Kaosfantasy. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies
Nous contournâmes un grand lac et grimpâmes par des chemins escarpés avant de retrouver le Fleuve Noir et de le remonter le long d’une rive couverte de sable. Hormis quelques tronçons difficiles, la journée se passa tranquillement. Durant des heures, je restai à la queue de la caravane à parler par bréjique avec Yodah et à répondre à ses questions sur mes impressions au sujet de Kala. Il mêlait toutes sortes de questions, demandant si nous étions capables de contrôler le corps en même temps, quels étaient nos points communs et nos divergences… Quand Yodah s’intéressa au point de vue du Pixie, je laissai volontiers celui-ci répondre et contrôler le corps pendant que je me concentrai sur mon orique et sur mon diamant de Kron.
Ce ne fut qu’après la pause que je réussis à me débarrasser de lui, quand Yanika lui demanda des précisions sur je ne sais quel sortilège bréjique et tous deux se mirent à causer entre eux par voie mentale comme deux professionnels, étrangers à leur entourage. Je ne les entendais pas, mais, vu l’aura de Yanika, celle-ci prenait plaisir à la conversation. C’était étrange de les voir rire et souffler sans entendre le moindre mot, mais cela n’avait pas l’air de les déranger. À un moment, je sentis que l’aura se troublait et se réjouissait à la fois, et je me tournai pour voir Yanika empourprée. Je plissai les yeux et foudroyai Yodah. N’avait-il pas dit que cela ne le dérangeait pas d’attendre ?
Je soupirai et rattrapai Jiyari, Yéren et Reyk. Nous avancions à côté d’une roulotte chargée de pèlerins et, à un moment, je vis Zélif passer la tête à l’extérieur, la mine ennuyée.
— « Si seulement je n’avais pas marché sur ce morceau de verre ! », se plaignit-elle.
— « Réjouis-toi », lui dit Yéren, « toi, tu n’as pas à marcher. Moi, je commence à en avoir assez de mettre un pied devant l’autre. »
— « Marcher est bon pour la santé », cita Zélif, un éclat moqueur dans ses yeux bleus. « N’est-ce pas ce que tu as l’habitude de dire ? »
Le guérisseur soupira.
— « Oui. Mais ça… ce n’est pas marcher sur du plat comme sur la plage de Firassa. Va savoir combien de centaines de mètres nous avons déjà grimpés depuis que nous sommes partis de Kozéra. »
— « Et on n’a pas fini de grimper… », dis-je. « Ce plafond s’élève bien plus haut, vous avez remarqué ? La lumière rouge de la Cascade de la Mort vient d’apparaître. Vous la voyez ? »
— « Moi non ! », se plaignit Zélif, se tordant pour voir devant. Elle était assise à l’arrière de la roulotte.
Yéren souffla.
— « Cette lumière ? Celle qui est tout en haut ? »
— « Oui. Elle est située vers le milieu de la cascade. C’est une roche-flamme. Elle émet très peu de lumière, mais on la voit de loin. »
— « Le milieu de la cascade ? Tu veux dire que ce n’est pas le sommet ? », balbutia le guérisseur, abasourdi.
Je souris.
— « Eh bien non. »
— « Santé céleste », murmura Yéren.
— « Il reste encore longtemps pour arriver au sanatorium ? », demanda Zélif.
Je haussai les épaules.
— « Je ne sais pas. En fait… je n’avais jamais vu la Cascade de la Mort », avouai-je.
Mais maintenant je commençais à la voir. Et, au fur et à mesure que nous avancions le long de la rive du Fleuve Noir, le fracas se fit de plus en plus fort avant de se stabiliser.
— « Pourquoi donc ont-ils construit un sanatorium dans un lieu pareil ? », grogna Reyk, ne s’adressant à personne en particulier.
— « Ça, c’est parce que… », commença à dire Jiyari.
Mais Yéren et Zélif avaient aussi commencé à expliquer et, finalement, Jiyari et Zélif laissèrent la parole au guérisseur. Celui-ci sourit, se frottant le cou.
— « Bon… En fait, il a été construit ici pour plusieurs raisons. Il se trouve à mi-chemin entre Kozéra et la Forêt de Ribol, un endroit où, dit-on, poussent toutes les plantes curatives du monde. De plus, les Waris racontent que c’est là que le grand Dogoyaba, dieu de l’Eau et de la Fortune, fut recueilli par Nééka, alors qu’il était mortellement blessé, et qu’une larme de celle-ci le ramena à la vie. C’est pourquoi l’on dit que la vie naît dans la forêt, descend par le Fleuve Noir, sombre dans la Cascade de la Mort et renaît. »
Pendant que Yéren continuait de parler du sanatorium où nous nous dirigions, je remarquai le regard impressionné de Jiyari.
— « Par Tatako ! », dit-il quand le guérisseur se tut. « Où as-tu appris tant de choses ? »
— « Oh… J’ai lu un très bon livre sur la vie de Dogoyaba », expliqua Yéren.
Aussitôt, Jiyari se démoralisa.
— « Oh… En lisant. »
J’éclatai de rire.
— « Jiyari est allergique à la lecture », expliquai-je.
— « Mais raconté comme ça », dit Jiyari avec entrain, « raconté comme ça, le savoir est impressionnant ! »
Le guérisseur rit, amusé. Le blond secoua la tête.
— « N’empêche que… je pense quand même que je ne suis pas fait pour apprendre. » Il pencha la tête, les yeux rieurs. « Ma mémoire n’est pas faite pour ça. Et les livres m’ont toujours… fait un peu peur. »
— « Peur ? », s’étonna Yéren.
— « Cela s’explique », intervins-je. « Quand il était petit, son maître l’a frappé avec les Saintes Écritures et, depuis, il est traumatisé. »
— « Ne t’invente pas d’histoires ! », protesta Jiyari.
— « Comment sais-tu que je les invente si tu ne t’en souviens pas ? », le taquinai-je.
Le Pixie souffla et se vengea, m’attrapant par le bras et me disant sur un ton doucereux :
— « Je te pardonne si tu me consacres plus de temps cet o-rianshu, Grand Chamane. »
Je décidai d’entrer dans son jeu et lui adressai un sourire mielleux.
— « Quand tu voudras, Champion. »
Jiyari écarquilla les yeux… et nous nous esclaffâmes. Kala grogna sourdement.
“Ne flirte pas avec mon frère, toi. Laisse-moi maintenant, c’est mon tour,” ajouta-t-il.
Je lui laissai le contrôle du corps. Peu après, nous quittâmes la rive du Fleuve Noir et commençâmes à avancer sur un chemin plus entretenu, au milieu d’arbres aux feuilles rouges. Nous ne tardâmes pas à voir apparaître l’édifice le plus haut du sanatorium, au pied de la Cascade de la Mort. Il était en marbre blanc, avec de nombreuses fenêtres, pour que les pèlerins et les malades en traitement puissent contempler la caverne et la cascade. Quand nous sortîmes du bosquet rouge, j’aperçus la palissade avec les diverses terrasses des maisons au pied de l’édifice principal. Le chemin se rétrécissait à tel point que tous ceux qui allaient à pied durent se situer en queue de procession pour laisser passer les roulottes. Nous marchions derrière et, quand nous atteignîmes la palissade, la place s’emplissait déjà de voyageurs qui descendaient des véhicules.
Tandis que Kala suivait les autres par un chemin qui montait, je remarquai que beaucoup de ces petites maisons étaient en réalité des dortoirs pour les patients du sanatorium. Nous croisâmes un bon nombre d’infirmiers avec des tuniques mauves. Bien que le sanatorium soit à l’origine consacré à la Jouvencelle, beaucoup d’infirmiers portaient sur le visage le tatouage de Mahura, la déesse de l’Air et de l’Univers, d’autres portaient celui de l’Ancienne Mosoldabir, d’autres celui de Sayiro de la Nature. En définitive, ce lieu n’était pas celui d’une seule divinité mais un véritable paradis de la guérison où se réunissaient des guérisseurs de toutes croyances, races et cultures. Je commençai à mieux comprendre la croissante excitation de Yéren. Le drow albinos souriait tout seul, ému.
“Nous allons à un endroit particulier ?” demandai-je, surpris, en voyant que nous continuions à monter.
“Tu n’as pas écouté ?” s’impatienta Kala. “Yéren a dit qu’il voulait voir la Fontaine de Jouvence.”
J’arquai mentalement un sourcil. La Fontaine de Jouvence ? À cet instant, je vis passer un vieil homme qui avait passé de loin la centaine et je commentai :
“Eh bien, ça n’a pas l’air d’être très efficace.”
Kala lâcha un gros rire et, recevant des regards étonnés de plusieurs passants, je soupirai.
“Kala… J’ai entendu dire que le sanatorium avait une section spéciale pour les déments. S’il te plaît, ne tente pas le diable.”
Kala se mordit les lèvres, luttant pour ne pas sourire, et répliqua :
“Pour une fois que c’est moi qui me fais remarquer…”
Je roulai les yeux et, tentant de faire abstraction du fracas de l’eau de la cascade, je concentrai de nouveau mon attention sur le diamant de Kron. Cependant, ma concentration ne dura pas longtemps car, à ce moment, je me rappelai une des questions banales de Yodah, ce matin-là, et mes pensées dérivèrent. “Quelle est votre couleur favorite ?” avait-il demandé. Et j’avais répondu : “Eh bien… je n’en ai pas.” Mais Kala, lui, avait répondu : “Le gris.” Tout en remontant la rue avec les autres, je méditai cela. Yanika aimait le blanc parce que, d’après elle, c’était la couleur de la vie et des émotions.
“Kala ?” l’appelai-je. “Je peux te poser une question ? Pourquoi as-tu dit que ta couleur préférée était le gris ?”
Kala arqua les sourcils.
“Eh bien… Parce que c’est la couleur des nuages quand il pleut.”
Mar-haï, la raison était encore plus simple que celle de Yanika. Après un silence, Kala demanda :
“Pourquoi, toi, tu n’as pas de couleur préférée ?”
La réponse me paraissait évidente et j’avais déjà expliqué pourquoi à Yanika.
“Parce que tu peux associer une couleur avec quelque chose de positif ou de négatif, tu peux penser une chose à un moment et une autre très différente l’instant d’après… C’est pourquoi cela n’a pas de sens pour moi d’avoir une couleur préférée,” réfléchis-je. “Et c’est pour cela aussi que je trouve… incompréhensible qu’on puisse justifier que sa couleur préférée est le gris juste parce que les nuages chargés d’eau sont gris.”
“Tu veux dire que ce n’est pas une bonne raison ?” s’offensa Kala.
Je soufflai mentalement.
“Qu’est-ce qui est bon ou mauvais ? C’est une raison, c’est tout. C’est juste que, moi, je suis incapable de prendre une décision pour de tels détails, parce que cela m’est totalement égal que ce soit une chose ou l’autre. Il est clair que Yodah a voulu me faire penser à nos différences, mais… quelle est son intention ? Veut-il que je parvienne à partager le Datsu avec toi ? Ou que j’apprenne à te connaître plus à fond ?”
Kala fit une moue ennuyée.
“Tu me donnes le tournis avec tant de papotage stupide. Tu dis que tu ne sais pas prendre des décisions pour les détails ? Sottises. Ne préfères-tu pas les zorfs aux Yeux de Sheyra ? Ne préfères-tu pas la chaleur au froid ?”
“Ce ne sont pas précisément des détails,” soufflai-je.
Kala émit un petit rire moqueur.
“Ah non ? Je me rappelle qu’une fois, Yanika avait dit que les rubans rouges dans mes cheveux nous donnaient belle allure… C’est pour ça qu’ensuite, tu nous en as acheté des rouges. Pas vrai ? Enfin, voilà : chacun décide si quelque chose est un détail ou pas. Pas vrai ?”
Fichtre… Il allait s’avérer que Kala avait raison. Soudain, Kala trébucha sur un des pavés et il tomba la tête la première, poussant un grognement de surprise. Je parvins à amortir un peu la chute avec l’orique, mais je sentis malgré tout la douleur dans un des coudes quand celui-ci heurta le sol. Attah…
“Par exemple, pour toi,” grommelai-je, “faire le ridicule est un détail, n’est-ce pas ?”
Nous nous relevâmes au milieu des questions inquiètes de mes compagnons et des regards de quelques pèlerins. Pour comble, deux infirmières nous assaillirent, préoccupées, en demandant :
— « Tu vas bien ? Tu t’es fait mal ? »
Kala s’agita nerveusement. L’une d’elles, s’apercevant qu’il tenait son coude, tendit une main en disant :
— « S’il te plaît, laisse-moi voir. »
Elle le dit avec une telle douceur que Kala se détendit et dévisagea son visage de sibilienne, aussi grisâtre que le nôtre, tandis qu’il la laissait retrousser son ample manche. Kala bredouilla :
— « Je vais bien. Ça ne fait pas mal. Je suis dur comme le métal. »
Y croyait-il encore ? L’infirmière plongea ses yeux bleus et souriants dans les miens.
— « Sûrement. C’est une petite égratignure. Je vais la désinfecter et y mettre de suite un coton, d’accord ? »
Elle était si douce que Kala, subjugué, acquiesça comme un enfant obéissant. L’infirmière souriait, sortant un flacon désinfectant de sa poche.
— « Ça va piquer », avertit-elle, tandis qu’elle agrippait mon coude, « mais, comme on dit, il faut souffrir pour guérir, n’est-ce pas ? »
Nous n’avions pas reçu trois gouttes quand, à ma stupéfaction, Kala se jeta en arrière et recula en soufflant :
— « Non ! Je ne veux plus jamais être soigné… Jamais… »
Je compris ce qui se passait sur-le-champ. Je sifflai et luttai pour reprendre le contrôle du corps, mais Kala ne voulait pas : il était trop effrayé.
“Écoute, Kala ! Ce n’est pas un Masque Blanc. Tu es aveugle ou quoi ?”
Kala respirait précipitamment. Attah, Jiyari était plus traumatisé que Kala, mais celui-ci ne l’était guère moins…
Alors, je sentis une main se poser sur mon épaule droite, et une autre agripper mon bras gauche. Jiyari. Et Yanika. L’aura de celle-ci était inquiète, mais, par-dessus cette inquiétude, régnait contradictoirement une douce sérénité qui calma Kala en quelques secondes.
“Tu nous donnes en spectacle,” marmonnai-je.
Cependant, les infirmières ne me regardaient plus, moi ; elles regardaient Jiyari. Je ne sais pour quelle raison, la peau de celui-ci était devenue grise et ses yeux étaient rouges sur fond noir comme les miens. Il ne semblait pas encore s’en être rendu compte, contrairement à mes compagnons. Yéren clignait des paupières, en murmurant :
— « Une mutation contagieuse ? »
Zélif regardait le Pixie blond fixement, l’air de penser : lui aussi ? Reyk avait les sourcils froncés quand il demanda :
— « Que diables se passe-t-il maintenant ? Pourquoi faites-vous ces têtes-là ? »
Le Zorkia ne s’était-il pas rendu compte ? Yodah passa une main devant sa bouche en bâillant, l’expression tout à fait détendue, et il répondit :
— « Rien de très étrange. Merci pour votre aide », ajouta-t-il s’adressant aux infirmières. « Nous continuons l’ascension ? »
Ayant réussi à récupérer le corps, j’acquiesçai, remerciai rapidement les infirmières avec courtoisie, espérant qu’elles garderaient la dernière impression et non la première, et nous continuâmes à monter vers la Fontaine de Jouvence. La place était large, la fontaine magnifique. De là, on pouvait voir les eaux noires du fleuve tomber dans un fracas d’écume. Je m’appuyais contre la balustrade, contemplant les lumières des lanternes du sanatorium et de notre caravane tout juste installée quand j’entendis des murmures derrière moi et me retournai. Zélif, Yodah et Yéren parlementaient. À un moment, Zélif acquiesça et s’approcha avec eux avant de se poster devant moi, devant Jiyari, Reyk et Yanika.
— « Nous ne monterons pas en haut de la Cascade de la Mort avant demain », déclara-t-elle. Ses yeux étincelèrent quand elle ajouta : « Nous avons le temps de bavarder et de mettre les choses au clair. Vous ne croyez pas ? »
Elle me regardait, moi, mais, ensuite, elle se tourna aussi vers Jiyari. Celui-ci avait récupéré sa couleur de peau hâlée depuis quelques minutes à peine. La petite leader des Ragasakis s’avança vers la balustrade. Son regard se perdit au loin dans les profondeurs de la caverne et elle murmura :
— « Je crois que c’est nécessaire pour tous. »