zaadma et Fayrah, tu les vois si heureuses et tu ne peux pas t’empêcher de te sentir abandonné, même si c’est absurde. Et pour comble, Shéroda, ce monstre aux crocs bleus, te reproche tes pires actes sans accorder aucune validité à tes justifications. Et toi, tu te sens comme le pire des criminels. Tuer, c’est tuer, selon elle : peu importe qui. Mais elle, n’a-t-elle pas été sur le point de me tuer ? N’est-elle pas exactement comme moi ?

— « Tu es cruel, Dashvara de Xalya », dit soudain la voix de Yira.

Dashvara tourna la tête sans tressaillir : il avait entendu ses pas.

— « C’est drôle. Toi aussi, tu viens m’accuser, magicienne ? »

L’ombre de la Sans Visage s’arrêta devant lui.

— « Je retire ce que j’ai dit », fit-elle enfin. « Parce que je ne pense pas que tu sois cruel. Mais tu dois savoir que ta sœur pleure en ce moment même par ta faute. »

Dashvara la vit s’asseoir près de lui, en silence. Il secoua la tête.

— « Eh bien, dis-lui qu’elle arrête de pleurer. Pourquoi diables va-t-elle pleurer ? Dis-lui que je lui pardonne toutes ses offenses envers moi et envers les autres Xalyas. Je le lui dirais de vive voix si je pouvais. »

La lumière de la fontaine se refléta dans les yeux de Yira.

— « Ce serait absurde qu’elle soit triste maintenant à cause de moi », ajouta Dashvara.

Yira soupira et leva les yeux vers le ciel noir.

— « Fayrah est plus sensible que tu ne sembles le croire, Xalya. Elle… regrette d’avoir dit du mal de ton clan. »

Dashvara grimaça.

— « Bah », sourit-il. « Ce ne sont que des mots. Je t’ai déjà dit que je lui pardonnais. Elle a raison de suivre le chemin qui la rend plus heureuse. Dis-lui que je ne me sens plus insulté. Et dis-lui aussi… », il hésita, « qu’elle peut toujours changer d’avis quand elle voudra. »

Yira souffla et Dashvara comprit, surpris, qu’elle riait.

— « Je le lui dirai », affirma-t-elle. « Mais je doute qu’elle change d’avis. »

Dashvara arqua un sourcil en la voyant si sûre. Après un silence calme, il demanda :

— « Comment une personne peut être heureuse en sachant que tout ce qu’elle a, elle le doit aux esclaves qui travaillent pour elle ? »

Yira sembla méditer la réponse.

— « Je crois que tu ne comprends pas la culture de Diumcili », murmura-t-elle finalement. « Pour les Titiakas, les esclaves sont comme des enfants ou des animaux de compagnie dont on prend soin et à qui on donne des ordres. Ceux-ci n’existent pas sans leurs maîtres et, en même temps, un citoyen sans esclaves n’est rien. Malgré tout, si cela te rassure, Fayrah et Lessi n’arrivent pas à accepter tout à fait ce système. »

— « Encore heureux », souffla Dashvara.

— « Mm. » Sans savoir très bien comment, Dashvara sut qu’elle souriait. Après une hésitation, Yira ajouta : « Il est vrai aussi que, quand on voit des Titiakas heureux tous les jours, quand on voit des fêtes, des richesses et de la poésie partout… on cesse de penser aux travailleurs. »

Et on cesse de penser à l’Oiseau Éternel, compléta Dashvara.

— « Je suppose », fit-il en se raclant la gorge. Il la regarda avec curiosité. « Et toi, Yira ? Tu es presque comme une fille pour Atasiag, non ? Pourquoi n’as-tu pas choisi de vivre comme le fait ma sœur ? »

Un instant, il crut que Yira allait se lever, mettre fin à la conversation et retourner à sa garde et à ses illusions. Elle n’en fit rien, mais, de toute façon, sa réponse ne fut pas très explicite.

— « Parce que », dit-elle.

Dashvara se frotta le nez, à la fois intrigué et amusé.

— « Hum… Je vois. Cela signifie que les questions personnelles, il vaut mieux que je les garde pour moi, n’est-ce pas ? »

Yira joignit les mains devant elle, comme si elle se sentait mal à l’aise.

— « Ce n’est pas ça », protesta-t-elle. « C’est que… je ne suis pas comme Fayrah ou Lessi. Si je vivais comme elle, je me sentirais fausse. Tu comprends, juste avant qu’elle me vende, ma mère m’a dit : sois toujours fidèle à ce que tu es. Moi, je n’ai jamais été une princesse. Je préfère être Yira tout court. Voilà tout. »

— « Une minute, attends », la coupa Dashvara, stupéfait. « Ta mère t’a vendue ? »

— « Eh bien… oui », affirma Yira avec calme. « Je viens d’une île entre Ryscodra et Skasna. Dans cette zone, on vit de la pêche et il y a beaucoup de pauvreté », expliqua-t-elle. « C’est un paradis pour les esclavagistes : ils n’ont même pas besoin de sortir leurs armes. Moi, ils m’ont vendue pour trois sacs d’avoine quand j’avais huit ans. » Elle marqua un temps d’arrêt et, comme Dashvara écoutait avec intérêt, elle ajouta : « Heureusement, cette fois, les affaires des esclavagistes ont mal tourné pour eux. Des pirates ont abordé le bateau, ils nous ont libérés et nous ont menés sur l’île de Matswad. C’est là que j’ai appris à utiliser le sabre. Et c’est là que j’ai connu Atasiag. »

Dashvara secoua la tête. Makarva aurait adoré cette histoire d’îles, d’abordages et de pirates.

— « Tu as connu Atasiag Peykat sur une île de pirates ? »

Yira le regarda du coin de l’œil.

— « Cela te semble si étrange ? Réfléchis », murmura-t-elle. « Atasiag freine bien les importations du Maître de quelque façon, non ? »

Dashvara souffla, incrédule.

— « Il engage des pirates pour attaquer les bateaux des Dikaksunora ? »

— « C’est cela », affirma Yira. « La plupart des pirates de Matswad sont des mercenaires et ils ont des accords avec la Confrérie du Songe. Enfin, il faut reconnaître que, depuis que sa compagnie commerciale a fait faillite, Atasiag fait moins appel aux pirates pour contrer le Maître. Je crois que les Korfu ont changé de tactique. »

— « Je vois », fit Dashvara, en se raclant la gorge. Tout ceci ne l’intéressait pas vraiment, aussi demanda-t-il ce qui lui semblait le plus important : « Et que font les pirates avec les esclaves libérés ? »

— « Eh bien, logiquement, ils les emmènent à Matswad », murmura Yira. « La plupart n’ont plus d’endroit où aller. Beaucoup se font pirates. »

Dashvara secoua la tête et eut un sourire sarcastique.

— « Diables, tant de migrations absurdes et, tout compte fait, pour devenir pirates. Une drôle de libération. J’espère seulement que les cinq Xalyas qu’ils ont menées sur cette île n’ont pas de problèmes. Je les connais suffisamment pour savoir ce qu’elles pensent des bandits et de ces gens-là. » Il s’assombrit. « Si seulement je pouvais les sortir de là… Malheureusement, nous avons déjà assez de problèmes ici. »

Yira se tourna vers lui, les yeux interrogateurs.

— « De quels problèmes veux-tu parler ? »

Dashvara fronça les sourcils et, un instant, il ne sut que répondre. De fait, de quels problèmes parlait-il ? Il dormait dans une belle demeure, il mangeait bien, il était auprès de ses frères et, d’après Atasiag, Shéroda ne tenterait plus rien contre lui maintenant. N’était-ce pas merveilleux ? Alors, il s’avisa de la douleur sourde qu’il ressentait encore dans le dos.

— « La liberté, Yira », dit-il alors. « Voilà ce qui me manque. »

Yira pencha la tête de côté et demanda avec douceur :

— « Et pourquoi veux-tu la liberté, Xalya ? Pour aller où ? »

Dashvara ouvrit la bouche, la referma, puis répondit enfin :

— « Pour aller dans un endroit tranquille où, mes frères et moi, nous pourrons être heureux sans avoir à obéir à personne excepté à notre Oiseau Éternel. C’est là que je veux aller. Maltagwa s’occuperait du jardin, Lumon et Boron chasseraient, Morzif et Ged feraient leur propre forge, Makarva ferait ses makarveries, Miflin ses miflineries… » Il sourit. « Tout le monde aurait une occupation. »

— « Et… quelle serait la tienne ? », demanda Yira avec une évidente curiosité.

Dashvara haussa les épaules.

— « Celle qui me passerait par la tête. Travailler le bois. Je me débrouille assez bien. Je pourrais aussi m’occuper des chevaux avec Alta… » Pris d’un subit élan, il affirma : « Je veux revenir dans la steppe, Yira. Je veux rentrer chez moi. Même si c’est seulement pour que mon clan y meure. »

Il se tut, stupéfait de la passion qui vibrait dans sa voix. Une main gantée se posa brièvement sur la sienne.

— « J’espère que ton rêve se réalisera, alors », dit Yira avec douceur.

Dashvara haussa les sourcils et sourit.

— « Merci. » Après un silence, il sourit de nouveau et changea totalement de sujet. « Eh. J’avoue que cet après-midi, à l’entraînement, tu m’as pas mal impressionné. Ces serpents semblaient sortis d’un cauchemar. »

— « Mm », rit Yira. « J’ai bien vu qu’après tu as fait un gros détour pour m’éviter, comme si j’avais la peste. Tu avais même l’air effrayé. »

Dashvara sourit, franchement surpris.

— « Bien sûr que j’étais effrayé. Je n’avais jamais rien vu de pareil. C’est vrai que les Ragaïls luttent comme toi ? »

— « Bon. En général, ils sont plus habiles avec leurs armes et un peu moins avec les harmonies », estima-t-elle. Elle marqua un temps d’arrêt et ses yeux reflétèrent l’enthousiasme quand elle dit : « Mais toutes les harmonies ne servent pas à combattre. Tu veux que je te montre ? »

Dashvara la regarda, alarmé.

— « Hein ? »

Yira eut un petit rire et bondit sur les pavés de la cour. Elle leva la main et, soudain, des étincelles brillèrent et se changèrent en papillons de lumière. Ils entourèrent Yira ascendant en spirale et, sans avertir, fusèrent vers Dashvara. Celui-ci était resté émerveillé face aux petites illusions mais, quand il vit la spirale l’attaquer, ses mains cherchèrent à saisir des sabres qu’il n’avait pas, il fut pris de panique, se jeta en arrière et perdit l’équilibre. Il tomba en plein dans la fontaine, éclaboussant tout et heurtant le bloc de pierre central. Il émergea trempé, lançant des imprécations. Les papillons de lumière avaient disparu, remplacés par l’obscurité naturelle de la nuit.

— « Oh, par la Sérénité, je suis désolée », balbutia Yira en se précipitant vers lui. « Je ne voulais pas t’effrayer. »

Cela n’avait été rien de plus que des illusions. De maudites illusions. Brusquement, Dashvara s’esclaffa et sortit de la fontaine, ruisselant d’eau et étouffant son rire.

— « Même face à un brizzia, je n’aurais pas réagi d’une façon aussi stupide », affirma-t-il. « Ce n’est rien, je vais bien », assura-t-il et, rougissant, il souffla, passant une main dans sa barbe trempée. « Je suis juste un peu mouillé, c’est tout. Oiseau Éternel. Tu peux le refaire ? »

Yira haussa les sourcils mais acquiesça.

— « Si tu ne te jettes pas de nouveau dans la fontaine… »

Dashvara se racla la gorge, amusé, tout en tordant sa tunique.

— « J’essaierai », promit-il.

Yira fit réapparaître ses papillons de lumière et, cette fois, Dashvara les laissa voltiger sereinement autour de lui. Il les détailla du regard, fasciné.

— « Ils sont magnifiques. » Il leva une main et en traversa un sans rien sentir d’autre que de l’air. Un autre se posa alors sur sa main et il perçut un léger chatouillement. Il sursauta. « Celui-ci est réel ! »

Yira éclata de rire et fit non de la tête.

— « J’envoie simplement des ondes de contact pour que tu croies que ce papillon est matériel. Mais il ne l’est pas. »

Dashvara fit une moue sans très bien comprendre ce qu’elle voulait dire par « ondes de contact ». Jargon de magiciens, pensa-t-il.

Alors, les papillons s’éloignèrent, s’unirent et fusionnèrent en un cercle argenté qui s’inclina et s’effilocha avant de disparaître complètement.

— « Alors, qu’est-ce que tu en dis ? »

— « Terrifiant », murmura Dashvara. C’est le premier adjectif qui lui vint à l’esprit. Puis il ajouta : « Et beau. Beaucoup plus beau que ces horribles serpents que tu m’as lancés, ça, c’est sûr. Qui t’a appris à faire ces choses si étranges ? »

Il crut deviner un autre sourire, bien qu’il ne puisse le voir.

— « Il s’appelait Taymed. Je l’ai justement connu sur l’île de Matswad. C’était un… celmiste. Il était très vieux. Mon père l’a fait venir ici même il y a deux ans parce que, lui aussi, il l’appréciait beaucoup. Il est mort l’année dernière. Il était… très vieux », répéta-t-elle en s’asseyant de nouveau près du muret de la fontaine.

Dashvara pensa alors à un proverbe steppien et murmura :

— « L’Oiseau Éternel vole dignement mais finit toujours par se poser. »

Il pensa au shaard Maloven, installé à l’Université de Titiaka, et subitement il souhaita pouvoir lui parler. Lui aussi était vieux. Après une vie si longue, comment devait-il se sentir, croyant mourir si loin des siens ?

— « Merci, Yira », laissa-t-il soudain échapper.

— « Et… peut-on savoir pourquoi exactement ? », interrogea-t-elle, amusée.

Dashvara sourit et effleura l’eau de la fontaine avec la main.

— « Pour ta compagnie. »

— « Tu m’as déjà remercié pour ça hier », observa-t-elle.

— « Mm. C’est vrai. » Il lui adressa une moue moqueuse en ajoutant : « Mais un Xalya remercie autant de fois qu’il en a envie. »

Il entendit soudain un grincement de porte qui s’ouvre et il se tourna vers le dortoir, mais le bruit ne venait pas de là. Yira soupira et s’avança vers la porte principale.

— « Fayrah, Lessi… », chuchota-t-elle. « Que faites-vous ici ? »

— « Je veux lui parler, Yira », fit la voix étouffée de Fayrah. « Je vous ai vus depuis le balcon. » On entendit des pas précipités et Dashvara se leva pour voir apparaître le visage de Fayrah au milieu des ténèbres. Elle ne portait pas de maquillage et sa longue chevelure tombait comme une cascade sombre.

— « Tu es beaucoup plus belle sans fards, sœur », lui dit-il en souriant. Il vit les larmes rouler sur ses joues, mais il n’effaça pas son sourire apaisant. « Allons, ne pleure pas, sîzin… »

Fayrah s’agrippa à lui, l’inondant plus qu’il ne l’était déjà, et elle lui parla en oy’vat quand elle murmura :

— « J’ai été injuste avec toi, Dash. Je ne pensais pas la moitié des choses que j’ai dites. Enfin, d’une certaine façon je les pensais, mais je ne voulais pas les dire de cette manière. »

Dashvara leva les yeux au ciel, étouffant un souffle amusé.

— « Tu n’arranges pas les choses, sœur. Mais ce n’est pas grave. Comme un bon Xalya, j’essaie d’être sage et tolérant et je comprends que tu puisses avoir une piètre opinion de nous tous. Je ne me sens pas insulté. Pardonne-moi si je t’ai donné cette impression. »

— « Je n’ai pas une piètre opinion de toi, Dash. Je n’ai jamais dit ça. »

Souhaitant qu’elle cesse de vouloir s’expliquer, Dashvara l’embrassa sur le front mettant fin aux excuses, il s’écarta et salua Lessi. Celle-ci avait l’air aussi émue que Fayrah.

— « Je vais aller réveiller ton père, Lessi », lui dit-il.

Les yeux de la jeune fille s’illuminèrent et Dashvara s’éloigna, avec l’impression que, finalement, Fayrah et Lessi n’avaient pas changé tant que ça. Une fois dans le dortoir, il avança entre les paillasses et secoua Zorvun en le tirant par le bras.

— « Capitaine », chuchota-t-il.

Il le sentit s’agiter.

— « Que se passe-t-il, Dash ? », marmonna-t-il tout bas. « Oh… Oiseau Éternel. Le jour n’est même pas encore levé. J’espère que tu as une très bonne raison pour me réveiller. »

Dashvara sourit.

— « Lessi est dehors, dans la cour. »

Aussitôt, le capitaine se dégourdit et il sortit avec une telle hâte qu’il faillit bien réveiller tous les Xalyas. Il traversa la cour à grandes enjambées et ralentit quand il ne fut qu’à quelques pas de Lessi.

— « Petite », murmura-t-il de sa voix rauque.

Père et fille hésitèrent un peu avant de s’embrasser. Souriant, Dashvara les observa, les mains dans les poches avant de se tourner vers Fayrah.

— « Bon, sœur. Tu dois être épuisée après tant de fête. Tu devrais aller dormir. Tu ne vas plus pleurer, n’est-ce pas ? »

Fayrah souffla.

— « Je ne pleure pas. » Elle avait les yeux brillants. « Je t’aime, frère. »

— « Et moi aussi, je t’aime, sîzin. »

Après une légère hésitation, Fayrah fit un pas vers la porte principale. Elle s’arrêta un instant pour dire :

— « Je n’ai jamais trahi mon Oiseau Éternel. J’ai simplement suivi le chemin qui m’a semblé le meilleur. Et je ne le regrette pas. »

Moi si, mais qu’y faire, pensa Dashvara. Il l’observa jusqu’à ce qu’elle disparaisse par la porte. Tout de suite après, il salua Yira et retourna au dortoir pour laisser Lessi et le capitaine seuls. Il ne dormait pas encore quand Zorvun revint. En passant devant sa paillasse, le capitaine lui chuchota :

— « Il est clair, Dash, que nos femmes ont su se débrouiller mieux que nous. Moi qui avais toujours pensé que ma fille n’était pas très dégourdie, voilà que je la retrouve plus futée qu’un ilawatelk. Et aussi belle que sa mère », ajouta-t-il dans un murmure avant de s’éloigner jusqu’à sa propre paillasse.

Bon, capitaine, sourit Dashvara tout en refermant les yeux. Nous nous réjouissons tous deux du bonheur de nos chères Xalyas. Maintenant, préoccupons-nous du nôtre.