Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des esclaves
Les fédérés semblaient avoir apporté le beau temps avec eux. Assis sur l’estrade, au soleil, Dashvara sculptait un morceau de bois, tout en écoutant distraitement la flûte de Tsu et en faisant abstraction du bourdonnement des mouches. Il ne savait pas encore quelle forme donner à sa nouvelle créature, il n’y avait pas pensé, mais, comme disait souvent Maltagwa : “Toute plante a besoin de temps pour grandir”. Avec les idées, c’était la même chose. Cela ne l’empêchait pas de faire sauter des éclats avec son poignard.
Il était là depuis trois heures, oisif. À vrai dire, cela faisait quatre jours qu’ils étaient dans le baraquement sans rien faire. Ils étaient entourés de tentes et de soldats fédéraux qui allaient et venaient régulièrement. Le capitaine Faag avait même envoyé des patrouilles dans les marécages ; et une équipe d’experts avait passé tout une journée à travailler pour retirer la corde de fumée déposée par les drows.
— « Six et six ! », hurla Makarva avec un gros rire triomphal.
Le jeune Xalya était assis un peu plus loin, jouant aux katutas avec Zamoy, Boron et Lumon. Miflin était spectateur, mais ses yeux s’étaient égarés vers les nuages blancs qui glissaient dans le ciel. Un bon nombre des autres Xalyas étaient assis sur l’estrade, profitant du soleil. Logiquement, personne n’aimait voir les allées et venues de tant de fédérés, mais tous préféraient mille fois cela à demeurer enfermés durant une semaine dans une baraque sombre.
Les malades allaient mieux. Ils étaient encore faibles, mais ils commençaient déjà à ingurgiter autre chose que de la purée de carottes et à mâcher autre chose que des feuilles de dorcho. Néanmoins, quand Zorvun avait réclamé un peu de lait de Grommelle, Tsu le lui avait interdit catégoriquement ; d’après lui, cela ne leur convenait pas. Son refus avait fait grommeler Zorvun un bon moment : tous savaient que le capitaine adorait le lait.
Dashvara sourit. Ses yeux suivirent la démarche pesante d’un escadron de soldats qui passait, s’enfonçant dans la boue. Il les entendit grogner quelque chose dans le dialecte de Diumcili et il crut comprendre qu’ils regrettaient les terres de Shjak.
Ces fédérés étaient étonnamment respectueux : ils ne leur avaient ôté ni le baraquement, ni l’ânesse, ni le cheval. Et ils ne leur donnaient aucun travail à faire.
— « N’est-ce pas merveilleux, Tahisran ? », murmura-t-il, en baissant de nouveau les yeux sur sa sculpture.
L’ombre se trouvait cachée dans le sac, près de lui. Elle passait ses nuits à fouiner dans le campement et ses journées dissimulée dans ce sac. Les Xalyas avaient commencé à s’y habituer.
“Qu’est-ce qui est merveilleux, Dash ?” demanda Tahisran. L’ombre n’était avec les Xalyas que depuis quelques jours et elle était déjà capable de comprendre l’oy’vat. Allez savoir combien de langues elle avait apprises au cours de ses pérégrinations.
Dashvara s’attaqua à un nœud dans le bois, les sourcils froncés.
— « Je ne sais pas, Tah, je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. »
Un petit rire mental se fit entendre.
“Bon. Alors, maintenant, tu m’appelles Tah ?”
Dashvara esquissa un sourire.
— « Tu m’appelles bien Dash, toi. En plus, j’ai l’habitude d’écourter les noms. Mais si tu veux, je te donne un surnom. »
Il y eut un silence pensif puis un refus.
“Non, merci. J’aime bien Tahisran comme nom.”
— « Ça fait majestueux », approuva Dashvara.
“Ça fait comme ça doit faire,” répliqua l’ombre. “En caeldrique, la langue ancienne des terres de l’est, cela signifie Pluie de Lumière. Si tu m’appelais Tah, tu ne m’appellerais que Lumière.”
Le sourire de Dashvara s’élargit.
— « Ça te va à merveille, Tah. Après tout, il n’y a pas d’ombre sans lumière. »
Zamoy poussa un rugissement quand ses dés lui donnèrent deux uns.
— « Tricheurs ! », se lamenta-t-il.
— « Tu parles aux dés, Chauve ? », s’enquit Makarva avec curiosité.
— « Dash parle avec une ombre, ce n’est pas mieux », répliqua Zamoy.
— « Exact », concéda Makarva et, se tournant vers Dashvara, il demanda : « Au fait, Tahisran a-t-il appris quelque chose sur cette mystérieuse femme qui te passionne tant, Dash ? »
Dashvara fit une moue. Il avait voulu le demander à l’ombre, mais pas devant tout le monde. Il s’interrogeait encore sur ce qui s’était passé dans le pavillon de Faag et sur cet éclat étrange et magique qui avait enveloppé Saazi un bref instant avant de disparaître. Sashava avait commenté quelque chose sur les effets hallucinogènes provoqués par la fatigue et les nerfs, ce qui n’était pas étonnant vu que le Grincheux méprisait la magie plus que tout autre Xalya. Dashvara, cependant, savait ce qu’il avait vu : Saazi avait essayé de lancer un sortilège et quelque chose, probablement ces chaînes qu’elle portait, l’en avait empêchée. De toute manière, le plus étrange, c’était que le capitaine Faag consente à avoir sous sa tente une prisonnière qui parlait avec tant d’audace contre le système que lui et ses hommes défendaient.
— « N’importe quoi », fit-il à voix haute après de nouvelles méditations. Et bien que Makarva se soit reconcentré sur le jeu, il interrogea : « Tahisran ? »
“Je ne sais pas…,” dit l’ombre, hésitante. “J’ai entendu des voix. Et j’ai entendu une conversation sur les drows. Cette femme a tout l’air d’être une esclave, Dash. Et je crois qu’elle a quelque chose à voir avec les drows. Disons qu’elle pourrait être une drow,” expliqua-t-il.
Il ne lui apprenait rien qu’il n’ait déjà supposé. Dashvara jeta un coup d’œil vers Tsu, assis avec sa flûte. Le premier jour, des fédérés avaient « confondu » le drow avec un ennemi et ils avaient menacé de le tuer. Par chance, ils s’étaient arrêtés à temps lorsqu’une dizaine de Xalyas s’étaient interposés sur leur chemin. Personne ne s’en était pris de nouveau à Tsu, mais Dashvara n’était pas très rassuré par les regards méfiants que les fédérés jetaient en passant.
Bah, se dit-il. Ils se méfient de nous tous, pas seulement de Tsu. Après tout, nous sommes des Condamnés et, parmi les Condamnés, il y a souvent des criminels. Mais ces soldats n’en sont-ils pas eux aussi ? Ne le sommes-nous pas tous ? Moi, j’ai tué des orcs des marais pour les empêcher de tuer le bétail et je les ai tués pour empêcher les fédérés de me tuer, moi. C’est un cercle absurde dont je serais heureux de sortir si je le pouvais.
Les paroles de la drow dans le pavillon de Faag lui revinrent à l’esprit : “Tu es un esclave, mais tu peux cesser d’en être un”. Existait-il une affirmation plus évidente ? Dashvara planta le poignard dans le bois. Oui, je peux me tuer ici même et cesser d’être l’esclave de quiconque. Je cesserais même d’être esclave de moi-même. Mais la solution laisse beaucoup à désirer.
Il éprouvait de la compassion pour cette drow. Elle avait l’air d’être si seule…
Il fronça soudain les sourcils. Et qu’en était-il de ces Naskrahs, ces drows ? Peut-être étaient-ils là pour une bonne raison. Peut-être que leur intention n’était pas de conquérir le Canton d’Atria, mais de récupérer l’une des leurs. Cela expliquerait pourquoi ils étaient apparus peu de temps avant l’arrivée de la Compagnie de Compassion.
Dashvara secoua la tête.
Te voilà encore en train de fabuler. En plus, que t’importe ce qui se passe réellement ? Cette drow n’est pas la seule esclave en Diumcili et, dans deux jours, tu t’en iras. Tu ne vas pas gâcher la première opportunité sérieuse de fuite en un an en faisant des choses absurdes, n’est-ce pas ?
L’idée d’aller lui-même épier le pavillon de Faag avait pris forme dans son esprit… Il la rejeta brusquement. Il ferait mieux de garder sa curiosité pour des occasions plus pertinentes.
— « Oh », dit soudain Boron.
Son ton de voix attira l’attention de Dashvara et tous suivirent le regard du Placide. Entre les tentes, un cheval blanc avançait, guidé par un homme blond qui marchait devant. Dashvara venait juste de l’apercevoir quand Zamoy laissa échapper un petit rire :
— « Le Rondouillard ! », murmura-t-il.
Lumon se tourna aussitôt vers Miflin.
— « Cela fait déjà quinze jours ? », demanda-t-il.
C’était le Poète qui comptait les jours. Miflin passa une main sur sa tête chauve et acquiesça.
— « Quinze jours exactement. »
Makarva et Dashvara échangèrent un sourire espiègle.
— « Nous lui demandons de chercher quel mot cette fois ? », demanda le premier.
Ils avaient repassé les mots les plus étranges qu’ils connaissaient, mais ils n’étaient pas encore tombés d’accord.
— « Moi, je crois qu’ilawatelk, ce ne serait pas mal », insista Dashvara.
Tandis que Makarva se mordait la lèvre, pas tout à fait convaincu, Tsu cessa de jouer de la flûte.
— « Ilawatelk ? », s’enquit-il, curieux. « Qu’est-ce que c’est ? »
— « Un animal de la steppe », expliqua Dashvara. « C’est une sorte de gazelle, mais en plus petit. Les plus grands mesurent à peine deux pieds. Allez, Mak, il arrive, là. Si tu ne trouves pas de meilleur mot qu’ilawatelk… »
— « Bah, il ne va même pas se donner la peine de chercher dans son dictionnaire », objecta Makarva.
Dashvara attendit patiemment qu’il suggère un meilleur mot et, finalement, Makarva grommela.
— « Va pour ilawatelk », céda-t-il alors que le capitaine se levait pour accueillir l’inspecteur.
Le Rondouillard avait beaucoup changé. Il avait maigri, il avait une apparence moins soignée et les yeux assombris par de profonds cernes. Dashvara se mordit la lèvre, compatissant. Sa première tournée à la Frontière ne semblait pas s’être très bien passée.
Démons, Dash, tu as toujours fait preuve d’autant de compassion ou c’est la tour qui déteint ?
— « Bonjour, inspecteur », fit le capitaine sur un ton affable.
— « Bonjour », fit l’inspecteur en s’arrêtant.
Concentré de nouveau sur son morceau de bois, Dashvara écouta tout d’abord à moitié la conversation que tous deux engagèrent, mais ensuite les paroles du Rondouillard retinrent soudain son attention :
— « Je viens aussi vous faire mes adieux vu qu’à partir de demain je cesse d’être inspecteur frontalier. Un autre inspecteur a été nommé, bien entendu, mais, de toute façon, vous ne le verrez pas s’il est vrai que l’on vous envoie à Titiaka. »
Tous sursautèrent.
— « À Titiaka ? », répéta le capitaine. « Comment sais-tu que nous allons à Titiaka, inspecteur ? »
Le Rondouillard ouvrit la bouche puis la referma.
— « Eh bien », il hésita et baissa la voix comme un comploteur : « C’est du moins ce que l’on m’a raconté. Visiblement, vous avez attiré l’attention d’un puissant commerçant de la capitale. Un certain Atasiag Peykat. Si j’ai bien compris, le Conseil lui devait une faveur et ils lui ont proposé de lui offrir une garde personnelle. Certains doivent sûrement penser que le choix d’Atasiag est risqué, mais je crois qu’il a fait une bonne affaire. En fin de compte, vous avez une très bonne réputation parmi les Condamnés. »
Il s’interrompit, s’apercevant peut-être qu’il enfreignait le silence professionnel des inspecteurs. Atasiag, pensa Dashvara, surpris. N’était-ce pas le même homme que celui qui avait sauvé Tahisran du bateau pirate ?
— « Je vois », dit le capitaine Zorvun. « Merci pour l’information. Bon, tu veux inspecter les lieux plus en détail ou tu es juste venu nous dire adieu ? », demanda-t-il.
Ces derniers jours, ils avaient profité de leur temps libre pour réaliser un nettoyage à fond de la baraque. L’inspecteur allait être impressionné, sourit Dashvara. Cependant, le Rondouillard fit non de la tête.
— « Non. Je vous fais confiance pour maintenir cet endroit en bon état jusqu’à l’arrivée de l’autre peloton. Je ne veux pas m’attarder. »
Le capitaine acquiesça.
— « Et, moi, je ne voudrais pas avoir l’air de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais… ta démission a quelque chose à voir avec l’accueil qu’ils t’ont fait dans les autres tours ? », demanda-t-il affablement.
Le Rondouillard se raidit un peu.
— « Certainement, je crois que ce métier ne me convient pas », se contenta-t-il de répondre. « Je vous souhaite un bon voyage jusqu’à Titiaka, soldats. »
— « Et, moi, je te souhaite de trouver ta véritable vocation, fédéré », fit le capitaine avec franchise.
Dashvara sourit et, voyant que le Rondouillard tirait la bride du cheval pour s’éloigner entre les tentes, il se tourna vers le sac.
— « Tah, tu peux me donner la sculpture qu’il y a à l’intérieur ? » Il vit le sac s’agiter et s’ouvrir un peu pour présenter la sculpture de Bashak. Dashvara soupira. « Non, pas celle-là, celle que j’ai terminée il y a quelques jours. »
“Oh”, dit l’ombre, en fouillant. “Celle-ci ?”
Dashvara sourit quand il vit apparaître une figurine de bois en forme d’aigle.
— « Merci, Tah. »
La sculpture dans une main, il se mit à courir vers le Rondouillard sous les regards étonnés des Xalyas et des fédérés. Il l’avait presque rejoint quand il l’appela :
— « Eh, inspecteur ! »
Le Rondouillard se retourna et s’arrêta, surpris.
— « Oui ? »
Dashvara lui adressa un sourire amical.
— « Je crois que tu oublies quelque chose. Tu te souviens de cette figurine que je sculptais la dernière fois ? »
Le Rondouillard arqua un sourcil.
— « Je m’en souviens, oui. Tu l’as déjà terminée ? »
Dashvara acquiesça avec fermeté et lui tendit l’aigle.
— « Quand je l’ai commencée, je ne savais pas encore quelle forme lui donner, mais quand tu es apparu tu m’as donné une idée. Et j’ai sculpté ça pour toi, inspecteur. »
Le fédéré prit une mine réellement stupéfaite et prit le cadeau dans sa main libre. Il l’examina avant de relever les yeux.
— « C’est un aigle ? »
Dashvara haussa les épaules, souriant.
— « À ton avis ? »
— « Cela en a tout l’air. Il est très bien fait. » Il jeta un coup d’œil à la sculpture, se troubla et se racla la gorge. « Tu veux vraiment me l’offrir ? »
Il semblait incrédule. Dashvara haussa brièvement les sourcils.
— « Cela te semble-t-il si étrange que quelqu’un t’offre quelque chose, inspecteur ? »
Le Rondouillard le regarda dans les yeux quelques secondes et un léger sourire étira alors ses lèvres.
— « Merci, Dash. »
Dashvara réprima un sursaut. Le Rondouillard se souvenait donc de son nom…
— « De rien », répliqua-t-il avec désinvolture. « Au fait, ce que tu as dans la main est beaucoup plus qu’un aigle, inspecteur. C’est le miroir de ton Oiseau Éternel. Quand tu regarderas la sculpture, toi seul pourra voir le reflet, et j’espère que celui-ci guidera tes pas comme l’a fait la sculpture qu’un vieux sage m’a offerte, un jour. »
Le Rondouillard était manifestement ému. Un brave homme, décida Dashvara.
— « Merci », répéta le fédéré. « J’ai entendu parler de cet Oiseau Éternel une fois quand j’étudiais à la Citadelle de Dazbon et… je crois comprendre ce que tu veux dire. » Il marqua un temps d’arrêt et, soudain, il mit la sculpture dans sa poche et retira de son sac le fameux dictionnaire. « Je sais que ce n’est pas la même chose d’offrir un objet qui a été fabriqué avec ses propres mains que d’offrir quelque chose qui a été acheté, mais… j’aimerais que tu le gardes. Ma grand-mère disait qu’il est toujours bon d’avoir un dictionnaire sous la main. Elle était traductrice. »
Dashvara sourit de toutes ses dents et prit le dictionnaire presque avec révérence.
— « Si tu insistes, je le garderai. Merci, inspecteur. »
Ils échangèrent un regard de mutuelle reconnaissance et le Rondouillard inclina la tête.
— « Bonne chance, soldat. »
— « Bonne chance ! », lui souhaita Dashvara.
Il observa le fédéré tandis que celui-ci tirait de nouveau la bride du cheval. Quand il le perdit de vue, il s’intéressa à la couverture du livre. Elle était en cuir vieux et usé, mais les pages étaient en papier de lamitril et en bon état. Ce dictionnaire devait valoir plusieurs dragons, estima Dashvara. Il fallait espérer que personne ne le lui volerait.
Bien, aujourd’hui j’ai donné un morceau de bois à un fédéré et je lui ai parlé de l’Oiseau Éternel. Il eut un sourire moqueur. J’ai toujours su qu’un jour le seigneur de la steppe accomplirait quelque exploit digne d’être conté.
Quand il revint au baraquement, Makarva releva aussitôt les yeux du damier de katutas.
— « Tu es un romantique, Dash », le railla-t-il. « Tu lui as demandé pour l’ilawatelk ? »
Dashvara leva le dictionnaire avec un large sourire.
— « Non, mais j’ai mieux. Et, maintenant que j’y pense, j’ai un autre mot à chercher. » Il s’éclaircit la voix, ouvrit le dictionnaire au hasard et lut : « Roublardise : stratagème inventé par Makarva de Xalya pour berner ses adversaires, en particulier ses frères. Synonyme : makarverie. Antonyme… »
Makarva se précipita sur lui avec un grand éclat de rire et lui prit le dictionnaire des mains.
— « Ne sois pas makarveur ! », le prévint-il. « Alors comme ça le Rondouillard t’a offert ça ? »
— « Antonyme ? », s’enquit Zamoy, avec une intense curiosité. « Quel peut être l’antonyme d’une makarverie ? »
Tandis qu’il s’asseyait de nouveau sur l’estrade, près de Tahisran, Dashvara réfléchit.
— « Une boronerie, peut-être ? Boron, toi, tu ne nous joues jamais de mauvais tours, n’est-ce pas ? »
Les yeux innocents de Boron le Placide brillèrent, moqueurs.
— « Je n’en suis pas si sûr, Dash », avoua-t-il.
— « Comment ? », s’indigna Makarva. « Tu nous as trompés pendant tout ce temps ? »
Les joueurs de katutas protestèrent feignant une profonde déception. Miflin les interrompit en récitant :
Placidement le Placide confesse :
Sans roublardise, le jeu peu intéresse.
Makarva, Dashvara et Zamoy se raclèrent la gorge et échangèrent des regards éloquents. Le premier feuilleta le dictionnaire avec application.
— « Voyons… Trouble du Poète », il chercha, en passant les pages. « Non, ça ne vient pas. À démence poétique, peut-être ? »
— « Cherche à miflinisme », lui conseilla Zamoy.
Devant les sourires irrépressibles de ses compagnons, Miflin soupira en commentant :
En cherchant dans un dictionnaire des mots imaginaires,
Vous ne pourrez faire, mes frères, que des makarveries.
Ils éclatèrent de rire, y compris le Poète. Lorsqu’il reprit son morceau de bois et son poignard, Dashvara aperçut l’expression moqueuse du capitaine Zorvun. Il secoua la tête, riant intérieurement.
Si le capitaine se comporte comme un gamin de cinq ans… que dire de nous ? Mais, comme disait un sage, un homme doit rejeter de l’enfance le mauvais et conserver le bon. Celui qui rejette tout est assommant et celui qui garde tout… eh bien, il finit par être une canaille hypocrite comme tant d’autres.
Au bout de quelques minutes, Dashvara souffla sur son morceau de bois pour faire partir la sciure et il leva les yeux vers la cime des arbres tortueux des marécages. La brume ne partait jamais complètement en Ariltuan.
— « Tahisran ? », demanda-t-il soudain.
“Mm ?”
Il tarda à parler et oublia ce qu’il voulait demander. Il haussa les épaules.
— « Quel âge as-tu ? »
Le silence se prolongea. Dashvara commençait à penser que la question était peut-être un peu indiscrète quand Tah répondit :
“Je ne sais pas, Dash. Un bon nombre d’années. Cela fait longtemps que j’ai arrêté de les compter. De toute façon, je ne vieillis pas.”
Dashvara écarquilla les yeux.
— « Tu es immortel ? »
Il perçut un sourire mental.
“Non,” avoua tranquillement l’ombre. “J’aime à penser que rien n’est immortel. Pourtant, si tu me demandes si je suis capable de mourir de vieillesse, je serais incapable de te répondre. Je ne connais pas la réponse. Pour être franc avec toi, c’est une question à laquelle j’essaie de ne pas trop penser. Quand le temps n’a pas de limites, il n’a plus de sens. Et il n’y a rien de plus déconcertant que quelque chose qui n’a pas de sens.”
Dashvara demeura immobile un instant. Ce que disait l’ombre donnait à réfléchir. Qui pouvait être effrayé par l’immortalité ? Pas un mortel, en tout cas, mais quelle peur était la plus terrible, celle qu’éprouvait un mortel face à la mort ou celle qu’éprouvait un immortel face à l’éternité ? Il sourit, éberlué par ses propres pensées.
Finalement, tu n’es pas le véritable philosophe du groupe, Dash : l’ombre te bat de beaucoup.
Il laissa son poignard sur une planche pour se gratter le cou. Sa main trouva une sorte de bosse et Dashvara sursauta, alarmé.
— « Tsu ! », s’écria-t-il. « Je crois que j’ai une autre tique. »
Le drow cessa de jouer de la flûte et acquiesça sans s’altérer.
— « Entrons. Je vais te l’enlever. »
Avec l’arrivée de l’inspecteur, les Xalyas étaient tous sortis et, à présent, la baraque était totalement déserte. En un rien de temps, Tsu lui ôta le maudit parasite.
— « Qu’est-ce que nous ferions sans toi, Tsu ? », sourit Dashvara. « Parfois je t’envie », avoua-t-il tout en se servant un bol d’eau. « Les parasites ne t’affectent pas, toi. Et en trois ans, tu n’as jamais été malade. »
— « J’ai eu un rhume l’hiver dernier », lui rappela le médecin avec un petit sourire de drow. « La chaleur me fatigue, mais le pire, c’est le froid. »
Il marqua un temps d’arrêt et ses yeux rouges scrutèrent Dashvara pendant que celui-ci buvait. L’eau était agréablement fraîche : ils l’avaient récupérée cette nuit même, pendant une averse.
— « Dash », dit soudain Tsu. « Je voulais te parler de quelque chose. »
Le ton bas et hésitant alarma Dashvara et l’intrigua. Il vit le drow s’asseoir à la table, tripotant sa flûte. Il était nerveux, et ceci était plutôt inhabituel. Dashvara s’assit en face de lui, attentif.
— « De quoi s’agit-il ? »
Tsu tarda à répondre, mais ceci, en réalité, n’était pas si étrange : le drow avait toujours été quelqu’un qui cherchait à ordonner ses phrases avant de les prononcer. Dehors, on entendait les voix des Xalyas et les rumeurs plus lointaines du campement des fédérés. Une mouche se posa à quelques centimètres de la main de Dashvara, mais celui-ci demeura calmement assis et attendit patiemment. Enfin, Tsu laissa sa flûte sur la table, chassant la mouche.
— « Je sais que cela va te paraître une folie », dit-il « mais, dans toute ma vie d’esclave, je n’ai jamais connu un drow libre et je voulais t’avertir que je vais essayer de parler avec un de ces Naskrahs cette nuit. »
Dashvara resta sans voix. Tsu tordit la bouche en un sourire d’excuse.
— « Je crois que je devais t’avertir », insista-t-il. « Au moins toi. »
Dashvara essaya de se reprendre.
— « Tsu », souffla-t-il à voix basse. « Toute la palissade est surveillée par des fédérés. Comment vas-tu passer sans qu’ils te voient ? Et même si tu y parvenais, qui te dit que les drows vont t’accueillir à bras ouverts ? Dans la steppe, nous étions tous humains, et regarde comme nous nous battions toujours les uns contre les autres. Que tu sois un drow ne signifie pas que tous les drows vont t’accueillir comme un… », il s’interrompit, se rendant compte qu’il dérivait. Tu lui donnes des arguments stupides parce que tu as peur de le perdre, n’est-ce pas ? Tu ne veux pas l’aider à retrouver sa liberté. Toi, ce que tu veux, c’est qu’il reste avec toi pour qu’il continue à jouer de la flûte et à t’enlever les tiques. Avoue-le, Dash. Tu te comportes comme un égoïste. Pour une fois que Tsu trouve la possibilité de fuir et de retourner avec son peuple, voilà que tu essaies de le convaincre pour qu’il ne s’en aille pas. Difficile d’être plus infâme.
Il soupira.
— « Désolé, Tsu. Tu as raison. Tu devrais essayer. Ces drows t’accueilleront très bien, sûrement. C’est la chance de ta vie. Tu ne dois pas la laisser passer. » Il croisa ses yeux rouges et les soutint avec décision. « Tu as un plan ? »