Kaosfantasy. Moi, Mor-eldal, Tome 1: Le voleur nécromant
Quand je revins à la Tanière, Rolg n’était pas là. C’était déjà l’après-midi et je devinai qu’il devait être dans quelque taverne à jouer aux cartes ou en train de faire sa promenade habituelle pour « dégourdir sa patte boiteuse ». Je fis la sieste et je la fis si bien que, lorsque je me réveillai, mon maître me secouait l’épaule et je l’entendis me dire :
— « Réveille-toi, Draen. Alors, comment tu te sens ? »
J’ouvris les yeux et m’étirai en répondant :
— « En pleine forme ! On y va déjà ? »
Yal secoua la tête.
— « Non, pas encore. À minuit, dans une heure. Et, à trois heures, on entrera dans l’édifice. Je t’ai apporté le dîner, tu as faim ? »
— « Je meurs de faim ! », confirmai-je. C’est qu’à part les biscuits du matin, je n’avais rien mangé.
J’engloutis presque sans mâcher le pain au fromage et l’orange, tandis que Yal se laissait tomber sur une chaise et commentait :
— « Aujourd’hui, ça a été une journée infernale. Le patron de l’imprimerie nous a fait travailler jusqu’à neuf heures. À la fin, j’ai cru que j’allais devoir inventer une excuse pour sortir à temps. »
— « Pourquoi y’avait tant de travail ? », demandai-je, la bouche pleine.
— « Oh. Des tas de choses, des formulaires urgents et je ne sais quelles autres commandes. Eh, doucement, Mor-eldal, mâche sinon tu vas t’étouffer. »
Je roulai les yeux, mais je mangeai plus lentement et demandai :
— « Où est-ce qu’il est, Rolg ? »
— « Un vieil ami à lui est malade et il est allé chez lui pour en prendre soin », expliqua Yal.
Je pris un air compréhensif et m’apitoyai :
— « Cette Froide, c’est pire que la faim. Dis, Yal, comment on va faire pour entrer dans la Bourse du Commerce ? »
Les yeux de Yal sourirent et scintillèrent.
— « Par la coupole. »
La coupole, me répétai-je. Et j’écarquillai les yeux.
— « Le toit rond d’en haut ? Et personne va nous voir ? »
Yal haussa les épaules.
— « Korther a tout planifié. Il sait où sont les pièges, comment les désactiver et… enfin, nous, nous n’avons pas à nous préoccuper de quoi que ce soit. »
Je fronçai les sourcils.
— « Mais, alors… nous, qu’est-ce qu’on va faire ? »
Yal me regarda, l’air amusé.
— « Korther ouvrira le chemin, moi, je te descendrai d’en haut avec une corde et, toi, Mor-eldal, tu voleras la Wada. »
Je sursautai.
— « Moi ? »
Je ne parvenais pas encore à très bien comprendre ce qu’il attendait de moi, mais l’idée d’être descendu par une corde depuis une coupole aussi haute me fascinait. Je continuai à mâcher de plus en plus lentement. Yal me sourit.
— « Ne t’inquiète pas : ce sera un jeu d’enfant. Mais, si les choses tournent mal, rappelle-toi le dicton des voleurs. »
J’acquiesçai fermement.
— « Qui fuit à temps pourra voler demain », récitai-je. Et je frappai la table de la main en clamant : « En avant ! Volons la Wada de cet embauche-sicaires ! »
Yal sursauta et siffla :
— « Parle moins fort, par tous les Esprits ! »
Je lui adressai une moue innocente suivie d’un sourire enthousiaste et je terminai les quartiers d’orange.
Quand nous entendîmes les douze coups de cloche, Yal prit son sac avec la corde, nous sortîmes et nous nous rendîmes au parc qui se trouvait juste devant l’Hôpital de la Passiflore, dans le quartier de Riskel. Nous passâmes devant la Bourse de Commerce, et Yal m’attrapa par le cou pour m’empêcher de contempler l’édifice avec trop d’intérêt. Comme cette après-midi avait été printanière, la neige avait totalement fondu et, dans la Rue des Artisans, il y avait encore du monde qui se promenait. Cependant, dans le Parc de la Passiflore, tout était sombre et désert.
Le Grand Temple venait de sonner la première cloche quand Yal s’assit sur un banc et je l’imitai.
— « Et maintenant ? », murmurai-je.
Il répondit :
— « On attend. »
Nous attendîmes donc et, pendant un bon moment, avant de voir apparaître une silhouette sur l’étroit chemin. Ce n’était pas un garde : sinon il aurait porté une lanterne.
— « Yal ? »
— « M’sieu », répliqua mon maître. Et il se leva ; aussi, je fis de même.
— « Vous avez apporté des cagoules, j’espère », chuchota le kap.
— « On les a », assura Yal.
Il y eut un silence pendant lequel Korther semblait réfléchir. Alors, il se tourna vers moi, et je crus deviner un sourire dans l’obscurité.
— « Alors, cette grippe, galopin ? »
— « Balayée », assurai-je. « Alors… on y va ? »
Korther se tourna pour scruter le fond de l’allée et murmura :
— « Quand tu seras à l’intérieur, Draen, ne touche à rien sans me demander la permission sinon je te mets sur un bateau et je te vends à un esclavagiste tassien… sans te demander la permission, tu m’as compris ? »
Je le regardai d’abord avec horreur, puis je fis une moue ennuyée.
— « Oui, m’sieu. »
— « Bien. » Il nous fit signe au milieu des ombres : « Suivez-moi de loin. »
Il s’éloigna et nous le suivîmes. Nous traversâmes la Rue des Artisans déjà presque déserte et nous arrivâmes devant la façade arrière de la Bourse de Commerce. Je jetai un coup d’œil derrière moi et… l’instant d’après Korther avait disparu.
— « Où… ? »
Yal marmotta, m’imposant silence, et, après avoir laissé passer un groupe d’ivrognes qui chantaient, il agrippa une saillie et grimpa jusqu’à la balustrade d’un long balcon de la Bourse du Commerce. Je m’empressai de le suivre et, quand j’atterris, je vis Korther tapi près d’une porte du balcon. Il avait quelque chose dans la main, quelque chose qui émit un léger éclat qui m’intrigua. Cependant, quand je voulus m’approcher pour voir, la porte s’était déjà ouverte.
Silencieux comme des chats, nous pénétrâmes dans une pièce dans le noir. Cette nuit, il n’y avait ni Lune, ni Gemme, ni Bougie et la lointaine lumière des réverbères parvenait à peine à entrer. Korther lança un très léger sortilège harmonique de lumière et se dirigea vers l’unique porte de la pièce. Il sortit une clé, l’examina, secoua la tête, en prit une autre, l’introduisit dans la serrure et la fit tourner. Quelques instants après, nous parcourions un luxueux couloir comme si nous étions les maîtres de cette imposante maison. Korther semblait la connaître par cœur. Il nous guida vers une autre porte, qu’il ouvrit, et il nous fit monter des escaliers de service. Nous grimpâmes au moins trois étages avant que les marches ne s’arrêtent. Arrivés là, les mouvements de Korther se firent plus lents et consciencieux. C’est que, comme je le constatai, il n’y avait pas d’alarmes uniquement sur les portes : il y en avait aussi sur le sol. Korther les désactivait pas à pas, jusqu’au moment où il nous fit entrer dans un énorme bureau avec une écritoire qui semblait faite pour dix personnes. Il nous ouvrit une fenêtre et murmura à Yal :
— « Tu as un appui là et un autre plus haut. Attache-toi au cas où. Je te détacherai d’en bas. Quand tu arrives à la coupole, brise le vitrage qui est juste derrière la statue du Dragon de la Fortune. Tu m’as compris ? »
Yal acquiesça.
— « Oui. »
Je crus percevoir une certaine nervosité dans sa réponse. Korther lui tapota l’épaule.
— « Alors au travail. »
Yal s’attacha fermement, il mit ma casquette dans le sac, au cas où elle m’échapperait, et il me dit :
— « Attends ici. Après, Korther va t’attacher, et je t’aiderai à monter. »
Avec une certaine appréhension, je le vis disparaître par-dessus le bord de la fenêtre. Je voulus regarder, mais Korther m’en empêcha jusqu’à ce que la corde se soit tendue. Alors le kap dénoua la corde et la fixa autour de moi avec rapidité mais solidement.
— « Utilise les ombres et monte silencieusement », me dit-il.
Je m’enveloppai d’ombres harmoniques et je grimpai sur le rebord. Je fus stupide : je regardai en bas. Et en voyant le sol si loin, j’eus si peur que je fermai les yeux et bredouillai en caeldrique une berceuse que me chantait mon maître autrefois :
Survivant,
N’aie pas peur.
L’orage s’en va.
Je suis là avec toi.
N’aie pas peur.
L’orage s’en va déjà.
Dors, mon enfant.
Je sentis la corde se tendre et je cherchai rapidement une saillie sans cesser de me répéter la berceuse. Pour ainsi dire, les derniers mètres, c’est Yal qui me hissa. Quand j’arrivai en haut, il me siffla :
— « Y’en a pas deux comme toi, Mor-eldal. Tu veux bien te taire ? Je parierais un siato que Korther t’a entendu parler dans la langue des morts. »
Très pâle, je cessai de marmonner ma chanson et je jetai un regard autour de moi. Un bord de peut-être un mètre de largeur entourait toute la coupole et, à intervalles réguliers, se dressaient les majestueuses statues de la Bourse de Commerce. Yal détacha la corde d’une de celles-ci et indiqua :
— « Le Dragon de la Fortune est juste là. » Je me penchai près de lui devant l’un des vitrages de la coupole. Tandis qu’il sortait ses instruments, j’entendis mon maître chuchoter : « Sari… Qu’est-ce qu’elle raconte, cette chanson ? On aurait dit un abracadabra sinistre. »
Je grimaçai et, comme je ne répondais pas, Yal se tourna vers moi, intrigué, et je me raclai la gorge.
— « C’est une berceuse que me chantait mon maître quand j’étais petit », répondis-je.
Yal souffla doucement et se concentra pour briser le verre. Je l’aidai à renforcer son sortilège de silence : celui-ci consistait sans plus à calmer les ondes de son et à les réduire à un petit espace. Nous parvînmes à ôter le panneau de verre et Yal me murmura :
— « Les ombres, Mor-eldal. N’oublie pas. »
Je m’entourai de nouveau rapidement d’ombres harmoniques car, malgré tout, les lumières de la ville pouvaient être traîtresses. Pendant qu’il attachait la corde au Dragon de la Fortune, je passai la tête par le trou. On ne voyait rien. Comment allais-je faire pour trouver la Wada dans cette obscurité ? Je n’étais jamais entré dans cette salle, mais je l’avais vue de l’extérieur et je savais qu’elle était gigantesque. Même avec une lumière harmonique, je pouvais passer des heures à la chercher. À moins que Yal et Korther ne sachent exactement où elle se trouvait, ce qui était très probable.
Quand Yal revint, il m’attacha, lima le verre pour que la corde ne s’abîme pas et me murmura :
— « Nous attendons le signal. Korther est descendu s’assurer que le veilleur a pris le sédatif. »
Visiblement, celui-ci l’avait pris parce qu’un moment plus tard, Yal perçut le signal d’une lumière harmonique clignotant depuis la salle du bas.
— « Maintenant, c’est à toi, sari. T’inquiète pas, tu ne vas pas tomber : tu es bien attaché. Écoute. Je vais te descendre de quelques mètres. Quand j’arrête de te descendre, commence à te balancer, vers le côté où je suis. C’est là que se trouve la Wada, dans un creux du mur ; on la reconnaît tout de suite. Tu auras probablement besoin de plusieurs tentatives. Ne perds pas ton calme. Quand tu trouveras la Wada, tu devras être très prudent : d’après ce que sait Korther, il n’y a pas d’alarmes dessus, mais sois sur tes gardes. Normalement, elle est suspendue à un simple crochet. Attache-la avec la corde qui te reste, comme ça elle ne tombera pas. Et prends ce couteau, au cas où : si la Wada est attachée à autre chose, tu coupes avec ça. Si c’est du bois ou même du fer, ça marchera, mais fais attention en l’utilisant : c’est très tranchant. Quand tu auras la Wada, tu te laisses tomber : moi, je surveillerai, t’inquiète. Et tu m’envoies un signal avec trois lumières rapides pour confirmer que tu veux que je te remonte. Tu as compris ? »
Je déglutis et acquiesçai.
— « Je crois. »
Je l’entendis soupirer.
— « Eh bien, vas-y. »
Je passai par le trou avec la corde tendue et je descendis petit à petit dans le noir. Cela faisait une drôle d’impression de descendre de la coupole de la Bourse du Commerce par une corde, surtout en sachant qu’il me restait des mètres pour arriver en bas.
— « J’vois rien », murmurai-je.
Heureusement, au bout d’un moment, je parvins à apercevoir certaines formes. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était suffisant pour savoir que je n’étais pas dans les Souterrains à mille mètres sous terre.
Soudain, je cessai de sentir les vibrations de la corde et je compris que je ne descendais plus. Les yeux grands ouverts, je commençai à me balancer vers l’endroit que m’avait indiqué Yal, mais je ne le faisais pas avec assez de décision et je restais à des lieues de ce qui me semblait être le mur. Au bout d’un moment, j’entendis un sifflement, quoique je ne sache pas s’il provenait d’en haut ou d’en bas. Alors j’inspirai profondément et j’expirai :
— « Courage, Mor-eldal, tu peux le faire, allez, allez… »
Je me balançai avec plus de force et je touchai enfin le mur avec mes pieds. J’eus besoin de trois tentatives avant de m’accrocher à quelque chose. Se pouvait-il que ce soit la Wada ? Pour m’en assurer, je lançai un sortilège très timide de lumière harmonique et j’entendis un autre sifflement. Cette fois, cela venait d’en bas, pas de doute. Korther était en train de perdre patience, devinai-je. En tout cas, ce que j’entrevis m’assura que l’objet auquel je venais de m’agripper était bien la Wada : c’était une petite statue en or en forme de femme-manticore avec deux pierres précieuses dans les yeux et encore plus de gemmes incrustées par-ci par-là. Je me cramponnai au totem et déplaçai la lumière harmonique vers le bas. Il y avait un crochet, effectivement, et aussi… un sortilège sur ce même crochet.
Je fronçai les sourcils et, après une hésitation, je posai ma main droite sur le crochet. À ma grande surprise, je reconnus le tracé : c’était un piège anti-vol simple qui, en s’activant, donnait une terrible décharge. J’allais la défaire, mais je réfléchis et je la désactivai simplement car, d’après Yal, cela faisait bien plus professionnel. Franchement, pensai-je, ahuri, j’étais suspendu à une corde à un mille du sol et je me mettais à penser à l’art professionnel ? Démons.
Je soulevai la Wada, non sans une certaine difficulté, car elle était assez lourde. Heureusement, elle n’était pas très grande. Non sans mal, après quelques secousses, je la dégageai du crochet, l’attachai à la corde, la serrai contre ma poitrine et, finalement, sans prendre le temps de trop réfléchir, j’écartai le pied du crochet avec lequel je me tenais encore au mur. Je tombai. Ou du moins au début. Puis la corde se tendit, et ma respiration se bloqua d’un coup avant de reprendre un rythme plus accéléré. Je mis un moment à me rappeler du pas suivant : le signal.
Sans lâcher la Wada, je réalisai trois sortilèges de lumière de suite, et mon cœur fit un bond dès que la coupole commença à se rapprocher. Je passai enfin par le trou et, quand mes pieds touchèrent, en haut, la pierre solide du rebord, mes jambes fléchirent et je m’empressai de me mettre à quatre pattes, quoique toujours attaché. Yal me demanda :
— « Tout s’est bien passé ? »
— « Tout s’est bien passé », répondis-je, avec plus d’assurance que celle que je ressentais.
Avec une rapide précision, Yal détacha la corde du Dragon de la Fortune, l’attacha à la statue juste au-dessus de la fenêtre de la pièce par laquelle nous étions montés et il me descendit avec la Wada. Korther m’attendait déjà à l’intérieur. Il me libéra, mit à l’abri l’objet volé dans son propre sac et attacha la corde. Quelques instants après, mon maître atterrissait à l’intérieur.
— « On ne vole rien dans les autres pièces ? », murmura Yal.
— « Rien d’autre », affirma Korther. « Je suis venu chercher une vengeance : pas de l’argent. »
Je ne sus si le croire, parce que j’avais vu que son propre sac était un peu plus gonflé même avant qu’il n’y ait mis la Wada… Cependant, son ton de voix avait l’air convaincant. Yal ne protesta pas : il rangea la corde, me rendit ma casquette, et nous redescendîmes jusqu’au balcon du premier étage sans aucun problème. Korther récupéra le couteau, il donna une tape amicale à Yal et murmura :
— « Bon travail, les gars. »
Et, d’un saut, il passa par-dessus la balustrade et disparut dans les ombres d’une rue. Quelques instants après, Yal et moi descendîmes aussi et prîmes la direction du quartier des Chats. Je sentis la tension disparaître presque aussitôt : nous étions maintenant en sécurité. Et en plus, nous avions accompli notre mission.
Nous passions par l’Esplanade d’un pas tranquille quand Yal laissa échapper :
— « Par les Quatre Esprits de l’Aube… » Et, dans un murmure presque inaudible, il me dit à l’oreille : « Tu te rends compte, sari ? Ça, c’est le plus grand vol d’Estergat depuis des années. D’accord, on ne va pas en tirer grand-chose, parce que je devais déjà une faveur à Korther, à cause des études qu’il m’a payées. Mais maintenant : finies les dettes ! » Il me sourit largement. « Et tu ne sais pas à quel point un saïjit peut se sentir heureux sans dettes. »
Je lui rendis son sourire et, comme nous amorcions la descente par l’Avenue de Tarmil, une subite idée me vint à l’esprit et je fis un bond.
— « On va fêter ça ? »
— « Le fêter ? » Yalet s’esclaffa tout bas. « Eh bien, pourquoi pas ? Comment veux-tu le fêter ? »
Je me mordis la lèvre et suggérai :
— « Avec des biscuits au beurre ? »
Yal, cette fois, rit de bon cœur.
— « Je t’en achèterai demain matin », promit-il. « Mais n’y prends pas trop goût, parce qu’ils sont chers. Ah, au fait, je suppose que, maintenant que tu es remis, tu vas retourner chez Miroki Fal. »
Toute ma joie se retrouva au fond d’un puits. Je poussai un long soupir.
— « Pfff… Je dois vraiment y revenir ? »
— « C’est si terrible ? », se moqua-t-il.
Je haussai les épaules.
— « Non. Mais le Grippe-clous est… ch’sais pas, c’est pas un mauvais type, mais en réalité il est aussi grippe-clous que ses amis Shudi, Dalvrindo et compagnie. Ces gens-là, l’or leur sort par les oreilles, et ils ont la main aussi collante que la colle vélirienne. C’est ce que m’a dit Yerris, et c’est vrai. Et bon, Rux… il a bon cœur, mais il est plus sec qu’un os cramé. » Je conclus : « En fait, je préfère mille fois être avec mes amis ou même à La Rose du Vent. Je peux vraiment pas attendre quelques jours de plus ? J’ai volé la Wada », ajoutai-je comme argument de poids.
Yal grogna.
— « Parle plus bas, sari… C’est bon », céda-t-il. « Je lui dirai que tu as besoin de deux jours de plus de repos. Mais qu’il ne te voie pas en train de courir dans les rues, sinon il se demandera quelles sont ces façons de se reposer. Et le Jour-Jeune tu y retournes sans faute, hein ? Allez, ne te plains pas : tu ne te rends pas compte de tout ce que tu as appris avec ce travail. Tout ne s’apprend pas dans la rue. »
Je pris un air sceptique, mais je ne répliquai pas. Je frottai ma main gauche à cause du froid et la mis dans ma poche. Je sentis soudain comme si quelqu’un me jetait un seau d’eau glacée sur la tête. Ma plume, pensai-je, éberlué. Ma plume jaune. Elle n’était pas dans ma poche. Où avait-elle pu tomber ?
Je jetai un coup d’œil discret à Yal tandis que nous marchions, mais je n’osai rien lui dire. Peut-être que je l’avais fait tomber dans la rue, le matin, en vendant les journaux, ou… ou alors dans la salle de la Bourse du Commerce.
— « Bravo, Mor-eldal », murmurai-je en caeldrique.
Yal me regarda.
— « Tu as dit quelque chose ? »
Je secouai la tête. Après un silence, je demandai à voix basse :
— « Élassar. Si on s’était fait prendre, ils nous auraient envoyés en prison, n’est-ce pas ? »
— « Euh… Oui, sari. Je dirais même qu’ils nous auraient envoyés aux travaux forcés. Pendant des années. Mais tout s’est bien passé et, toi, tu t’es débrouillé comme un chef, alors demain je t’achèterai ces biscuits pour fêter ça, hein ? »
Je m’aperçus qu’il me souriait et je lui rendis un sourire hésitant qui se raffermit au fur et à mesure que le souvenir des biscuits me remontait le moral. Bah, me dis-je. La plume ne pouvait pas être tombée dans la Bourse du Commerce et, si c’était le cas, qui pourrait la reconnaître ? Yerris, mais il n’était pas là et, en plus, c’était un Daguenoire. Manras, Dil… et quelque autre crieur de journaux. Personne d’autre. Conclusion : tout avait marché comme sur des roulettes.