Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des esclaves
Le suivant sur la liste fut un apprenti tapissier qu’ils durent secouer modérément pour lui soutirer douze deniers. Il ne leur en manquait plus que huit et l’impatience des trois Xalyas commençait à être palpable. Dashvara ne pouvait penser à rien d’autre qu’au soulagement qu’il allait ressentir quand le Licencié recevrait enfin ses quinze écus.
Le nom suivant était celui d’une couturière et, d’un accord tacite, le capitaine et Dashvara rayèrent la ligne mentalement : secouer un homme était une chose, mais une femme… Dashvara se sentait déjà trop écœuré par ce qu’ils faisaient cet après-midi pour faire empirer sa propre estime.
— « Le suivant est un pêcheur », déclara le capitaine, la voix lasse.
Ils se dirigèrent vers le port d’Alfodyn et trouvèrent le pêcheur de la liste, seul, imbibé d’alcool et avachi dans un fauteuil moisi qui devait avoir connu des temps meilleurs. Le capitaine et Lumon durent pousser Dashvara pour qu’il entre dans la maison : celle-ci empestait autant qu’un morceau de viande abandonné au soleil durant une semaine. Une fois à l’intérieur de cet antre, Dashvara décida qu’il n’avait pas fait l’effort d’entrer là en vain et, malgré la réactivité presque nulle de l’ivrogne, il le menaça autant qu’il put. Il ne réussit qu’à obtenir des imprécations pataudes et quelques faibles coups de poings qu’il esquiva à moitié, trop déçu pour y prêter attention.
— « Celui-ci, je le mettrais sur un cheval avec plusieurs outres d’eau et je le laisserais parcourir la steppe durant un mois », grogna-t-il. « Le suivant ? »
— « C’est un fonctionnaire de la Chambre de Commerce », dit le capitaine. Il n’eut même pas besoin de jeter un coup d’œil sur la liste : tous trois commençaient à la connaître par cœur.
— « Oh, non », murmura Dashvara, contrarié. « Ça, c’est totalement au sud de la ville et il est déjà bientôt six heures… »
— « Peut-être qu’avec cent quarante-deux deniers, cela suffira », hasarda Lumon.
Dashvara jeta un regard mi-peiné mi-dégoûté à l’alcoolique perdu : celui-ci s’était profondément endormi. Oiseau Éternel, pensa-t-il. Qui diables pouvait bien avoir l’idée de prêter un seul detta à cet homme ? Le grand érudit Licencié Nitakrios, bien sûr. Le plus inquiétant était qu’Atasiag le considère comme un ami.
— « Fais de beaux rêves », soupira-t-il en tapotant l’épaule de l’endormi. « Puisses-tu voir de meilleurs jours. »
Ils laissèrent le pêcheur en paix et abandonnèrent le port. Le ciel s’était couvert et un vent froid fouettait tout Titiaka. Dashvara était en train de se demander si Atasiag avait pensé leur payer une cape avant que l’automne ne s’installe tout à fait quand une voix mentale le fit sursauter.
“Dash !” s’écria joyeusement Tahisran. “Que fais-tu par ici ?”
Dashvara s’arrêta net et jeta un regard inquisiteur autour de lui. Il ne voyait que des carrosses et des silhouettes encapuchonnées parcourant d’un pas rapide l’avenue de l’Avaloir. En voyant que Lumon et le capitaine se tournaient vers lui, surpris, Dashvara comprit qu’ils n’avaient pas entendu l’ombre.
— « Où diables es-tu ? », murmura-t-il.
“Dans la ruelle, sur ta droite.”
Sa voix avait un ton enthousiaste. Allez savoir ce qu’il avait fait pendant tout ce temps.
Adressant un signe au capitaine et à l’Archer, Dashvara se dirigea vers la ruelle.
— « Dash », s’impatienta Zorvun. « Que fais-tu ? Je ne crois pas qu’il nous reste beaucoup plus de dix minutes avant six heures… »
Dashvara le fit taire d’un geste. Il venait d’apercevoir l’ombre debout, dans un coin.
— « Tah, on est pressés », murmura-t-il, en s’excusant. « On travaille, tout de suite. »
“Fichtre,” s’étonna l’ombre. “Déjà ?”
— « Déjà », confirma Dashvara. « Sais-tu où est la maison d’Atasiag ? »
“Oui, je pensais précisément revenir cette nuit. Je me demandais comment tout s’était passé pour toi.”
— « Magnifiquement. » Il eut un sourire gêné. « Dis-moi, Tah, tu n’aurais pas huit deniers sur toi, par hasard ? »
L’ombre arqua mentalement les sourcils.
“Tu veux parler des grandes pièces d’argent ? Eh bien… non. Tu en as besoin ?”
Une silhouette leur jeta un coup d’œil curieux depuis l’Avaloir avant de continuer sa route. Dashvara s’agita.
— « D’une certaine façon, oui », murmura-t-il entre ses dents. « Dis-moi, tu pourrais les obtenir en un temps record ? »
Il y eut un silence et Dashvara crut un instant qu’il l’avait offensé. Eh bien, oui, qu’espérait-il ? Il savait que l’ombre avait certains principes. Il était sur le point de lui dire qu’il oublie cela et qu’ils se reverraient chez Atasiag, quand Tahisran affirma :
“Je peux. Attendez-moi devant le Beau-Casino. Dans cet établissement, les dragons coulent à flots. Je serai de retour dans quelques minutes.”
Béni sois-tu, pensa Dashvara. Aussitôt, il fit signe de sortir de la ruelle et c’est alors seulement qu’il vit l’expression étrange qu’avait adoptée le capitaine.
— « Que se passe-t-il ? »
Zorvun haussa les épaules.
— « Il va commettre un vol ? » Il parlait en oy’vat, mais il chuchota malgré tout.
Dashvara arqua un sourcil et sourit avec sarcasme.
— « De l’argent », grogna-t-il avec un mépris théâtral. « Ce sont de simples métaux précieux qui ne servent même pas à nourrir un écaille-néfande. Allons, capitaine », lança-t-il plus sérieusement : « je veux accomplir ce premier travail correctement. Nous n’allons pas en rester là, alors que nous pouvons obtenir quinze écus. En plus, comme ça, nous ferons une faveur au pêcheur : raye-le de la liste. »
Le capitaine ne répliqua pas et, un peu plus loin dans l’avenue, tous trois s’installèrent sur un des bancs qui se trouvait devant le grand édifice du Beau-Casino. Des gens montaient et descendaient constamment le perron qui conduisait à l’entrée. Ils étaient tous habillés avec élégance, avec leurs perruques extravagantes et leurs chapeaux. Certains, y compris les dames, tenaient des bâtons de commandement et un bon nombre portaient des masques colorés. Dashvara écarquilla les yeux quand il aperçut aussi deux fonctionnaires cachés sous leurs masques de bronze. Quand je pense que tous ces gens sont là pour gagner de l’argent en jouant… Il n’essaya pas de chercher un sens à un tel comportement : cela faisait longtemps qu’il avait renoncé à comprendre les civilisés.
Les secondes et les minutes passèrent. Le capitaine se racla la gorge plusieurs fois, convaincu visiblement que Tahisran n’allait pas réussir à voler un écu en si peu de temps. Dashvara l’ignora. Finalement, ce fut Lumon qui perdit patience.
— « Il va être six heures, Dash. Quelqu’un devrait au moins apporter les quatorze écus. »
Dashvara eut une moue préoccupée et il allait approuver l’idée quand il sentit soudain quelque chose de froid dans la paume de sa main. Sursautant de frayeur, il s’en fallut de peu qu’il n’écrase l’ombre.
— « M-merci, Tah », bégaya-t-il. Il ne lui avait pas apporté huit deniers mais un dragon d’or étincelant, avec sur une face l’image du grand Shikah, représentant de la Foi cilienne et, de l’autre côté, l’arbre à onze branches de la Fédération.
Il perçut un soupir. Tahisran s’était éloigné entre les ombres des maisons.
“Je ne sais pas jusqu’à quel point j’ai agi correctement,” se contenta-t-il de répondre avant de s’en aller pour de bon.
Dashvara déglutit, tout en gardant la pièce volée dans la bourse. Tu lui as trop demandé, Dash, chuchota une petite voix accusatrice dans sa tête. Tu as fait d’un ami un voleur. Je suppose que tu es fier de toi.
Le plus préoccupant, c’est que, malgré tout, il ne parvenait pas à se sentir coupable.
— « Diables », siffla-t-il. « Vous vous rendez compte ? L’ombre est plus honnête que nous. »
— « Parle pour toi », répliqua le capitaine, en se levant. « Et maintenant, courez sinon vous arriverez en retard. Moi, je suis trop vieux pour ça, je vous suivrai de loin. »
C’est ça. Trop vieux, qu’il dit, se moqua Dashvara avec scepticisme. Sans hésiter, il sortit les deux deniers en trop de la bourse et les mit dans une poche. S’il était sûr de quelque chose, c’était que, tant qu’il serait esclave, il n’allait pas donner plus que ce qu’on lui demandait. Enfin, il regarda Lumon et acquiesça. Sans un mot de plus, tous deux prirent une rue qui menait à la digue du fleuve et se mirent à courir. Le Licencié Nitakrios devait déjà avoir rongé tous ses ongles et commencé à dévorer ses doigts.
Ils longeaient le fleuve Sage quand le soleil réapparut à travers les nuages. À peine quelques enjambées plus loin, sans qu’il s’y attende, Dashvara sentit ses poumons se convulser, sa respiration se bloqua et une crise de toux particulièrement violente le jeta presque littéralement à terre.
Oh, non, Dash. Pas maintenant…
Lumon se pencha près de lui et Dashvara, essayant de reprendre son souffle entre convulsion et convulsion, détacha la bourse d’argent et la lui remit. Il fut incapable de parler et, quand Lumon hésita, il lui jeta un regard foudroyant et finalement il parvint à croasser :
— « Va-t’en. »
Les cloches du Temple Heureux sonnèrent six heures. L’Archer soupira sombrement mais abandonna Dashvara à son sort. Après tout, son seigneur lui ordonnait de s’en aller, n’est-ce pas ?
Dashvara mit plusieurs minutes à se remettre suffisamment pour calmer sa respiration. Il remarqua un passant qui semblait sur le point de lui proposer son aide et, comme un loup blessé, il lui lança un regard farouche d’avertissement avant de s’éloigner et de s’asseoir sur un banc, se raclant la gorge et crachant du sang.
Il grogna intérieurement. Un peu de repos et un climat plus propice, hein ? Tu te trompais, Tsu : le climat n’arrange rien. Je suis presque dans le même état pathétique que lorsque Rowyn et Azune m’ont trouvé à Rocavita.
Il inspira profondément et dut reconnaître :
Pas autant. Mais, démons, cela fait trois ans que cela dure. Trois ans ! C’est presque un miracle que j’aie survécu à la Frontière. Combien de fois mes frères ont dû me protéger à cause d’un de ces stupides accès de toux survenus en pleine bataille ?
— « Ô grand seigneur de la steppe », marmonna-t-il : « tu n’es qu’une épave. »
Il se gratta vigoureusement la marque du Dragon Rouge, la laissant encore plus rutilante, et il jura tout bas quand le tatouage commença à le brûler. Il croisa les bras.
Vas-y, allez, tu t’apitoies sur toi-même maintenant. Cela ne te suffit pas d’avoir de la compassion pour les autres, il faut en plus que tu te lamentes sur ta maladie. Rappelle-toi que tous tes frères ont leurs petits problèmes aussi. Zamoy avec ses rhumes, Miflin avec son asthme, Sashava avec sa jambe et Taw, qui est à moitié sourd… Tu peux t’estimer heureux d’être encore en vie et bien accompagné. Personne n’a dit qu’il fallait avoir une santé parfaite pour vivre.
Il se racla de nouveau la gorge, regarda les eaux troubles du fleuve Sage… et se leva d’un bond, irrité contre lui-même. Que faisait-il à fainéanter maintenant ? Lumon devait être arrivé chez le Licencié depuis un moment.
Il marcha vers le sud, directement vers le pont. Le soleil illuminait le Mont Serein, mais un nuage sombre glissait sur le reste de la ville, accompagné d’un vent infatigable qui entraînait les feuilles des arbres sur toute la promenade. Un volet mal attaché frappait rythmiquement contre un mur et Dashvara leva les yeux juste à l’instant où une femme robuste saisissait le battant pour le fermer. Le vent semblait avoir fait fuir les gens et les rares passants parcouraient la Promenade à pas rapides et en silence. Dashvara était arrivé au pont quand une pluie fine qui sentait la poussière commença à tomber. Il fut surpris de la sentir tiède et il sourit : il s’était déjà trop habitué à la pluie glaciale de Compassion.
Dans le silence relatif qu’avait laissé la pluie dans les rues, il entendit soudain quelqu’un crier son nom.
— « Daaaash ! »
C’était Zamoy. Dashvara se retourna au beau milieu du pont pour le voir courir vers lui, avec Yorlen et Boron. Il fronça les sourcils, inquiet, en apercevant leurs visages altérés.
— « Que se passe-t-il ? », demanda-t-il quand le triplé le rejoignit.
— « Oh, Dash », croassa Zamoy. « C’est Morzif. Boron, Sashava et lui visitaient la ville avec Yorlen et, moi, je les ai accompagnés en me faisant passer pour Miflin parce que ce fainéant ne voulait pas bouger. » Yorlen ouvrit grand les yeux, éberlué, et il fixa le triplé tandis que celui-ci continuait : « Nous étions déjà en train de rentrer quand le Forgeron a crié quelque chose, comme ça, d’un coup, et il est parti en courant. Nous ne savons pas où il est passé. »
Dashvara crut heurter un gong et mit quelques secondes à réagir.
— « Morzif ? », répéta-t-il dans un murmure incrédule.
Ce n’était pas qu’il connaisse Zif à fond : il ne parlait pas souvent avec lui. C’était un des Xalyas les plus réservés et, excepté Ged, le maître armurier, personne ne réussissait à lui faire prononcer plus de quelques phrases par jour. Il avait été forgeron au Donjon de Xalya et il lui avait enseigné quelques techniques quand il était un jeune garçon… C’était un homme droit, manquant quelque peu d’assurance et sensible parfois, mais il était loin d’être stupide. Il n’avait pas pu s’enfuir, décida-t-il.
Il jeta un coup d’œil à Boron et à Zamoy et vit leurs expressions attentives. Il réagit enfin.
— « Depuis combien de temps il a disparu ? »
Le Chauve laissa tomber ses bras avec un soupir.
— « Une heure ? », estima-t-il. « Nous avons arpenté toute la zone. »
— « Il faut le retrouver », marmonna Dashvara. « Morzif n’a pas pu s’enfuir. »
— « C’est ce que nous avons expliqué à Dafys », grogna Zamoy. « Mais il a dit que, s’il n’apparaissait pas dans deux heures, il appellerait la garde. »
Dashvara eut un sursaut.
— « Maudit sibilien… ! », jura-t-il. Il inspira pour se calmer. « Il a disparu dans cette zone ? » Tous les trois acquiescèrent. « Et vous êtes tous en train de le chercher ? »
Yorlen grimaça et Zamoy émit un bruit guttural.
— « Non », répondit-il. « Dafys a interdit aux autres de sortir de la maison sous peine d’en parler à Son Éminence. C’est plutôt bête. Il n’a laissé que Boron et moi pour continuer à le chercher. »
Ceci ne disait rien qui vaille. Si Morzif n’apparaissait pas avant deux heures, cela allait donner de bonnes raisons à Atasiag pour tous les renvoyer à la Frontière. Le séjour à Titiaka commençait bien.
— « Continuez à chercher », ordonna-t-il. « Je vous rejoins tout de suite. Je vais chercher l’Archer. Boron, Zamoy », ajouta-t-il en oy’vat alors qu’ils s’éloignaient déjà. « S’il s’est vraiment enfui et si vous le trouvez, faites croire au Muet qu’il ne l’a pas fait, d’accord ? Je ne sais pas, inventez une raison crédible. En général, tu es assez doué pour ce genre de chose », dit-il à Zamoy. Celui-ci esquissa un sourire et, sans répondre, il s’éloigna à grandes enjambées ; Yorlen jeta à Dashvara un regard intrigué avant de se retourner et de suivre les deux Xalyas comme le gardien silencieux qu’il était.
Dès que Dashvara les perdit de vue, il soupira bruyamment. Il tenta de relativiser la disparition de Morzif et il allait se retourner pour partir chercher Lumon quand il aperçut le capitaine sur la Promenade. Il s’arrêta. Abrité sous les arbres, Zorvun marchait lentement, comme un vieux. Il ne semblait pas s’être rendu compte qu’il ne pleuvait plus. Dashvara leva les yeux au ciel.
On dirait que depuis ma nomination tu as pris un coup de vieux, capitaine…
Un bruit de pas résonna contre les pavés et Dashvara se retourna.
— « Archer », soupira-t-il. Lumon le salua de la main et tous deux s’écartèrent sur le bord du pont pour laisser passer une carriole. « Tout s’est bien passé avec le Licencié ? »
— « Je suis arrivé juste à temps », avoua-t-il. « J’ai croisé les sbires en redescendant les escaliers. Le Licencié m’a donné ça », fit-il, en lui montrant un fin bracelet de fer qu’il portait au poignet. « Comme il a dit, lui, c’est un homme avec des principes et il considère que même les travailleurs doivent recevoir des récompenses pour leurs efforts. » Un sourire sardonique sillonna son visage alors qu’il lui tendait deux autres chaînes. « Tiens. D’après lui, nous avons gagné sa confiance. L’insigne de sa maison est accroché dessus. Flatteur, n’est-ce pas ? »
Dashvara souffla.
— « Fantastique », grommela-t-il. Il jeta à peine un coup d’œil au petit hibou bleu en bois suspendu à la chaîne avant de le mettre dans sa poche.
— « Voilà le capitaine qui arrive », observa Lumon. Il regarda Dashvara du coin de l’œil. « Comment te sens-tu, Dash ? »
Celui-ci souffla de nouveau.
— « À merveille, Lumon. » L’Archer n’insista pas et Dashvara lui fut reconnaissant de son tact. « Tiens, capitaine », lança-t-il, quand celui-ci fut à quelques pas. Il lui tendit le troisième bracelet. « Cadeau du Licencié. Et maintenant, une nouvelle qui va vous enchanter tous les deux : nous avons perdu Morzif. Zamoy, Boron et le Muet le cherchent. Je viens de les rencontrer. »
Le visage du capitaine se rembrunit.
— « Impossible », siffla-t-il.
— « Ne tire pas de conclusions trop hâtives », lui conseilla Dashvara. « Il a dû se perdre, c’est tout. »
Du moins, ce sera la version officielle si tout se passe bien. Il se mit à marcher vers la rive ouest du fleuve, en suivant la rue qu’avaient prise Yorlen, Zamoy et Boron. Le capitaine feula derrière lui.
— « Cela n’a aucun sens. Il n’a pas pu s’en aller sans raison. »
— « Apparemment, il a crié quelque chose avant de partir en courant », détailla Dashvara alors qu’ils avançaient dans une ruelle déserte.
Après quelques minutes à chercher inutilement, ils décidèrent de rentrer chez Atasiag, où Dafys les accueillit sur le seuil, une expression terrible sur son visage de sibilien.
— « Entrez », fit-il. « On vient d’attraper votre compagnon. »
Dashvara ouvrit grand les yeux et se précipita dans la cour, où se trouvait toute la troupe de Xalyas, ainsi que Wassag et Léoshu. Le ciel s’était éclairci et des rayons de soleil illuminaient les pavés.
— « Où est Morzif ? », demanda Dashvara ne s’adressant à personne en particulier.
— « Que diables s’est-il passé ? », exigea de savoir le capitaine sur un ton furieux.
Plusieurs Xalyas s’écartèrent et la question suivante de Dashvara resta nouée dans sa gorge. Morzif était debout, les mains liées, au fond de la cour. À quelques pas à peine, se tenaient deux hommes armés qui arboraient sur leurs uniformes noirs le dessin brodé d’une roue blanche.
— « Des hommes de la maison Shyurd », murmura Tsu, se glissant auprès de Dashvara. « Ils sont en train de parler avec le bras droit d’Atasiag. Regarde, il porte un pendentif argenté en forme de triangle. C’est l’insigne des intendants et des contremaîtres. » La personne en question, un humain à la tunique d’un bleu intense et portant une perruque grise, souriait aux deux agents de Shyurd et conversait d’un air détendu, ignorant totalement la présence des Xalyas. Un énorme chien noir était assis à ses pieds, la langue pendante.
— « Que s’est-il passé ? », chuchota Dashvara.
— « Je ne connais pas les détails », admit Tsu. « Mais je crois que Morzif est entré dans la demeure des Shyurd pour aller chercher son fils. »
Un instant, Dashvara ne comprit pas. Son fils ? Quel fils ? Comment… ? Alors, son cœur s’accéléra. Bien sûr. Morzif avait un fils. Enfin, avant, au Donjon de Xalya, il avait eu un fils. Et, d’après Azune, certains enfants xalyas avaient été adoptés par des familles diumciliennes… Il sentit le sang se glacer dans ses veines.
— « Oh, diables », croassa-t-il. « Oh, diables… »
Il reçut un petit coup de bâton sur la poitrine.
— « Silence », exigea Wassag. Ses yeux suppliants plus que son ordre le convainquirent de se taire : le pauvre Diumcilien semblait terriblement angoissé par ce qu’il se passait. Avec une moue tendue, Dashvara se tourna vers Morzif : vu son aspect lamentable, il déduisit que le Xalya avait dû résister avant qu’on ne l’attrape. À présent, il avait le regard rivé sur ses pieds et son visage était extrêmement pâle. Allez savoir si ce qui l’atterrait le plus était les conséquences de ses actes ou le destin de son fils, adopté par des fédérés.
— « Ça ne peut pas être son fils », marmonna Alta. « Il avait trois ans quand ils ont attaqué le Donjon. Comment a-t-il pu le reconnaître ? »
Le Xalya se tut sous le regard suppliant de Wassag. Peu après, le contremaître s’écarta des agents de Shyurd et cria un ordre. Wassag et Dafys libérèrent les mains de Zif, lui ôtèrent sa tunique et le poussèrent contre une colonne avant de le rattacher à celle-ci.
— « Wassag, installe les Xalyas », ordonna le contremaître, signalant la cour d’un ample geste.
Wassag les fit s’asseoir à une dizaine de pas de Morzif. Sous les rayons du soleil, le sol était déjà presque sec. Dashvara croisa les jambes sentant un air très froid parcourir son corps. Si j’étais déjà de mauvaise humeur cet après-midi, à soutirer des sous aux gens, maintenant, je ne sais pas comment je devrais me sentir… Il étouffa un grognement. Soulagé, peut-être, de savoir que nous n’avons pas perdu Morzif ?
Il remarqua alors que Zamoy, Boron et Yorlen venaient d’arriver. Le premier s’assit à côté de lui, la respiration précipitée.
— « Que vont-ils faire, Dash ? », bredouilla-t-il, appréhensif.
Dashvara passa sa langue sur ses lèvres sèches avant de répondre :
— « Le fouetter, je suppose. »
Situés derrière les Xalyas, les deux hommes de Shyurd observaient la scène, l’air satisfait. Dashvara croisa le regard de l’un d’eux, plissa le nez et se retourna pour constater que le contremaître, suivi de son chien, venait de se positionner près de la colonne ; le fédéré avait une expression beaucoup moins affable qu’avant.
— « Soldats ! », les apostropha-t-il sur le ton de celui qui est habitué à être écouté. « Je crois que vous ne me connaissez pas encore. Mon nom est Loxarios Ardel. Je suis le contremaître d’Atasiag Peykat et, depuis cet instant précis, je m’occuperai de votre intégration dans cette maison. » Ses yeux, d’un vert profond, se posèrent sur Morzif et son visage se durcit. « On m’a informé que cet homme est entré de force dans la propriété des Shyurd, qu’il a attaqué trois de leurs gardes et qu’il a tenté d’enlever le fils du seigneur Adifag Shyurd. » Il marqua un temps d’arrêt, affichant une grimace de pure répulsion. « La faute est impardonnable et mérite d’être punie de mort. »
Les paroles de Loxarios plongèrent la cour dans le silence. L’espace d’un instant, l’esprit de Dashvara s’arrêta.
Une minute… Morzif allait être condamné à mort ? !