Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des esclaves
Après les avoir marqués et les avoir rendus présentables, Rokuish et Kroon les abandonnèrent aux mains des gardes fédéraux qui s’occupaient des transferts des esclaves. De Rayorah à Akrès, ils voyagèrent dans deux roulottes, accompagnés par une patrouille de gardes qui retournait à la capitale du canton. Tandis que la roulotte avançait à bon rythme sur le chemin pavé, Dashvara se mit à penser à cet Atasiag Peykat. Il devait être sacrément riche pour pouvoir se permettre le luxe d’entretenir vingt-trois gardes personnels. Mais Kroon ne l’avait-il pas appelé « Son Éminence » ? À ce que lui avait dit l’inspecteur Rondouillard, la remise des Xalyas à Atasiag Peykat se devait à une faveur du Conseil… Dashvara secoua la tête.
Bah. Pourquoi faire des conjectures qui ne mènent nulle part ? À Titiaka, je le verrai bien. Et si jamais Rowyn et Azune pensent que je peux faire quelque chose pour eux, je suppose qu’ils m’expliqueront.
Comme il ne pleuvait pas et qu’il ne faisait pas non plus trop chaud, le conducteur de la roulotte leur avait proposé d’ôter le toit de toile et, à présent, sous les yeux de Dashvara, défilaient des champs entiers de céréales et des pâturages interrompus par des bosquets disséminés. Il n’y avait pas de milfides ni de brizzias ni d’orcs… Ceci était un jardin de paix et d’harmonie. Il sourit et il remarqua, alors, que Makarva souriait lui aussi. Il croisa son regard, leurs sourires s’élargirent et, soudain, tous deux commencèrent à rire, puis leurs éclats, s’intensifiant, se transmirent aux Triplés.
— « Que diables vous arrive-t-il ? », articula Alta, perplexe.
Dashvara secoua la tête sans cesser de rire. Il n’arrivait pas à s’arrêter pour expliquer ce brusque accès. Le conducteur de la carriole leur jeta un regard apeuré et Atok souffla :
— « Nos jeunes sont devenus fous ? »
— « On dirait », approuva Lumon, en se grattant le nez. « Enfin, ils l’étaient peut-être déjà. »
Makarva souffla, essayant de se contrôler. Dashvara séchait ses larmes quand Miflin, se reprenant, fit :
— « Vous êtes vraiment peu sensibles à ce qui vous entoure. Lumon, contemple autour de toi ! Dis-moi ce que tu vois. »
L’Archer arqua un sourcil et échangea avec Alta un regard moqueur. Alors, Miflin récita d’une voix curieusement profonde :
La paix susurre dans chaque fleur éclose,
Chante à la vie son ode complaisante
Et dans la brise joyeuse et riante,
S’échappe une… une…
Il siffla.
— « S’échappe une chose de trois syllabes qui repose », grogna-t-il. « Pourquoi juste en cet instant précis d’explosion de vie l’inspiration doit me manquer ? Au diable la poésie. »
Les autres soufflèrent, amusés, sachant parfaitement que Miflin n’aurait pas envoyé la poésie au diable pour un troupeau entier de chevaux. Dashvara reprit enfin son souffle, se sentant beaucoup mieux. Il avait l’impression que ce fou rire l’avait libéré des chaînes infernales qu’il portait depuis trois ans. Néanmoins, il savait que ce qui l’attendait à Titiaka n’était ni des fleurs ni des poèmes sur la paix, mais… au moins il ne devrait pas passer les nuits à patrouiller dans la boue. S’il était vrai qu’un homme libre pouvait apprécier la liberté autant qu’un esclave libéré, il était également vrai qu’un esclave avide de liberté apprenait à se montrer optimiste pour peu que le vent souffle en sa faveur.
Ils arrivèrent à Akrès quand le soleil disparaissait déjà à l’horizon et, au lieu d’entendre les cris des milfides et des oiseaux nocturnes, Dashvara perçut la rumeur sourde d’une ville de plus de dix mille habitants. Akrès était aussi surnommée Ville-Silo, tout simplement parce que, de là, partaient vers Ruhuvah et Titiaka de nombreuses carrioles chargées de céréales, ainsi que de légumes, viande, laine, peaux et une infinité de produits. Si Titiaka était le nid du jeu et du commerce maritime, Atria était le grenier de la Fédération. Les Atriens se sentaient fiers d’être les plus travailleurs des trois cantons et se moquaient de ceux de Titiaka en les traitant de tire-tuniques : d’après eux, ceux-ci ne savaient faire autre chose que de tirer sur les tuniques des riches et de les aduler sans rien produire d’utile de toute leur vie. Les Titiakas, à leur tour, avaient élaboré un ample répertoire pour nommer les habitants des Communes : les provinciaux, les récolteurs, les terreux, les traîne-sabots… Même pour les Condamnés ils annotaient les différentes provenances. Mais ils avaient beau s’insulter, le commerce entre les trois cantons était un flux continu d’argent et de marchandises.
Dès qu’ils entrèrent dans la caserne d’Akrès, un fonctionnaire les accueillit et les envoya un par un voir un médecin pour « s’assurer qu’ils étaient bien-portants ». Pendant qu’il attendait son tour, Dashvara informa Tahisran qu’il pouvait sortir sans crainte, vu que le dortoir où on les avait fait entrer n’était éclairé que par la lumière extérieure des lanternes de la cour. L’ombre quitta son sac en s’étirant comme si ses muscles étaient engourdis.
— « Fatigué d’être fourré dans un sac ? », demanda Dashvara en s’asseyant sur une paillasse.
Il crut voir Tahisran hausser les épaules.
“J’ai dormi toute l’après-midi. S’il n’y avait pas ce dictionnaire, je serais comme un prince là-dedans, je t’assure.”
Dashvara sourit. Il trouvait encore étrange que Tahisran ait décidé de le suivre, mais, à dire vrai, il commençait à l’accepter : pourquoi essayer de donner un sens aux actions d’une ombre ? Il était davantage troublé par la sympathie qu’il éprouvait pour cette créature. Même dans ses rêves les plus fous, il n’aurait pas imaginé qu’un jour il considèrerait un tas d’ombres comme un ami. Et cependant, ils étaient là, tous deux assis l’un à côté de l’autre, plongés dans leurs pensées. Dashvara se lissa la barbe sans cesser de sourire. Il ne parvenait pas très bien à comprendre pourquoi, mais la présence de Tahisran dans les casernes d’Akrès en compagnie d’esclaves xalyas le mettait de bonne humeur.
Pourtant, quand Arvara le Géant revint le premier de la visite médicale, une crainte sourde commença à tambouriner dans le cœur de Dashvara. Zamoy s’empressa de demander :
— « Qu’est-ce qu’il t’a dit ? »
— « Bah. » Arvara sourit. « Que je me lave plus souvent les dents et que, pour le reste, j’étais en pleine forme. »
Dashvara s’agita tandis que les Xalyas défilaient par la porte et sa nervosité atteignit son paroxysme quand son tour arriva. Cela n’avait ni queue ni tête de se sentir aussi nerveux, il le savait, mais il ne pouvait s’en empêcher. Il entra dans le bureau contigu plus tendu que s’il chargeait contre une bande d’orcs. À celui-là, ne lui jette pas de cuvettes, hein ?, l’avertit une petite voix moqueuse dans sa tête.
Le docteur était un hobbit brun au visage affable. Il le salua avec amabilité et lui demanda de se dévêtir et de s’allonger. La visite fut rapide. Il l’ausculta, examina ses oreilles, ses yeux et sa bouche et il déclara enfin avec entrain :
— « Bon, tout est plus ou moins en ordre, jeune homme. Rien de particulier à signaler ? Dis-moi, tu ne ressens pas parfois des difficultés respiratoires ? »
— « Non », répliqua Dashvara.
Il savait que, lorsqu’il était nerveux, sa poitrine se contractait parfois et les quintes de toux venaient plus facilement, aussi tenta-t-il de se détendre et il s’appliqua à boucler son ceinturon. Le hobbit s’abstint de prendre une mine sceptique : il se limita à lui tendre un petit sac en cuir.
— « Ce sont des feuilles de belsadia. Mâches-en une ou deux par jour, pas plus de deux. Cela te fera du bien. »
Dashvara haussa les sourcils, mais il prit le sac sans protester. Le hobbit lui adressa un sourire approbateur.
— « S’il existe un remède, il serait absurde de ne pas le prendre, tu ne crois pas ? »
Dashvara lui répondit par un rictus réservé.
— « Tout à fait, docteur. »
Il revint au dortoir, une belsadia entre les dents. La saveur était désagréable et, un instant, il fut tenté de jeter le petit sac à travers les barreaux d’une fenêtre qui donnait sur la cour de la garde. Cependant, il se ravisa et continua à mâcher la feuille en se dirigeant droit vers le drow.
— « Dis-moi, Tsu, tu sais ce que c’est que la belsadia ? » Celui-ci fronça les sourcils et acquiesça silencieusement. « Le médecin m’a donné ces feuilles », expliqua-t-il, embarrassé, en lui tendant le sac. « Ce hobbit ne va pas m’empoisonner, n’est-ce pas ? »
Tsu afficha un léger sourire.
— « Rassure-toi, tous les médecins n’empoisonnent pas leurs patients. Prendre une feuille de belsadia par jour peut te faire un grand bien. »
Dashvara cessa de mâcher, soupçonneux.
— « Mais tu m’avais dit qu’il n’y avait pas de plantes qui puissent me guérir. »
— « Il y a certaines plantes que seuls les licenciés peuvent acheter, et la belsadia est l’une d’elles », expliqua Tsu. « De toute façon, ce n’est pas cela qui te guérira, mais le repos et un climat plus propice. La belsadia accélèrera simplement la guérison peut-être. C’est un puissant dépresseur. »
Dashvara inspira par le nez.
— « Épargne-moi la peine de chercher le mot dans le dictionnaire. Un dépresseur ? »
— « Une drogue qui calme les nerfs, fondamentalement. Dans ce cas, un somnifère. »
Dashvara eut un sursaut.
— « Tu veux dire que je suis en train de me droguer ? »
— « D’une certaine façon », acquiesça Tsu calmement. « La belsadia aide aussi à équilibrer les énergies… Dash », s’exaspéra-t-il, « ne crache pas la feuille », l’avertit-il en voyant que celui-ci allait la sortir de sa bouche. Dashvara avait la soudaine impression que cette maudite plante lui faisait déjà de l’effet. Le visage amusé, Tsu se leva et lui donna une tape sur l’épaule. « Continue à mâcher. De toute manière, il nous reste encore deux jours de voyage en carriole. Tu peux dormir sans craindre qu’un borwerg défonce la palissade. Je crois que c’est mon tour d’aller parler avec le docteur », ajouta-t-il.
Dashvara suivit le drow du regard tandis que celui-ci sortait de la pièce. Un profond engourdissement l’envahissait comme un essaim de moustiques silencieux. Il tituba jusqu’à sa paillasse.
— « Tu vas dormir sans dîner, Dash ? », s’étonna Makarva en s’approchant. « Cette plante te fait tant d’effet que ça ? »
Dashvara se contenta de cracher la belsadia et de dire :
— « Je vais te dire une chose, Mak. La seule chose que je regrette, c’est que l’esclavagiste qui m’a jeté ce dard empoisonné n’ait pas souffert tout ce que peut souffrir un homme avant de mourir. »
Quelques secondes après, son esprit flottait déjà sur une mer d’obscurité.
* * *
Le jour suivant, il se sentait en pleine forme. Il avait rêvé qu’il parlementait avec des orcs beaucoup plus sympathiques que les orcs réels ; ils se souriaient tous, satisfaits, et Makarva finissait par leur proposer de faire une partie de katutas comme cérémonie de paix. Dashvara ouvrit les yeux en riant aux éclats. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas aussi bien dormi. Il déjeuna avec appétit tout en racontant son rêve farfelu à Makarva, Boron, Lumon et les Triplés.
Zamoy proclama d’une voix d’orateur :
— « Et alors Makarva tricha et la célèbre Guerre des Katutas contre les orcs se déchaîna dans Haréka tout entière. »
Ils s’esclaffèrent, Makarva s’étouffa de rire et Dashvara en profita pour lui donner de bons coups dans le dos.
— « Tu finiras par le tuer, Zamoy. Chaque fois que tu le fais rire, il s’étouffe. »
— « Ça, c’est parce qu’il rit la bouche pleine. Tu vois bien, il a tout craché. »
— « Les morceaux de pain sont arrivés jusqu’ici », informa Kodarah.
Dashvara cessa d’assener des coups à son ami quand celui-ci commença à protester.
— « Merci, Mak. Ma main commençait à fatiguer », se moqua-t-il.
Dès qu’ils eurent déjeuné, les gardes les firent monter dans deux nouvelles carrioles, escortées cette fois par une patrouille du Canton de Ruhuvah. Face à l’insistance de Tsu, Dashvara continua à mâcher la belsadia et il passa le reste de la matinée à somnoler avec Tahisran. Il se réveilla en s’apercevant que la carriole s’arrêtait et il se rendit compte qu’ils venaient d’arriver à Swadix. C’était un petit village avec un poste de garde dont la tour se dressait au-dessus de la falaise à l’est du territoire brumeux des Murmures. Même là, la brume les atteignait.
— « Halte ! », ordonna le chef de la patrouille ruhuvah qui les conduisait. « Une pause d’une demi-heure. Frilk, occupe-toi de faire manger les garçons. Ne les perdez pas de vue. Nous reprendrons la marche en suivant. Je veux être à Mélex avant la tombée de la nuit. » Dashvara capta sa grimace tendue avant de le voir se frotter le dos et s’éloigner vers la taverne, suivi de deux autres hommes. Son expression semblait dire « démons, je commence à me faire vieux pour ce genre de trottes… ». Si seulement tous pouvaient penser la même chose, songea Dashvara.
Avant de descendre de la carriole, il jeta un coup d’œil méfiant vers l’ouest. Là-bas, sous les brumes, le chemin des Murmures s’étendait sur environ quarante milles d’ouest en est. Il fallait deux jours pour les parcourir à pied, c’est pourquoi la plupart des voyageurs préféraient utiliser les diligences. Personne ne voulait être surpris là de nuit. Aux dires de certains Condamnés, dans les Murmures, les brumes étaient vivantes et vous collaient au corps comme des sangsues. Ils disaient qu’il ne fallait surtout pas ouvrir la bouche, parce que celui qui absorbait les brumes devenait fou. Trois ans auparavant, en y passant à pied, Dashvara n’avait pas trouvé cela si impressionnant. Ce jour-ci, cependant, il constata que la brume tourbillonnait de façon étrange : elle s’élevait avec ses griffes grisâtres s’agrippant aux roches, comme si elle souhaitait sortir de la dépression et envahir le Canton d’Atria. Le précipice devait mesurer plus de cent pieds de haut et, pourtant, la brume débordait de l’abîme, tournoyant et jouant sur l’herbe comme une lave spectrale.
Dashvara grogna intérieurement, chassa ses inquiétudes et se dégourdit les jambes. Toutes ces histoires sur les esprits de brume n’étaient que des légendes, se dit-il. Rien que des légendes.
Les Xalyas de même que les patrouilleurs mangèrent des garfias froides ce jour-là. Les Ruhuvahs ne se séparèrent pas d’un pouce de Dashvara et de ses compagnons ; visiblement, ils prenaient leur travail de convoyeurs d’esclaves au sérieux. Ils connaissaient leur métier. Il n’était pas rare qu’un des esclaves tente de s’enfuir durant les transferts, Dashvara le savait. Et il savait aussi que très peu y parvenaient. De toute manière, s’enfuir dans cette zone était impensable : que les histoires sur les brumes soient ou non des superstitions, les Murmures ne conduisaient nulle part ; Atria était pleine de granges et de patrouilles ; quant au sud… Bon, là se situait le territoire des Griffes, une terre désolée et pleine de rochers escarpés et d’énormes trous. Selon la croyance religieuse de Diumcili, ces trous s’étaient formés après une pluie de gigantesques flèches d’acier lancées par la Grâce de la Bravoure contre la Cité mythique des Déchus. Towder, le chef de la Tour de Dignité, avait participé à une expédition aux Griffes, vingt ans auparavant, quand il était encore un soldat fédéré, et Dashvara avait entendu ses récits. Il disait que la zone ressemblait à une immense mare d’argile desséchée et traîtresse dans laquelle une bande de brizzias aurait sauté et dansé une nuit de frénésie. “Skrat”, avait craché le vieux Condamné. “Une terre aussi maudite qu’Ariltuan”. Connaissant les nerfs d’acier de Towder, Dashvara était rapidement arrivé à la conclusion que les Griffes étaient plutôt un endroit à éviter.
Ne vous inquiétez pas, fédérés, nous n’allons pas agir de manière irréfléchie : j’ai donné ma parole d’honneur à Rowyn que je suivrais ses consignes et je les suivrai. Nous irons à Titiaka comme de bons esclaves et mieux vaudra pour les Frères de la Perle qu’ils ne nous aient pas trompés sur les intentions de cet Atasiag.
Il ne savait pas pourquoi, Dashvara avait une vision sombre de l’avenir. Peut-être étaient-ce les effets de la belsadia. Il ne pouvait pas croire que Tsu approuve la recommandation de ce docteur hobbit d’Akrès. Pensait-il vraiment que sa toux allait disparaître en dormant ?
Le chef de la patrouille ruhuvah ne tarda pas à ordonner d’entreprendre la descente : il ne voulait pas que la nuit les surprenne au milieu des Murmures.
— « Étrangers », aboya-t-il aux Xalyas tandis que ceux-ci s’installaient de nouveau dans les carrioles. « Si j’entends un seul mot, même chuchoté, je vous bâillonne tous, c’est clair ? »
Ils se contentèrent d’acquiescer en silence. Dashvara surprit l’échange de regards espiègles entre Zamoy et Makarva et il leur jeta à tous deux un coup d’œil d’avertissement. Ce n’était pas le moment de jouer de mauvais tours aux Ruhuvahs. Garder le silence dans les Murmures était un sujet très sérieux pour eux.
Peu après, ils avançaient au milieu du brouillard sur un chemin que l’on voyait à peine. Des volutes de brume tournoyaient autour des cavaliers patrouilleurs et des Xalyas. Même le visage de Makarva, assis juste en face de Dashvara, devenait diffus.
Il régnait un silence de mort. D’après ce qu’affirmait un Condamné de la Tour de Dignité, quand les murmures se taisaient, c’était précisément quand il fallait trembler. Dashvara roula les yeux. Comment les fédérés pouvaient-ils croire que de simples brumes étaient capables de troubler leur esprit ? Démons, des dizaines de carrioles passaient tous les jours par ce chemin ! Si cela avait été un passage réellement dangereux et que beaucoup aient perdu la tête, Dashvara se doutait que plus d’un aurait choisi de remonter le fleuve Hab et de redescendre depuis Suhugan au lieu de passer par les Murmures… De toute façon, les Condamnés adoraient se convaincre qu’il y avait des lieux plus dangereux et horribles que les marécages d’Ariltuan : cela les réconfortait.
Après avoir longuement scruté la brume, il se lassa et, imitant les autres, il essaya de se rendormir ; cependant, bien que la belsadia l’étourdisse encore un peu, il se sentait crispé. À l’aller, trois ans auparavant, poussé par les convoyeurs d’esclaves, il avait été plus occupé à mettre un pied devant l’autre et c’était à peine s’il se souvenait de la nuit qu’il avait passée là, dans un petit poste de vigie au milieu des brumes ; à présent, cependant, il avait tout le temps du monde de tendre l’oreille pour écouter ce profond silence, interrompu uniquement par le grincement des roues, les sabots des chevaux et plusieurs dizaines de respirations. Quelques murmures s’élevaient par moments. Peut-être n’était-ce que la brise entre les feuilles des arbres qu’il ne voyait pas… Mais il n’y a pas de brise, Dash, tu n’as pas remarqué ? De fait, l’air était totalement stagnant et, inexplicablement, les brumes continuaient à se tordre autour des carrioles.
Il lui fallut bien deux heures pour que ses appréhensions se relâchent. Laissant ses pensées vagabonder loin des brumes, il se surprit à se rappeler le peu qu’il avait vu de Titiaka, trois ans auparavant. Ce qui l’avait le plus marqué, c’était cet énorme pont qui survolait la ville, reliant le Mont Serein au Mont Courtois. Puis, il se souvint d’avoir pensé qu’à Titiaka, il n’avait pas perçu cette odeur nauséabonde qui flottait sur Dazbon. Et pourtant, d’après Tsu, la capitale fédérale avait autant d’habitants que la capitale républicaine, mais elle était fouettée par les vents de l’Océan Pèlerin presque tous les jours.
Il se prit à bâiller, la bouche grande ouverte, et il sourit en repensant aux brumes. Nous, les Xalyas, nous croyons peut-être beaucoup de sottises, mais les fédérés ne font pas mieux. Les brumes formaient maintenant des cercles autour de la tête des chevaux, comme de sombres serpents volants. Les murmures s’étaient de nouveau éteints.
“Ils sont proches,” dit soudain Tahisran. Sa voix avait l’air inquiète.
— « Qui ? », demanda Dashvara dans un murmure. Il se raidit quand un des cavaliers le transperça du regard. Il détourna les yeux sur son sac, à ses pieds.
“Je crois que ce sont des spectres-miroir,” répondit l’ombre. “Tu n’en as jamais entendu parler ? Ce sont des créatures des plus effroyables. Je suis tombé sur l’un d’eux une fois, dans les Souterrains. C’est un miracle que j’aie pu m’enfuir avant qu’il me crible d’énergies. Comme tu dois le savoir, nous, les ombres, nous n’avons pas beaucoup de résistance contre les attaques énergétiques et ces êtres sont de l’énergie à l’état pur. Ils ne sont pas carnivores, ils mangent des minéraux,” précisa-t-il, comme devançant une question de Dashvara, “mais cela ne les empêche pas d’être très dangereux. À l’École de Gon, j’ai lu une fois qu’ils prennent plaisir à tourmenter ceux qui pénètrent sur leur territoire jusqu’à leur faire perdre totalement la raison. Oh,” murmura-t-il alors. “Je crois que l’un d’eux approche.”
Dashvara jeta des regards nerveux alentour. Makarva, Zamoy, Miflin et Lumon semblaient avoir entendu les paroles de l’ombre parce qu’ils s’agitèrent eux aussi, inquiets.
Des spectres-miroir, se répéta Dashvara avec un frisson. Finalement, les créatures qui vivaient en Ariltuan n’étaient peut-être pas si terribles. Au moins, quand elles attaquaient, on savait que c’était parce qu’elles avaient faim…
Soudain, Zamoy éternua violemment.
L’éternuement retentit dans tout l’abîme et se prolongea. On aurait dit que la brume avait repris son écho…