Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des esclaves

12 Le Dragon Rouge

— « En rang, guerriers ! »

Les lunettes noires de Kroon se démarquaient sur son visage. Visiblement, le moine-dragon avait trouvé un système pour pouvoir voir sans que la lumière le gêne. Son aspect n’avait pas beaucoup changé… ni son caractère bourru, pressentit-il.

Échangeant des regards en coin, les Xalyas se mirent en rang avec empressement. Le capitaine se débrouilla pour se placer à côté de Dashvara.

— « Et, celui-là, tu le connais ? », demanda-t-il dans un murmure.

Dashvara acquiesça.

— « C’est… »

— « Silence dans le rang ! », brama Kroon, avançant sur sa chaise roulante.

Sacré moine…, pensa Dashvara avec un raclement de gorge.

— « Tiens-toi droit, toi », aboya le moine s’adressant à Zamoy.

On perçut clairement plusieurs soupirs mécontents. Tous savaient qu’étant esclaves, ils ne pouvaient s’attendre à être traités que comme ce qu’ils étaient —une simple marchandise— mais, comme Condamnés, ils n’avaient jamais eu à subir un traitement direct avec les maîtres qui les maintenaient à la Frontière. Bienheureux nous autres les Condamnés, ironisa Dashvara pour lui-même.

L’arrivée des Xalyas avait attiré un certain nombre de gardes oisifs qui s’étaient installés de l’autre côté de la cour pour les observer. Dashvara leur rendit un regard las. N’avaient-ils donc rien de mieux à faire ?

— « Regarde droit devant toi, soldat », croassa Kroon.

Comme l’on ne pouvait pas savoir dans quelle direction regardait le moine, Dashvara eut du mal à comprendre qu’il s’adressait à lui. Il soupira, se pliant à son ordre, et le Dazbonien se mit à interroger rapidement chacun d’entre eux sur un ton mordant particulièrement affable. Il était insupportable.

— « Sashava, hein ? », lança Kroon vers le début du rang. « Redresse-toi comme un homme et réjouis-toi d’avoir encore l’autre jambe. »

Dashvara souffla et, en voyant que le vieux Xalya serrait les poings sur ses béquilles et que son visage devenait cramoisi de colère, il craignit le pire. Contrôle-toi, Sashava… Par chance, quelques mots chuchotés par Lumon l’apaisèrent. Dashvara soupira. Bien. Par curiosité, combien de temps penses-tu allonger la séance, vieux grognon ? Jusqu’à ce qu’on te saute au cou pour t’étrangler peut-être ?

Quand il eut réprimandé Makarva sur l’état déplorable de son uniforme, le moine-dragon passa à Dashvara et fit :

— « Tu n’as pas meilleure allure. Comment t’appelles-tu ? »

Sans pouvoir voir ses yeux, il était difficile de deviner son expression.

— « Dashvara de Xalya », répondit-il d’une voix renfrognée. Toute la joie qu’il avait pu ressentir en voyant apparaître Kroon s’était volatilisée après l’avoir entendu lancer tant de venin en quelques minutes à peine.

Le moine fit une moue.

— « Son Éminence Atasiag Peykat m’a chargé de choisir ses nouveaux esclaves. Tu ne vois pas mon insigne ? Je suis officier et secrétaire administratif. Appelle-moi secrétaire. »

Dashvara jeta un coup d’œil à son insigne, qui représentait une balance dorée. Il soupira de nouveau et lui adressa un regard d’avertissement avant de prononcer :

— « Oui, secrétaire. »

— « Je n’aime pas ta tête », grogna Kroon. « Considère-toi chanceux qu’Atasiag Peykat t’ait sauvé de la Condamnation. Tu te sens reconnaissant, soldat, pas vrai ? »

Une partie de Dashvara aurait volontiers donné un coup de poing en pleine figure de ce maudit « secrétaire ». Mais l’autre partie lui recommanda de ne pas le faire. Il répéta avec fermeté :

— « Oui, secrétaire. »

— « Bien, bien. Bon barbare », dit Kroon en souriant, et il s’intéressa alors au capitaine.

Cette fois, Zorvun eut la prudence de ne pas ajouter le titre de « capitaine » devant son nom. Quand il eut terminé ses questions pernicieuses, Kroon lança au fédéré au chapeau :

— « Garçon ! Emmène-les pour qu’on les marque. »

— « Le drow aussi, secrétaire ? », hésita le jeune homme.

Kroon ne répondit pas immédiatement et Dashvara comprit qu’il essayait de savoir si Tsu faisait vraiment partie du « lot ». Dashvara acquiesça discrètement et le moine l’imita avec vivacité.

— « Le drow aussi. »

Tandis que le jeune fédéré les guidait en rang vers une porte de la cour, Makarva siffla entre ses dents.

— « Nous marquer ? », se plaignit-il à voix basse. « Eux aussi ils marquent ? »

— « Tous les maîtres ont une marque », chuchota Tsu.

— « Silence ! », lança le jeune au chapeau. « Retroussez vos manches de chemise et entrez. »

Dashvara retroussa la manche de son bras droit, là où figurait déjà le scarabée noir des Condamnés. À côté de celui-ci, il y avait une rune d’identification presque invisible qui permettait à certains inspecteurs celmistes d’identifier individuellement chaque esclave. Et, juste en dessous du scarabée, étaient inscrits les chiffres 547, année où le sceau avait été appliqué selon le calendrier de Cili. Quand Tsu remonta à son tour sa manche, Dashvara vit les sourcils de Kroon apparaître au-dessus de ses lunettes. La vérité, c’est qu’il avait beau les avoir vues d’innombrables fois, il ne cessait de se sentir impressionné par la quantité de marques que portait le drow sur le bras. Étant petit, il avait servi dans une propriété à la campagne, puis il avait été acheté par un bourgeois qui l’avait envoyé étudier à Titiaka avec son propre fils pour « aider » ce dernier dans ses études —à ce qu’avait avoué Tsu, durant les six ans qu’avait duré son service, il avait fait tous les devoirs à la place de son jeune maître— ; plus tard, il avait été acheté par un riche docteur, puis par un chef mercenaire avant de tomber entre les mains d’Arviyag. En tout, il avait cinq marques entourées du contre-sceau du « serf loyal ». Pour un médecin aussi habile que Tsu, que ne donnerait pas un riche commerçant ? Un jour, Dashvara avait demandé à Tsu comment il avait réussi à obliger Arviyag à se défaire de lui. Pour toute réponse, le drow avait haussé les épaules et l’avait regardé avec un éclat amusé dans ses yeux rouges. Alors qu’il avançait derrière Makarva, Dashvara esquissa un sourire. Si quelqu’un lui avait appris à respecter les secrets des autres, c’était bien Tsu.

Les verrières de la pièce dans laquelle ils pénétrèrent laissaient passer une lumière diffuse. Deux hommes les attendaient là, soutenant chacun un grand sceau orné entre leurs mains. Dashvara savait qu’à certains endroits on marquait les esclaves au fer rouge. Les Essiméens opéraient de la sorte dans la steppe. Cependant, comme l’avait signalé l’homme qui les avait marqués du sceau du scarabée noir à Titiaka, les fédérés étaient plus avancés dans ce domaine : ils utilisaient des produits colorés qui s’infiltraient profondément sous la peau comme de véritables parasites. Ils étaient impossibles à enlever. Dashvara avait déjà essayé de nombreuses fois et il était arrivé à la conclusion que, pour se débarrasser de la marque du Condamné, il lui aurait fallu se couper l’avant-bras. À la longue, il avait même fini par apprécier ce scarabée, car, s’il fallait reconnaître une qualité aux Diumciliens, c’était leur goût artistique : pour ce qui était des blasons et des marques des esclaves, c’étaient de vrais experts.

Pendant qu’un des hommes commençait à appliquer un contre-sceau sur le scarabée noir, l’autre passa devant tous les anciens Condamnés, les scrutant avec intensité. Quand il croisa le regard de Dashvara, il devint blanc comme un linceul et le Xalya le reconnut immédiatement.

— « Dash ? », murmura Rokuish. Dashvara acquiesça imperceptiblement avec un petit sourire complice. Le Shalussi déglutit et, se rendant compte que, si les gardes de Rayorah le surprenaient à reconnaître un esclave, les choses pouvaient se gâter, il détourna aussitôt les yeux et se dirigea directement au début de la file. L’autre avait déjà apposé quatre sceaux. « Tends le bras », demanda-t-il à Sédrios le Vieux.

La voix du Shalussi n’était pas très autoritaire, mais ceci, précisément, apporta un soulagement évident entre les Xalyas. Le comportement de Kroon les avait fait douter qu’ils soient réellement sur la voie de la liberté, mais les yeux aimables et expressifs de Rokuish reflétaient toute la vérité dont ils avaient besoin pour continuer à aller de l’avant.

— « Le Shalussi ? », s’enquit le capitaine Zorvun dans un murmure.

Dashvara acquiesça sans quitter Rokuish des yeux.

— « Lui-même. »

Le jeune steppien n’avait pas beaucoup changé depuis la dernière fois qu’il l’avait vu. Soigneusement rasé, il était vêtu avec élégance. Il avait beau essayer de dissimuler sa nervosité et son émotion, tous ses mouvements le trahissaient.

Brave Shalussi, que diables fais-tu en Diumcili ?

Dashvara effaça son sourire quand l’homme de Rayorah arriva devant lui avec son sceau. Il tendit le bras et, avec efficacité, le garde appliqua le moule avec le produit. Il le maintint ainsi durant trente secondes et Dashvara sentit le contact abrasif et froid du liquide. Quand le fédéré retira le moule, un cercle noir orné d’épines et d’un entrelacement complexe de lianes entourait le scarabée.

Je vais finir par devenir une œuvre d’art ambulante, pensa Dashvara, détournant les yeux de la marque.

Le garde rayorah termina bien avant Rokuish et, sans attendre que celui-ci finisse, il s’en alla, les laissant seuls. Aussitôt, les murmures s’élevèrent.

— « C’est une vraie marque ? », demanda Zamoy au Shalussi.

Rokuish s’empourpra.

— « Eh bien… Je crois que oui. »

— « Alors, nous sommes toujours des esclaves ? », marmonna Sashava.

Rokuish s’agita, mal à l’aise.

— « Écoutez, il n’y a pas d’autre solution… »

— « Shalussi », le coupa soudain une voix menaçante. Tous sursautèrent et Dashvara vit entrer Kroon sur sa chaise, seul. Le moine-dragon fixa Rokuish de ses lunettes noires quand il dit : « Poursuis ton travail. Et les autres, taisez-vous. »

Rokuish se racla la gorge, acquiesça et continua à appliquer son moule. Quand il en arriva à Makarva, Dashvara examina avec curiosité la marque rouge : c’était un sceau écarlate et argenté compliqué dans lequel se courbait le corps allongé d’un dragon.

Impressionnant. Combien de temps ont-ils dû passer à fabriquer cette merveille ? Nous sommes peut-être des esclaves, mais qu’est-ce qu’ils nous décorent bien.

Quand Rokuish approcha le sceau du bras de Dashvara, sa main tremblait.

— « Ne t’inquiète pas, Rok », sourit Dashvara. « Je suis encore loin d’être aussi tatoué que les prêtres essiméens. Il te reste encore assez de place pour faire des dessins sur mon bras. Vas-y. »

Les yeux du Shalussi exprimèrent toute l’émotion que lui produisaient leurs retrouvailles et le sourire de Dashvara s’élargit. Moi aussi, je suis heureux de te revoir, Shalussi…

Kroon siffla discrètement :

— « Barbares, coopérez un peu ! Gardez les sentiments pour plus tard. »

Dashvara reprit à demi son sérieux et, plus tranquille, Rokuish apposa le sceau contre sa peau. Sous l’effet du produit, il sentit ses muscles se contracter, mais ensuite il ne lui resta qu’une démangeaison gênante. Il se rappelait que, trois ans auparavant, cette sensation avait duré une semaine entière, aussi, la première chose qu’il fit fut de s’habituer et d’ignorer la brûlure des deux sceaux.

— « Il a l’air sympathique », murmura le capitaine alors que Rokuish s’occupait déjà d’Alta, le dernier de la file.

Dashvara lui adressa une moue ironique et compléta la pensée de Zorvun :

— « Pour un Shalussi. C’est ce que tu pensais, pas vrai, capitaine ? »

Zorvun roula les yeux mais ne le nia pas.

— « De toute façon », ajouta Dashvara, « notre niveau de sympathie requis vis-à-vis des autres a sensiblement baissé ces trois dernières années, tu ne crois pas, capitaine ? Moi, j’ai même réussi à éprouver de la sympathie pour un orc qui venait me tuer. »

Zorvun esquissa un sourire qui disparut aussitôt.

— « Et cet estropié ? », chuchota-t-il.

Dashvara haussa les épaules.

— « Un brave homme », assura-t-il. « Bien qu’il ait un problème avec la boisson. »

Kroon grogna et Dashvara pâlit en se rendant compte qu’ils avaient parlé en langue commune.

— « Tu te trompes, barbare. Je n’ai pas bu une goutte de vin depuis trois ans », lui révéla-t-il.

Dashvara arqua un sourcil et il allait déclarer qu’un tel exploit devait être fêté avec une bouteille de vin quand le jeune au chapeau qui les avait conduits jusqu’à Rayorah entra dans la salle ; le moine-dragon poussa un feulement.

— « Redressez-vous, soldats ! Maintenant, vous appartenez à un nouveau maître du nom d’Atasiag Peykat. Vous allez voyager à Titiaka et là-bas on vous informera de vos nouvelles occupations. Toi, mon garçon, conduis-les au réfectoire, qu’ils mangent quelque chose. Ensuite, envoie-les aux bains, ils empestent comme les canaux de Dazbon. Une fois cela fait, fais-les monter dans les roulottes avant que les cloches ne sonnent deux coups, compris ? Je veux qu’ils arrivent à Akrès cette nuit. »

Le jeune homme au chapeau acquiesça énergiquement et accomplit son devoir avec efficacité : Dashvara sortit du réfectoire repu et il quitta les bains décrassé et savonné. Quand, en sortant de ces derniers, le jeune homme leur tendit des bottes neuves et des tuniques et pantalons récemment lavés et secs, Zamoy pouffa.

— « Dites donc, être esclave commence à me paraître moins terrible », avoua-t-il à ses deux frères.

— « Je vais même avoir des bottes sans trous ! », se réjouit Kodarah.

— « C’est bien ce que je disais », confirma Dashvara à voix haute tout en attachant les lacets d’une botte : « envoie un homme dans un puits noir et il se réjouira d’un rayon de lumière. »

— « Bah, eh bien, justement », intervint Miflin, assis sur un banc. « Celui qui vit en pouvant toujours voir le soleil n’en profite pas autant que celui qui ne peut le voir que rarement. »

Dashvara leva les yeux au plafond en prenant une mine sceptique.

— « En suivant ton raisonnement, quelqu’un ne pourrait jouir de sa liberté s’il ne l’avait pas perdue avant. Ou du moins il ne l’apprécierait pas autant. C’est ça que tu veux m’expliquer ? »

Miflin secoua énergiquement la tête tandis que ses frères et Makarva soufflaient, amusés.

— « À l’évidence, oui. Un esclave qui retrouve sa liberté l’apprécie vraiment. »

— « De sorte que tout le monde devrait être réduit en esclavage pour ensuite être libéré », raisonna Dashvara avec un petit sourire. « Et tout le monde devrait mourir pour vivre ensuite. Comme ça, nous serions tous beaucoup plus heureux, nous réjouissant de tout ce que nous avons perdu et récupéré. Désolé, Poète, mais ton raisonnement ne me convainc pas. Il n’est pas nécessaire d’avoir souffert pour se réjouir. Moi, il me suffit de savoir que je peux perdre le peu de liberté qu’il me reste pour l’apprécier. Et je jouis même consciemment de la liberté de pensée, même si je sais que celle-ci je la conserverai jusqu’à ma mort. »

Il finit de nouer ses lacets pendant que Miflin oscillait de la tête. Makarva, Kodarah et Zamoy avaient suivi l’échange comme de parfaits spectateurs, mais ils ne tardèrent pas à éclater de rire quand Dashvara se tut. Makarva s’éclaircit la voix.

— « Cette fois, celui qui a commencé à divaguer, c’est Dash, tu n’as pas eu cette impression, Zamoy ? »

— « L’impression, oui », approuva celui-ci. « Mais, comme dirait Dash, une impression ne reflète pas forcément la réalité. »

Alors que ses amis riaient, Dashvara haussa les épaules, soupirant et feignant la résignation. Il s’aperçut que le jeune homme au vieux chapeau les observait avec curiosité depuis la porte des bains. Il ne pouvait pas avoir compris ce qu’ils avaient dit, ils parlaient en oy’vat, mais peut-être était-il simplement surpris de voir des Condamnés si joyeux… À cet instant, deux coups de cloches retentirent et le visage du fédéré s’altéra.

— « Dépêchez-vous, soldats ! », aboya-t-il.

Dashvara échangea avec le capitaine un regard las, mais, imitant les autres, il s’empressa de laisser tous les vieux habits dans un grand panier et, comme on ne leur avait pas apporté de ceintures et que les habits étaient très amples, il remit son ceinturon blanc de Condamné avant de suivre le fonctionnaire dans les couloirs de la caserne. Il souffla intérieurement. Voir des visages familiers l’avait profondément réjoui mais, malgré tout, il avait l’inquiétante impression que ni Rokuish ni Kroon n’avaient une idée très claire de ce qui attendait les Xalyas. Ils participaient au transfert, c’est vrai, mais ce n’étaient pas eux qui l’avaient impulsé. Celui qui tenait réellement les fils de ce transfert semblait être cet Atasiag Peykat. Un acheteur d’esclaves et un inconnu qui, pour quelque raison, les avait choisis, eux.