Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 3: L’Oiseau Éternel

26 Un Xalya ne se rend pas

Alta descendit de cheval d’un bond.

— « Trop tard, il a franchi les lignes », haleta-t-il précipitamment. « Je suis désolé. » Il avait l’air tourmenté. Ses frères essayèrent de le consoler malgré leur propre déception et leur nervosité et Alta s’écria : « Que le Liadirlá protège ce garçon ! Si j’avais forcé davantage mon Alrahila, peut-être que j’aurais réussi à le rattraper… mais faire ça dans ce noir, c’était une folie. Ce garçon… Diables. Si les Essiméens lui font du mal… »

— « Ils ne lui feront pas de mal », assura le capitaine d’une voix posée. « Ils attendent une réponse pour le pacte. Ce serait absurde de semer la zizanie. »

— « Les Essiméens sont absurdes », croassa Orafe. « Déjà, rien que pour avoir marqué un gamin comme un objet… ! » Il suffoqua et rugit : « Misérables diables ! »

Plus d’un Shalussi s’était approché pour voir ce qui se passait et jetait des regards curieux. Dashvara leva une main.

— « Du calme, mes frères. Le capitaine a raison : ils ne lui feront pas de mal. Et, demain, j’irai en personne le récupérer. » Prévoyant des protestations, il leva une autre main, se réjouissant au passage de ne plus ressentir de douleur au bras, et il déclara : « Je me sens personnellement responsable de cet incident. En plus, comme l’a bien dit le capitaine, tant que cette histoire de pacte n’est pas réglée, il n’y aura pas de sang versé. Todakwa respectera la trêve. »

— « Comme il l’a respectée il y a trois ans, tu veux dire ? », répliqua Zamoy avec sarcasme.

Dashvara grimaça et fit face à des expressions sceptiques. Il insista :

— « C’était différent. Écoutez, je suis le premier à me méfier de ce serpent, mais, dans ce cas, le conflit ne l’intéresse pas. Il veut la paix avec les clans de la steppe. »

— « La paix, tu parles ! », protesta Zamoy. « Il veut nous voir soumis, Dash ! Il veut nous humilier. »

Orafe lui donna un coup de coude et le Chauve souffla mais se tut. Il y eut un profond silence durant lequel Dashvara saisit l’insinuation de ses frères : ils le suivraient quoi qu’il décide. Ils comprenaient maintenant les risques mieux que jamais et ce qui était en jeu : l’avenir de deux-cents Xalyas. Mais, si Dashvara estimait le risque nécessaire, ils se lanceraient dans la bataille corps et âme.

Et vous ne savez pas à quel point je vous crains pour ça, mes frères…

Dashvara inspira et rompit enfin le silence.

— « Aujourd’hui, la journée a été très longue. Demain sera un nouveau jour. Et il éclairera sans doute ma tête avec des idées plus constructives que celles que j’ai tout de suite, alors… je vous souhaite bonne nuit à tous, mes frères. »

Ils lui répondirent et tous mis à part les veilleurs retournèrent à l’intérieur pour s’installer sur leurs paillasses improvisées et éteindre les torches. Comme toutes les nuits, Tsu utilisa de nouveau ses onguents et sortilèges sur son bras et, tandis que le drow travaillait, Dashvara garda un silence songeur. Finalement, malgré les énergies qui commençaient à assoupir son esprit, il tenta de se dégourdir et lança :

— « Tsu. » Le drow leva la tête arquant légèrement un sourcil interrogatif avant de reprendre son travail. Dashvara hésita. « Comment va Fushek ? »

— « Pas très bien », avoua Tsu. « J’ai retiré le trait et il a perdu beaucoup de sang. Mais il vivra, je crois. C’est un homme fort. »

Dashvara acquiesça, se réjouissant malgré l’accueil plutôt hostile que lui avait réservé ce Shalussi.

— « Bien », murmura-t-il. Et il tourna alors la tête vers le sac rebondi et s’enquit : « Tah ? Tu dors ? Je me demandais… »

L’ombre le devança en l’interrompant avec un toussotement moqueur.

“Tu veux que j’aille voir si tout va bien pour le garçon, n’est-ce pas ? J’y vais.”

Dashvara sourit.

— « Merci, Tah. Merci du fond du cœur. »

L’ombre lui répondit par un sourire mental, elle sortit du sac à la lumière ténue du refuge et disparut dans un parfait silence. Dans la salle, on n’entendait plus que des murmures, des raclements de gorge et quelques toux. Tsu s’écarta.

— « Voilà, j’ai fini. Tu sais, Dash ? Plus tu penses, plus tu stresses, et plus tu stresses, plus la blessure tardera à guérir et je serai obligé de te redonner de ces ogroyes. »

Dans ses yeux, on devinait un léger éclat blagueur. Dashvara le regarda avec amusement.

— « Si tu ne me donnes plus de cette cochonnerie, c’est parce que tu n’en as plus, avoue-le. »

Tsu secoua la tête et un léger sourire anima son visage sombre de drow.

— « Bah, dors, va », lui dit-il.

Il se leva et Dashvara lui souhaita bonne nuit. Les énergies essenciatiques lui épargnèrent un mauvais moment à tenter de s’endormir : enlacé à sa naâsga, il sombra dans un profond sommeil.

* * *

Il s’éveilla après avoir passé des heures ou peut-être des jours à grimper et grimper le mont Bakhia jusqu’au ciel. Il se redressa sur sa paillasse écartant les derniers fragments de son rêve épuisant. Sa naâsga n’était pas à côté de lui et le refuge était relativement vide : il n’y avait qu’une jeune femme installée près de l’entrée avec les enfants les plus jeunes du groupe. Dashvara croisa son regard et secoua la tête en soufflant.

— « Euh… Bonjour, Morgara. Où diables est passé tout le monde ? »

— « Nous n’avons pas voulu te réveiller », expliqua-t-elle. « Les autres sont dehors. Tu n’entends pas le tapage ? Zéfrek et Lifdor vont se battre en duel. »

Dashvara était en train d’enfiler ses bottes mais, à ces mots, il leva brusquement la tête. Ils allaient se battre en duel ? Sérieusement ? Il émit un grognement méprisant, puis un éclat de rire incrédule et il finit de mettre ses bottes, boucla promptement sa ceinture, saisit sa cape et se dirigea vers la sortie souhaitant le bonjour à tous les marmots. Dès qu’il sortit, le froid le fouetta. Il s’emmitoufla dans la cape, jetant un simple coup d’œil vers le ciel plombé avant de s’intéresser à la nombreuse troupe qui s’était rassemblée pour le duel : celui-ci avait lieu dans un des enclos contigus à celui des chevaux xalyas et honyrs et bon nombre de son peuple s’étaient hissés sur les barrières pour essayer de voir par-dessus les têtes shalussis sans avoir besoin de se mêler à celles-ci. Tandis qu’un paisible brouhaha régnait parmi les spectateurs xalyas, parmi les Shalussis, c’était différent : ils vociféraient comme des brutes.

Alors qu’il s’approchait, Dashvara crut percevoir au-dessus du vacarme un choc sourd, comme celui produit par un sabre heurtant un bouclier. Rejoignant le capitaine, il demanda :

— « Et sait-on pourquoi ils font ça au juste ? »

Zorvun souffla, s’écartant tranquillement de la barrière.

— « Des affaires de sauvages. Au fait, Dash. Devine à qui appartient le cheval que Youk a emmené hier soir. »

Dashvara écarquilla les yeux, alarmé.

— « Il n’est pas à nous ? »

Zorvun soupira.

— « Non. Il était honyr. »

Dashvara pâlit. Oh, diables. Il n’était pas difficile d’imaginer l’état d’âme de son propriétaire. Et encore moins connaissant l’attachement que les Honyrs témoignaient à leurs chevaux : si les Xalyas prenaient soin de leurs montures comme d’amies intimes, les Honyrs les traitaient comme de véritables déesses.

— « Ils essaient d’être compréhensifs », assura Zorvun en rapprochant sa tête pour se faire entendre malgré le chahut que faisaient les Shalussis. « Mais ce cheval… il faut le récupérer à tout prix. »

Dashvara acquiesça.

— « Assurément. Où est l’Honyr ? Tu as essayé de le tranquilliser ? »

— « Oui, bien sûr. Mais ce serait bien si tu le tranquillisais toi aussi. C’est ce grand gaillard à la ceinture rouge. C’est le père de Sirk Is Rhad. Il n’a pas voulu donner son nom. »

Dashvara détailla l’homme. Connaissant le mépris initial de Sirk Is Rhad envers tous les « zoks », il devina que son père ne devait pas non plus être un exemple de tolérance. Il s’approcha de lui et, tandis qu’il avançait, les Honyrs lui rendirent des regards graves. Visiblement, ils ne semblaient pas s’intéresser au duel autant que les Xalyas, et bien moins que les Shalussis. Il s’arrêta devant le père de Sirk Is Rhad et alla droit au but :

— « Je te présente mes excuses, Honyr. Ton cheval te sera rendu le plus tôt possible. J’essaierai de compenser cet… euh… » Il fut sur le point de dire « incident », mais il y pensa mieux et dit : « ce malheur. »

Un tonnerre de cris et de chants s’éleva au milieu des Shalussis. Dashvara souffla et, se tournant de nouveau vers les Honyrs, il éleva la voix en ajoutant :

— « D’un autre côté, je vous promets à tous que, si j’accepte ce pacte, Todakwa devra vous laisser retourner sur vos terres sans vous causer d’ennuis. Vous ne devez pas vous inquiéter pour ça. »

Le père de Sirk Is Rhad le foudroya, les sourcils froncés.

— « D’abord, tu m’as volé mon fils », prononça-t-il dans un aboiement, « puis mon cheval… Quelle sera la prochaine surprise ? »

Dashvara fronça les sourcils à son tour, tendu.

Eh bien, Dash, pensais-tu que tous venaient ici te jurer loyauté et mourir en échange du pardon envers leur peuple pour les actes de Sifiara le Traître ? Grand naïf. Parfois tu as l’air aussi ingénu que Maloven.

Il se força à se détendre et affirma :

— « Tu te trompes. Si tu souhaites que ton fils retourne au nord, qu’il en soit ainsi. Je n’ai nul droit d’interférer dans une décision comme celle-ci. » L’Honyr l’observait comme s’il essayait de deviner si ce zok était sincère avec lui. Dashvara fit un pas en arrière et ajouta pour tous les Honyrs : « Le Grand Sage m’a raconté l’histoire de votre clan et m’a dit que certains d’entre vous accueilleraient avec soulagement le pardon de la part d’un seigneur de la steppe et… étant donné que je suis très probablement le seul encore en vie, j’aimerais en profiter pour vous exprimer en personne ce pardon, même si je crains que ma parole n’ait pas beaucoup de valeur, mais… comme dernier seigneur de la steppe, j’assure à tous ceux qui continuent à en douter que la trahison de Sifiara n’a aucune raison de faire honte à ses descendants. Un homme a déjà assez à avoir honte de ses propres erreurs pour en éprouver pour les actes de tous ses ancêtres. »

Il se tut et c’est alors seulement qu’il se rendit compte qu’à présent, non seulement les Honyrs l’écoutaient mais aussi les Xalyas. Le vacarme s’était éloigné. Le duel s’était achevé. Et Dashvara avait raté le résultat. Il tenta de le deviner d’après le tumulte qu’il avait entendu, en vain. Mais bah, qui pouvait avoir gagné ? Lifdor très probablement. C’était un guerrier vétéran.

Il s’inclina devant les Honyrs sans très bien savoir s’il devait attendre une réponse à son discours… Alors, le père de Sirk Is Rhad prononça :

— « Tes paroles sont bien reçues. Je respecte le souhait de notre Grand Sage et j’apprécie l’estime qu’il a éveillée en toi. Mais, vois-tu, notre histoire nous a appris bien des choses. Et c’est pourquoi mon peuple n’acceptera jamais de renaître auprès d’un clan disposé à renoncer à son Oiseau Éternel sous le joug essiméen. »

Sa voix était posée, inflexible, mais non hostile. Dashvara acquiesça, le cœur serré. Visiblement, cet Honyr avait une influence évidente sur son clan. Il inspira et reconnut :

— « Je ne peux pas me sentir blessé par ton accusation. » Contrairement à d’autres, remarqua-t-il, voyant l’expression des Xalyas. « D’ailleurs, je ne peux pas non plus la voir comme une réelle accusation. L’Oiseau Éternel n’est pas une montagne inaltérable. De même que le vôtre a tiré des leçons de votre passé lointain, le nôtre les a tirées d’un passé plus récent, mais non moins dur. Si je dois accepter le joug essiméen, ce sera parce que j’aurai considéré que, si je ne le fais pas, ce serait envoyer mon peuple au massacre. Comme a dit Nabakaji : mort à l’homme qui entraîne ses frères vers une mort certaine. »

Le père de Sirk Is Rhad lui renvoya un regard indéchiffrable et répondit :

— « Les dissensions que j’ai eues avec le seigneur Vifkan dans le passé ne s’effacent pas avec le temps. Cependant, le Grand Sage dit que son fils a un Oiseau Éternel plus semblable au nôtre. Je suis venu le vérifier. »

Dashvara arqua un sourcil, se demandant ce que cet Honyr attendait qu’il fasse, dans ce cas, car il était clair qu’il n’approuverait pas qu’il envoie son peuple à la mort et qu’il ne trouverait pas non plus digne d’un seigneur que celui-ci baisse la tête devant des zoks qui avaient détruit l’ancienne steppe. Ne sachant pas très bien quoi répondre, il fit un geste et dit d’un ton affable :

— « Eh bien, tu es libre de vérifier tout ce que tu voudras, honnête homme. Entretemps, notre foyer est le vôtre. »

Il s’inclina, l’Honyr en fit autant et Dashvara rejoignit ses frères. Il fit un geste du menton en direction de l’enclos du duel et demanda :

— « Il est mort ? »

Zamoy s’esclaffa.

— « Penses-tu ! Le pirate est un gentilhomme. Il lui a laissé la vie sauve. »

Dashvara sursauta, surpris.

— « C’est Zéfrek qui l’a emporté ? »

— « Par un coup de chance », confirma Lumon tandis que les autres se mettaient à commenter le duel avec entrain.

Ceci le laissa saisi. D’un côté, c’était une bonne nouvelle et, d’un autre côté, pas tant que ça. Une bonne chose, c’était que Zéfrek était manifestement favorable à un arrangement plus pacifique du siège : il devait penser que le pacte lui accorderait la légitimité officielle dont il manquait et, en réalité, ce qui devait l’inquiéter le plus maintenant, c’étaient les dissensions entre ses propres gens et les histoires de vengeances internes à son clan. L’ennui, c’était que ces dernières pouvaient bien leur nuire à tous car, si les Shalussis commençaient à se bagarrer en pleine Lamasta… les Xalyas devraient prendre parti ou sortir à toutes jambes et accepter le pacte sans possible renégociation.

Dashvara tourna la tête dans plusieurs directions, les sourcils froncés, de plus en plus agité.

— « Où est Yira ? »

Plusieurs la cherchèrent des yeux avec lui, en vain. Une crainte sourde envahit Dashvara. Elle n’était tout de même pas partie toute seule chercher Youk, n’est-ce pas ? Ou, qui sait, peut-être qu’un Shalussi l’avait surprise en train de rôder la nuit dans le village et… Alors, à son grand soulagement, il la vit. La sursha venait d’apparaître au bout de la rue principale du village, en compagnie de Shokr Is Set. Tous les regardèrent approcher avec curiosité. Avant que personne ait rien pu demander, Shokr Is Set déclara :

— « Nous avons parlé avec Ashiwa d’Essimée. Je pense que nous devrions convaincre Zéfrek de le libérer tout de suite. »

Dashvara fronça les sourcils, étonné. Libérer Ashiwa même avant d’avoir accepté le pacte ? Eh bien, pourquoi pas ? À ce stade, il n’allait pas leur servir à grand-chose, qu’ils acceptent ou refusent le pacte et, avec son frère libéré, Todakwa ne pourrait pas refuser de leur rendre la pareille en leur remettant Youk. De sorte qu’il approuva le conseil du Grand Sage sans hésiter et promit :

— « Dès que les Shalussis se seront calmés, j’irai le voir. »

Sauf que les Shalussis refusèrent de les laisser passer au quartier général : « on vous mandera chercher », disaient-ils. Comme si nous étions leurs sujets, feula Dashvara alors qu’il retournait au refuge, fulminant de colère.

Mais ils n’avaient pas d’autre solution que d’attendre, et il attendit donc avec impatience. Il déjeuna frugalement et, après s’être occupé de Soleil-Levant, il passa sa matinée à sculpter un petit cheval de bois pendant qu’on l’informait de ce qui se passait dans le village. Tah n’était pas revenu et cela le préoccupait, mais, comme disait Yira, il se pouvait que le soleil l’ait surpris en plein campement essiméen et qu’il n’ait pas osé traverser le terrain d’herbe clairsemée qui le séparait de Lamasta. À moins qu’il ne soit resté parler avec Api. À ce qu’il savait, le jeune démon avait été réaccepté dans le campement grâce à l’intervention d’Asmoan de Gravia. Ce garçon chanceux semblait pouvoir se déplacer avec presque autant de liberté que l’ombre.

Il y eut au moins deux autres duels entre les Shalussis ce matin-là et plus d’une dispute véhémente dans les rues. Les Xalyas qui s’éloignèrent pour épier lui dirent tous la même chose : Zéfrek était toujours enfermé au quartier général, réuni avec les chefs de tribus. Certains disaient qu’il avait été assassiné, d’autres qu’il avait fui et d’autres encore, inspirés par la vieille sage shalussi, croyaient que c’était l’Élu de son clan, qu’il était, de par ses voyages, un homme cultivé et, par là même, qu’il apporterait enfin, d’une façon ou d’une autre, la paix et la liberté à leurs familles… En bref, Lamasta se déchirait sous le regard lointain de l’armée essiméenne, et les guerriers shalussis, aussi mal informés que les Xalyas, passèrent toute la matinée inquiets et furieux, exaltés et anxieux. Cela expliquait qu’en quelques heures, il y eut davantage d’accrochages avec les Xalyas que durant tous les jours précédents : pour commencer, plusieurs Shalussis, après avoir accepté que les Xalyas traient leur bétail, refusèrent de leur donner une part du lait comme d’habitude et ils le réclamèrent tout entier pour eux, déclarant que les diables « n’avaient pas besoin de manger » ; d’autres refusèrent même de les laisser travailler pour eux et plus d’un les provoqua par des insultes non plus dissimulées mais claires comme de l’eau… Étant donné que les Shalussis n’avaient pas les mêmes scrupules que les Akinoas à l’égard des morts, leurs paroles firent rager plus d’un Xalya intérieurement. Mais, au grand étonnement de Dashvara, aucun n’enfreignit son ordre de ne pas répondre aux provocations. Pas même Maef. Chose que Dashvara n’aurait pas cru possible. Assurément, son peuple commençait à faire preuve d’un sang-froid admirable.

Quoi qu’il en soit, l’accord tacite de respect mutuel tomba à l’eau, l’alliance vacilla et elle fut sur le point de se rompre complètement quand, vers midi, quatre Shalussis vinrent le voir au refuge, traînant un garçon et accusant « ce rat xalya » de leur avoir volé un fromage. Ils étaient hors d’eux.

— « Vous savez qu’on ne va pas tuer des enfants et vous les envoyez nous voler ! », rugissait l’un. « Fils de rat… Maintenant que les Honyrs sont là pour vous lécher les bottes, vous pensez que vous êtes en sécurité, hein ? Eh bien, vous vous trompez. C’est un territoire shalussi, ici. Si vous commencez à ne pas filer droit, on vous laissera mourir de faim et on vous coupera les pattes ! »

Il poussa violemment le présumé chapardeur, qui s’étala aux pieds de son seigneur, retenant ses larmes comme un brave. Dashvara le prit par le bras et le releva sans effort.

— « Dis-moi, petit. Est-ce vrai que tu as essayé de prendre un fromage qui n’était pas à toi ? »

L’enfant fit non de la tête sans oser parler. Son mouvement généra de nouveaux jurons de la part des Shalussis qui arrachèrent à Dashvara une grimace de profonde lassitude. Incapable de déterminer qui mentait, il présenta malgré tout ses excuses sur un ton bourru et l’histoire en resta là, fort heureusement.

Il suivit d’un regard sombre les quatre protestataires qui s’éloignaient d’une démarche de roi. L’hostilité renouvelée des Shalussis le troublait profondément. Jusqu’alors, ceux-ci avaient traité les Xalyas avec une relative clémence et compassion… mais l’arrivée des Honyrs avait renversé la situation. Était-ce parce qu’ils craignaient que les Xalyas s’unissent aux Voleurs de la Steppe ? Avec cette union, les Shalussis deviendraient le clan le plus faible de Rocdinfer, mis à part peut-être les Akinoas… et la perspective les effrayait. Contrairement à Todakwa : lui, il ne bougerait pas le petit doigt pour empêcher cette union tant que Dashvara acceptait la vassalité, car il serait justement ravi d’avoir enfin une certaine influence sur les Honyrs. Mais les Shalussis… ils auraient préféré que le seigneur de la steppe soit enterré à cinquante pieds sous terre.

Eh bien, qu’ils essaient de m’enterrer, grommela-t-il intérieurement. Quand il perdit les quatre Shalussis de vue, il cracha à voix haute :

— « Shalussis. Ils ne changeront jamais. » Il ébouriffa les cheveux du petit voleur sans lui demander de comptes et il avoua à Zorvun : « Soit Zéfrek est vraiment mort, soit il nous ignore délibérément. »

Il s’avéra que la deuxième hypothèse était la bonne car, l’après-midi, alors que Dashvara se préparait déjà à aller informer les chefs shalussis que, puisqu’il en était ainsi, les Xalyas prendraient leurs propres décisions sans consulter personne, un messager arriva pour annoncer que Zéfrek l’invitait à le rejoindre au nord du village.

— « Plus rapide qu’un bodun », commenta Dashvara avec raillerie, se réjouissant malgré tout.

Le jeune messager se contenta de prendre un air d’incompréhension. Dashvara était prêt. Accompagné d’une dizaine de frères, il s’éloigna vers le nord. Le voyant, Sirk Is Rhad s’empressa de se séparer du groupe honyr et de s’unir à eux, manifestement décidé à montrer à son père qui était son véritable seigneur. Dashvara ne put s’empêcher de lui adresser un sourire fraternel malgré le regard sombre que le père devait sans nul doute leur jeter en ce moment.

Le ciel s’était dégagé et un soleil froid illuminait maintenant Lamasta de ses rayons. Au nord du village, près des barricades de décombres, se trouvait un nombreux groupe de cavaliers. La poussière dense soulevée par leurs montures se mêlait aux haleines chaudes qui émanaient de leurs bouches dans l’air hivernal. On n’entendait aucune voix, si ce n’est quelque murmure entremêlé aux souffles des chevaux. Ils se préparaient visiblement à partir quelque part. Il restait à savoir si ce serait avec les armes dégainées ou la tête basse.

Dashvara aperçut Zéfrek et s’approcha d’une démarche ferme, les yeux prudents. Il remarqua le bandage à moitié dissimulé que le pirate portait à son poignet, probablement blessé lors du duel du matin. À part ça, il avait l’air bien plus en forme que la veille et il dégageait une claire et vive assurance. Le duel lui avait été salutaire.

— « Zéfrek de Shalussi », le salua-t-il d’une voix profonde.

— « Dashvara de Xalya », répliqua le chef shalussi, sans descendre de cheval. « Pardon de ne pas t’avoir invité à la réunion ce matin, mais, comme tu dois le comprendre, je devais traiter des affaires qui ne concernaient que le clan. Nous les avons enfin réglées et nous avons aussi réfléchi longuement au pacte proposé par Todakwa… Je suppose que vous devez avoir fait la même chose et j’aimerais connaître ta conclusion sur le sujet. »

Dashvara balaya rapidement du regard les visages shalussis et scruta l’expression de Zéfrek, tentant justement de deviner quelle était sa conclusion sur le sujet. Finalement, il répondit avec franchise :

— « Tout dépend de la vôtre. Si vous acceptez, nous n’aurons pas d’autre solution que d’accepter également. »

Sa réponse arracha à Zéfrek une moue amusée.

— « Très juste », concéda-t-il. « Et si j’ai décidé de refuser ? »

Dashvara fronça les sourcils. Tu te fiches de moi, pirate ? Il haussa les épaules.

— « Si tu refuses, c’est sans doute parce que tu sais que tu obtiendras davantage d’aide de Dazbon sous peu. »

Le sourire de Zéfrek s’élargit. Oui, il se fichait de lui, confirma Dashvara sans se démonter. Il était clair qu’il avait déjà pris une décision.

— « Il n’y a pas que les Républicains qui pourraient nous aider », répliqua le chef shalussi. « Il y a aussi les Akinoas. »

Saisi, Dashvara plissa les yeux, l’observant avec attention.

— « Tu as des nouvelles de Raxifar ? »

Le Shalussi acquiesça calmement.

— « Il a attaqué les mines du nord avec une vingtaine d’hommes et de femmes de son peuple. » Sous le regard stupéfait des Xalyas, il détailla : « Apparemment, les mineurs étaient presque tous Akinoas. Il les a sauvés et, comme ils étaient poursuivis et qu’ils n’avaient pas de chevaux, ils se sont retranchés dans le donjon Nayul au nord-est d’Aralika. Et ils sont toujours là-bas. »

Dashvara souffla. Visiblement, Raxifar se trouvait dans une situation aussi délicate que la leur…

— « Comment tu l’as appris ? »

— « Par un messager essiméen », répondit Zéfrek. « Todakwa a dû penser que la nouvelle nous inciterait à accepter plus rapidement le pacte. »

Dashvara se demanda quelles autres nouvelles ce pirate pouvait lui cacher et, avec un sourire sardonique, il répliqua :

— « Très aimable de sa part. Parlons sans détour, Zéfrek de Shalussi : tu vas accepter le pacte, oui ou non ? »

Zéfrek échangea un regard avec ses compagnons avant d’acquiescer.

— « Je pense imposer de nouvelles conditions et je souhaite en parler avec Todakwa en privé. Mais oui, je considère que le pacte nous sera bénéfique. J’ai décidé de libérer Ashiwa tout de suite et de parler avec Todakwa. Je t’invite à m’accompagner. »

Dashvara mit quelques secondes à assimiler sa réponse, bien que ce ne soit pas une surprise. Il sentait douloureusement le manque de pouvoir des Xalyas dans cette affaire.

— « Soit », dit-il d’une voix rauque. « Todakwa a intérêt à tenir sa parole. J’arrive tout de suite. »

Il le salua et lui tourna le dos avec une certaine brusquerie. Il revint à la zone xalya, le cœur lourd et entouré de silence. À peine de retour, il déclara à tous d’une voix forte :

— « Xalyas, nous nous rendons. Rassemblez tout et préparez-vous à quitter Lamasta. Nous n’allons pas rester dans cet antre shalussi plus longtemps qu’il ne faut. »

Tous obéirent promptement sans commenter une seule fois la décision de Dashvara. Ils ne devaient pas non plus avoir envie de trop y réfléchir : après tout, le seigneur décidait ce qui était le mieux, n’est-ce pas ? Dashvara soupira.

Arrête de te plaindre de tes responsabilités, Dash : tu es censé avoir été élevé pour les supporter.

Il monta sur le dos de Soleil-Levant et lui tapota doucement l’encolure. La voix de son père ressurgit de la mort en cet instant et résonna dans sa tête avec la force d’un marteau : un Xalya ne se rend pas !, tonnait-elle. Et la voix plus douce et posée de Maloven lui murmura : “Se rendre face à l’inévitable n’est pas se rendre mais agir avec sagesse.” Les lèvres de Dashvara se courbèrent en une moue ironique.

Se rendre ? Diables, non. Un Xalya ne se rend pas : il signe des pactes.