Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 3: L’Oiseau Éternel

24 Le Pacte

— « Sinon, je n’aurai pas d’autre choix que d’envoyer mon armée contre Lamasta », disait Todakwa.

Dashvara s’arrêta à quelques pas de Zéfrek. Celui-ci avait les sourcils froncés.

— « Ton frère est en parfaite santé », répliqua enfin le Shalussi. « De même que les autres prisonniers et j’inclus les dix-huit Essiméens capturés la nuit passée. La parole d’un Shalussi ne ment pas. » Il jeta un simple coup d’œil à Dashvara et ajouta : « Je suis prêt à échanger vos prisonniers contre les nôtres, mais, dans le cas des Essiméens d’hier, la décision appartient à Dashvara de Xalya. C’est lui qui a effectué la capture. »

Dashvara réprima un grognement incrédule. Alors, comme ça, ils parlaient d’échange de prisonniers ? Ne voyant pas de meilleure occasion de se débarrasser de ces Essiméens capturés, il répondit :

— « J’accepte l’échange. »

Todakwa approuva l’échange à son tour, avec l’air de leur faire une faveur. Zéfrek envoya immédiatement un de ses hommes libérer les prisonniers et Dashvara s’écarta pour appeler Tinan :

— « Suis-le et dis à tous que tout va bien pour le moment. »

Tinan acquiesça et s’empressa d’obtempérer. Bien. Un problème en moins. Maintenant, venait la question d’Ashiwa et du siège, devina Dashvara. Obéissant à un léger geste de Todakwa, trois jeunes Essiméens approchèrent un imposant fauteuil décoré et le chef essiméen s’assit comme un roitelet tandis qu’on l’enveloppait dans une grande cape d’un blanc si pur qu’elle semblait ne jamais avoir servi. Qu’il s’asseye alors que les autres demeuraient debout parut déplacé à Dashvara. D’autres auraient cru montrer des signes de faiblesse en agissant de la sorte… mais Todakwa était un Essiméen, il avait une autre manière de penser et Dashvara paria que son objectif était d’affirmer son autorité et de se démarquer comme le petit souverain de cette réunion.

— « La rébellion illégitime que tu as entreprise, Zéfrek », prononça-t-il depuis son siège « a occasionné des morts parmi les miens. Je vais difficilement pouvoir pardonner une telle offense, mais aujourd’hui je suis disposé à être clément. Le mieux que vous pouvez faire est de vous rendre, d’évacuer Lamasta et d’abandonner la steppe le plus tôt possible. »

— « Ce n’est pas ce que nous sommes venus faire, Todakwa », répliqua Zéfrek, la voix tendue.

— « Non », concéda l’Essiméen. « Mais, si vous ouvriez les yeux, vous verriez que mon armée est plus grande que la vôtre, que Titiaka est prête à envoyer plus d’hommes, que les armes qu’elle peut nous fournir sont plus efficaces que celles de la République et que celle-ci ne vous aide pas… Si je voulais, je pourrais vous faire disparaître comme un grain de sel dans l’eau, à tout moment. » Il joignit ses mains sous les amples manches de sa tunique bleu immortel et leur adressa un léger sourire tandis que ses yeux vivaces les détaillaient tous posément. « Savez-vous ce que je vois, steppiens ? Je vois des chefs de tribus primitives affrontant une civilisation moderne et incapables d’accepter qu’ils doivent s’y soumettre pour le propre bien de leurs peuples. Les Xalyas, vous avez beaucoup perdu de ce que les Anciens Rois vous ont appris. Les Shalussis, vous n’avez jamais été que des bergers incultes qui ne verront jamais plus loin que leur troupeau… Vous êtes voués à l’échec. Vous restez en arrière par peur d’être vaincus et vous ne vous rendez pas compte que vous avez déjà perdu. Essimée, elle, redonne la vie à la steppe. Et elle continuera de grandir, peu importe combien d’obstacles se dressent sur son chemin. »

Et il y croit, le maudit serpent… Dashvara lui adressa un sourire féroce et explosa le premier sur un ton mordant :

— « Redonner la vie, hein ? Eh bien, je suis désolé de te dire que ta civilisation moderne ne mènera nulle part, Todakwa. » Il jeta un coup d’œil tendu vers les Ragaïls et vers Kuriag avant d’affirmer : « Diumcili t’utilise. Elle te vend des illusions de richesse et, pendant ce temps, elle extrait l’or et le salbronix de tes mines, elle dévore ton bétail… Elle finira par dévorer ton peuple et ta modernité. Même les Anciens Rois n’ont pas réussi à détruire la steppe comme tu le fais. Tu crois grandir, dis-tu », il souffla avec sarcasme. « Je suppose que tu sais déjà que celui qui grandit beaucoup tombe de plus haut et que la chute est plus dure. »

Le sourire de Todakwa s’était élargi, se faisant réellement odieux.

— « Mm. J’ai bavardé une fois avec Vifkan de Xalya, il y a peut-être huit ou dix ans », commenta-t-il posément. « Un homme droit, rigide et obstiné… Il n’avait pas d’autre ambition que celle de continuer à vivre comme il avait toujours vécu. Lui et son père avant lui ont condamné ton clan. Dommage que tu aies choisi le même chemin. À l’heure qu’il est, toi et ton peuple, vous pourriez être à bord d’un bateau à destination de Titiaka. Mais tu as choisi la guerre. »

— « J’ai choisi la liberté », rétorqua Dashvara avec un rugissement sourd. « Sans ton armée, Todakwa, sans les esclaves que tu as soumis et qui souhaitent se libérer, il y a longtemps que je serais parti dans une région de la steppe où l’on n’entende pas parler de ton abjecte modernité ni de ta glorieuse Skâra. Et sache, Todakwa », ajouta-t-il avec rage, « que mon père n’a pas condamné mon clan. C’est vous qui l’avez condamné en l’attaquant. Tu abuses de ton pouvoir comme les seigneurs de la steppe et les Anciens Rois l’ont fait autrefois contre les plus faibles. Mais, toi, tu agis différemment. Au lieu de repousser les tribus voisines, tu les asservis, tu endoctrines les enfants, tu les obliges à adorer une divinité qui n’est pas la leur, tu déformes notre Dahars en l’empoisonnant peu à peu… Si tu crois y être parvenu, tu te trompes. Mon peuple est toujours fidèle à l’Oiseau Éternel. »

Todakwa arqua les sourcils, l’air peu impressionné.

— « Permets-moi d’en douter », répondit-il. « Je peux t’assurer que tu as parmi tes gens des jeunes qui pensent en galka, prient en galka et rêvent en galka. Le pouvoir de Skâra est supérieur à celui de l’Oiseau Éternel, Dashvara. Parce qu’il va au-delà de notre compréhension saïjit. C’est pour ça qu’il a un plus grand impact parmi les jeunes : parce que ceux-ci croient en la vie et la mort avant de les comprendre. »

Dashvara ne sut quoi répondre à cela. Il était conscient qu’il s’était laissé emporter par les paroles insultantes de Todakwa et il se récrimina pour cela. S’ils s’étaient réunis là, ce n’était pas pour se convaincre mutuellement de leurs bons idéaux, ce n’était pas pour se vendre des divinités ni pour se lancer des piques, c’était pour trouver une solution satisfaisante au siège de Lamasta.

Après un bref silence, Todakwa ajouta :

— « Un conflit ne convient à aucun de nous maintenant. Les Diumciliens croient que les Dazboniens continueront à vous apporter leur appui si vous parvenez à vous installer et, même si l’aide républicaine a plutôt été burlesque jusqu’à présent, un conflit plus important entre la République et la Fédération pourrait avoir des résultats désastreux dans la steppe si nous ne résolvons pas ceci de façon civilisée. Il nous reste donc deux options : soit j’écrase la rébellion et aucun de nous ne peut douter de ma victoire, soit je vous propose une reddition, mais comme, pour le moment, vous n’avez pas arrêté de la refuser, Kuriag Dikaksunora ici présent m’a suggéré de vous proposer une troisième option. »

Dashvara arqua un sourcil et se tourna vers Kuriag. En voyant l’attention se centrer sur lui, le jeune Titiaka s’humecta les lèvres. Son visage était presque aussi blanc que la majestueuse cape de Todakwa.

— « Eh bien, voilà… » Le Titiaka se racla la gorge, rompant enfin le silence, et prit un ton plus cérémonieux quand il continua : « Le Conseil de Titiaka a ordonné d’envoyer des renforts fédérés à Ergaïka. Ils arriveront dans quelques jours. Le Conseil reconnaît que ces terres sont d’Essimée et il a condamné la rébellion, la considérant comme une révolte d’esclaves. Et par conséquent », poursuivit-il, toujours aussi solennel, « vos prétentions sont illégitimes et ne sont acceptées ni par Essimée ni par ses alliés. Le bon sens voudrait que vous vous rendiez compte que votre situation est insoutenable. Moi, Kuriag Dikaksunora, comme maître d’esclaves impliqués dans la révolte et comme membre officiel du Conseil de Titiaka, je vous demande, tant aux Shalussis qu’aux Xalyas de considérer ceci. » Il s’éclaircit la voix et, bien que tout ce qu’il disait lui reste en travers de la gorge, Dashvara réprima mal un sourire en le voyant aussi mal à l’aise. « Essimée est disposée à laisser la vie sauve aux rebelles, à reconnaître l’existence des clans shalussi et xalya et à leur attribuer des droits. En échange, les meneurs de ces clans devront jurer loyauté à Essimée, vivre sous son aile en tant que vassaux et… » Les souffles de Dashvara, Zéfrek et la sage shalussi lui arrachèrent une grimace et il s’empressa de conclure : « et se soumettre à certaines obligations en échange de certains droits, tous détaillés dans… euh… l’accord écrit que voici. »

Il tendit un rouleau de papier qu’un jeune Essiméen prit et transmit, non pas à Dashvara, mais à Zéfrek. Dashvara bouillait. Un accord de vassalité. Kuriag était en train de leur vendre un accord de vassalité ! Il était si ahuri qu’il mit un moment à se rendre compte que Zéfrek regardait le parchemin avec un réel embarras. Le jeune Shalussi se racla la gorge et lui tendit le papier. Dashvara le prit et, jetant un coup d’œil à la longue liste de conditions et de verbiage, il comprit que Zéfrek ne l’avait pas lue. Tout simplement parce qu’il ne savait pas lire.

Ah le bienheureux, soupira-t-il.

Lire ce parchemin allait être une véritable torture. Lui jeter un simple coup d’œil était déjà une honte. Le regard moqueur de Todakwa n’aidait pas. Il aurait voulu lui lancer à la figure non seulement le parchemin mais une bibliothèque entière. Cependant… avaient-ils une autre option ? Laissant échapper un bruit étranglé et rauque, Dashvara s’apprêta à lire à voix haute, par égard pour Zéfrek, mais il y réfléchit mieux. Yira lisait avançant la tête sur le côté… Dashvara détourna le regard de la feuille et l’enroula de nouveau.

— « Nous aurons besoin de trois jours pour examiner cette proposition. »

Todakwa roula les yeux.

— « Deux jours », répliqua-t-il. « À l’aube du Jour de l’Alkanshé, vous me donnerez votre réponse et vous libèrerez Ashiwa. Si vous ne le délivrez pas vivant et en bonne santé, Skâra s’abattra sur vos têtes. »

Dashvara fronça les sourcils sans répondre. La sage shalussi prononça :

— « La mort s’abat sur toutes les têtes et la perfidie n’a jamais fait bon ménage avec la nature. Les orages et la sécheresse anéantiront ton empire si tu ne fais pas attention, Todakwa. »

Le chef essiméen esquissa un sourire.

— « Ça, Skâra en décidera, car tout naît en elle et tout meurt en elle. » Il se leva et se tourna vers Shokr Is Set. « J’autorise les Voleurs de la Steppe à entrer à Lamasta si tel est leur désir. Cependant, si vous entrez, vous manifesterez votre appui aux Xalyas et vous devrez subir les conséquences de la décision de Dashvara de Xalya. Je crois savoir que vous venez avec l’intention d’unir vos clans… La vassalité s’étendrait alors aux Voleurs de la Steppe si elle est acceptée. »

Dashvara siffla intérieurement. D’une pierre deux coups, vermine ? Il répliqua :

— « Les Honyrs n’ont encore juré aucune loyauté envers moi. »

Todakwa inclina ironiquement la tête en guise de salut et fit un geste.

— « Que Skâra vous guide sur le bon chemin et vous nourrisse de sa sagesse. »

Que ton Oiseau Éternel se déplume et flambe en enfer…

Dashvara se mordit la langue et répondit par une brève et sèche inclination polie. La réunion s’acheva. Zéfrek était rouge de colère. La sage shalussi avait les lèvres pincées en une fine ligne de mécontentement, Shokr Is Set était sombre…

Au diable, le serpent !, pesta Dashvara tout en remontant sur Soleil-Levant.