Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des esclaves
Dashvara se réveilla en entendant un bruit de sabots dans la cour. Il se rendormit et rêva que, redevenu enfant, il courait dans l’herbe, s’éloignant du Donjon avec sa sœur Fayrah et son frère Showag. C’était une journée d’hiver au ciel gris et sans vent. De fins flocons de neige glissaient jusqu’au sol et Dashvara, pour s’amuser, demandait à Fayrah de chanter une chanson traditionnelle pour que la neige continue à tomber. La voix de Maloven le réprimandait : “Tu dois être le digne fils de ton père, Dashvara de Xalya. Un Xalya ne marche pas : il chevauche.” Il émergea du rêve avec ces mots absurdes en tête.
— « Il est arrivé plus tôt que prévu », chuchota une voix. « C’est lui ? »
Une main secoua doucement son épaule. Dashvara ouvrit les yeux et croisa des yeux argentés. Une seconde, il s’effraya de ne pas les reconnaître. Puis il soupira de soulagement en se rappelant où il était.
— « Wassag ? »
— « Debout, jeune homme », murmura-t-il. « Son Éminence veut te voir. »
Un frisson le parcourut.
— « Moi ? »
Wassag haussa les épaules.
— « Oui, toi. Tu es bien Dashvara de Xalya, n’est-ce pas ? »
Dashvara croisa le regard amusé du capitaine, assis sur sa paillasse. Il devina que c’était lui qui l’avait « dénoncé ». Il réprima un grognement et s’habilla avec des gestes lents : il n’avait pas du tout envie de voir ce voleur. Mais vraiment pas du tout du tout… Il perçut un éclat impatient dans les yeux de Wassag mais ne se hâta pas. Que Son Éminence patiente. Disons que ça ne se fait pas de sortir un homme de ses rêves aussi brusquement, Wass. Il sourit, finit enfin de boucler son ceinturon et suivit le gardien au-dehors. Le ciel commençait déjà à bleuir.
— « Il n’était pas censé arriver demain ? », demanda-t-il.
Wassag haussa de nouveau les épaules.
— « Disons que c’est ce qu’on m’avait dit, mais les affaires de Son Éminence ne durent pas toujours autant. »
Dashvara se demanda si Wassag en savait davantage sur ces « affaires ». Peut-être qu’Atasiag ne tenait pas ses gardiens au courant. Peut-être que ceux-ci ne savaient même pas qu’il appartenait à la Confrérie du Songe. Dashvara ne pouvait le savoir sans se trahir en posant des questions indiscrètes.
Wassag le conduisit jusqu’à la porte principale et le fit entrer dans un salon majestueux avec des sofas, une cheminée et des tapis. Il le guida jusqu’à de larges escaliers, mais il ne les monta pas : il s’arrêta devant une grosse porte voisine et frappa quelques coups. Plusieurs secondes s’écoulèrent avant d’entendre un bruit sec suivi d’un raclement de gorge.
— « Entrez. »
Cette salle était incontestablement une bibliothèque : les étagères étaient pleines de livres, de cahiers, de rouleaux et de feuilles éparses. Installé devant un bureau près d’un candélabre allumé, un humain de taille moyenne et au visage tout ordinaire enroulait un parchemin avec précaution. Il leva les yeux quand Dashvara et Wassag s’arrêtèrent à quelques pas. Ses yeux bruns étincelèrent.
— « Parfait. Wassag, peux-tu porter ça au Légitime Shaag Yordark ? »
Le brun s’empressa de prendre le rouleau de parchemin.
— « Il doit être en train de se préparer pour aller au Conseil », ajouta Cobra. « Aujourd’hui il y a une réunion extraordinaire. Dépêche-toi. Et fais venir Yorlen. »
— « Oui, Éminence », répondit Wassag. Et il sortit de la bibliothèque avec empressement.
Dashvara crut lire l’approbation dans les yeux du voleur et il dissimula à grand-peine sa répulsion. Si Cobra attendait réellement qu’il se comporte aussi servilement que Wassag, il pouvait toujours rêver. Atasiag Peykat se leva. Il était vêtu d’une ceinture pourpre et d’une longue tunique blanche avec des plis et des broderies en or. Il lui rappela un peu Nanda avec ses colliers, mais en plus raffiné.
— « Ça faisait longtemps, n’est-ce pas, Philosophe ? », murmura le serpent.
Un frisson parcourut Dashvara : cela lui faisait une drôle d’impression d’entendre le surnom que lui donnaient ses frères dans la bouche de cet homme. Les lèvres de celui-ci ne souriaient pas, mais ses yeux oui. Il joignit les mains derrière son dos.
— « Pourquoi portes-tu encore le ceinturon des Condamnés ? »
Dashvara arqua un sourcil en baissant les yeux sur son ceinturon blanc.
— « On ne nous en a pas donné d’autres. »
— « Mm. Vous aurez tous des uniformes avec l’insigne de ma maison », promit Cobra. « Approche-toi. »
Dashvara fronça les sourcils et avança de deux pas. Il avait des dizaines de questions qu’il brûlait de poser, mais il ne put déterminer laquelle était la plus urgente que lorsqu’enfin, il demanda :
— « Où est ma sœur ? »
Atasiag haussa un sourcil.
— « Je crois », soupira-t-il « que tu n’as pas encore tout à fait compris comment fonctionnent les choses, ici. Le Contrat, Philosophe : le Contrat. Récite-le-moi. »
Dashvara le scruta quelques secondes avant d’expirer et de marmonner :
— « Je prête volontairement mes services à l’homme qui m’engage et je jure de ne jamais agir contre les désirs de celui-ci. J’ai agi contre tes désirs en te demandant des nouvelles de ma sœur, serpent ? »
Un éclat dangereux passa dans les yeux d’Atasiag Peykat.
— « Continue. »
Dashvara se raidit encore davantage, mais il continua, pensant qu’il s’agissait peut-être d’une épreuve :
— « Je ne trahirai pas mon maître ni les alliés de mon maître et je traiterai toute personne que je côtoierai en respectant strictement les conditions sociales, que cette personne me soit connue ou non… »
— « Voilà, nous y sommes », l’interrompit Atasiag. « En respectant strictement les conditions sociales. Qui suis-je pour toi, Philosophe ? Le Contrat le dit. »
Dashvara comprit enfin où cette vipère voulait en venir. Il hésita et Cobra le transperça du regard.
— « Fierté mise à part, Philosophe. Qui suis-je pour toi ? »
Dashvara émit un bruit de gorge avant de lâcher :
— « Mon maître. »
Il aurait aimé percevoir de la satisfaction dans l’expression d’Atasiag pour pouvoir le mépriser davantage, mais celui-ci se contenta d’acquiescer calmement.
— « Bien. Puisque je suis ton maître, soit tu m’appelles “Maître” soit tu m’appelles “Éminence”. Et, surtout, tu me parles avec respect. Un esclave insoumis perd beaucoup de sa valeur sur le marché, Philosophe. Et ceci ne nous convient ni à toi ni à moi. Oublie comment vous viviez à la Frontière : à Titiaka, on n’admet aucun manquement à la discipline de la part des esclaves. Et avec une troupe de guerriers xalyas comme la vôtre, je dois les réprimer plus que quiconque », murmura-t-il avec éloquence. « Est-ce bien clair ? »
Il comprenait les prudentes raisons d’Atasiag, mais elles ne lui parurent pas moins aberrantes.
— « Oui, maître. » Qu’il soit son maître était un fait, mais de là à l’appeler Éminence, il y avait une grosse différence.
Atasiag esquissa un sourire et croisa les bras.
— « Poursuis avec le Contrat. »
Dashvara inspira et continua :
— « En cas de trahison, faute ou manque de ma part ou de la part d’un de mes compagnons, je demande et exige que soit appliqué le châtiment dû et je jure de ne pas tenter… »
Atasiag fit claquer sa langue.
— « Que soit appliqué le châtiment dû, quelle qu’en soit la nature », le corrigea-t-il. « Tu ne l’as pas bien appris. Répète. »
Dashvara sentait que sa tête commençait à chauffer comme de l’eau bouillante. Il répéta et acheva :
— « Et je jure de ne pas tenter de me soustraire au susdit ni de m’interposer dans le cas où la faute ne m’incomberait pas. Ce qui, je suppose, signifie que, si tu prétends me tuer, je dois rester où je suis pour te faciliter la tâche, n’est-ce pas ? »
Atasiag soupira patiemment.
— « Exact. Au cas où tu ne le saurais pas, n’importe quel patron possède le droit de vie ou de mort sur ses travailleurs. Maintenant, tout dépend de toi. Si tu accomplis mes désirs, je ne serai pas ton assassin mais ton bienfaiteur. » Il sourit. « Allez, ne le prends pas si à cœur. À Titiaka, les travailleurs vivent mieux que beaucoup d’hommes libres. Je prendrai soin de vous comme de petits rois. Maintenant, vous faites partie de la famille de cette maison et je te ferai confiance à toi et à tes gens si, à ton tour, tu me montres respect et dévotion. Révise le Contrat régulièrement pour ne pas l’oublier, mm ? »
Dashvara marmonna entre ses dents et éprouva la plus grande stupéfaction de sa vie quand Atasiag le prit par la barbe et tira sur elle pour lui faire baisser la tête.
— « Dépars-toi de cet orgueil, Philosophe, ou je devrai te dompter comme le font les autres avec les rebelles. »
Il le libéra. Dashvara avait été sur le point de se ruer sur lui pour l’étrangler. Il se retint de justesse.
— « Tu ne me rends pas les choses faciles, Éminent serpent », grogna-t-il. « Si tu tires de nouveau sur ma barbe, je t’arrache les yeux. »
— « Continue comme ça et, dans quelques jours, vous serez tous de retour à la Frontière. C’est ce que tu cherches ? » Dashvara ne répondit pas. « Sois patient, Philosophe. Ne t’étouffe pas avec ta dignité. Ici, plus le travailleur est rebelle, plus il étouffe. Et plus il est loyal, mieux il vit. Je suis un commerçant et un magistrat, pas un illuminé comme tes amis Rowyn et Azune. Je suis un propriétaire et, les choses étant ce qu’elles sont, cela me paraît correct. Réfléchis, le système de Diumcili est moins hypocrite et plus sain que celui des Dazboniens, qui asservissent leurs gens sans leur dire qu’ils sont des esclaves et sans même prendre soin d’eux comme nous le faisons ici. Je te demande seulement de la loyauté et une bonne conduite et, en échange, je m’engage comme n’importe quel maître à prendre soin de toi et des tiens. » Il sourit et ajouta : « Si tu veux la liberté, Philosophe, tu vas devoir la gagner à la force du poignet. »
Dashvara se reprit.
— « D’accord, Éminence. Faisons la paix. Moi, je te traite comme le fait Wassag et, toi, tu m’expliques ce que nous devons faire, mes frères et moi. Quel est le plan ? »
Atasiag haussa un sourcil.
— « Le plan ? Votre plan est simple : suivre mes ordres. L’idée de vous prendre ne vient pas de moi, mais, puisque vous êtes là, vous me devez la même obéissance que n’importe quel autre esclave. Pour le moment, vous réaliserez des tâches variées, selon mes besoins. Peut-être quelques… tâches domestiques. »
Dashvara ne sut s’il devait se sentir soulagé ou déçu.
— « Nous allons nettoyer ta maison, Éminence ? »
Atasiag sourit et ses yeux se tournèrent vers un point derrière Dashvara. Celui-ci constata alors que Yorlen, l’elfe aux cheveux violets, était près de la porte. Il était probablement là depuis un bon moment.
— « Vous n’allez pas nettoyer ma maison », répondit Atasiag Peykat, « mais celle de quelques-uns de mes amis. Au sens figuré, bien sûr. »
Dashvara ne sut pas très bien comment interpréter cela.
— « Tu veux dire que nous devons les liquider ? »
Atasiag éclata de rire.
— « Non ! Sacré sauvage, va. Quand je dis que ce sont des amis, c’est que ce sont des amis, des alliés ou des gens dont l’appui peut être utile. Mais ne t’inquiète pas de ça pour l’instant. Aujourd’hui, tu as la journée libre. Yorlen », appela-t-il. « Fais venir le tailleur. Je veux que chaque Xalya ait deux uniformes. Un officiel et un autre plus discret, pour la vie de tous les jours », expliqua-t-il à l’intention de Dashvara. Tandis que l’elfe acquiesçait en silence, Atasiag sourit. « Je veux que vous portiez le Dragon Rouge avec fierté. Et je veux que ceci soit votre unique fierté. » Il ignora le soupir de Dashvara. « Yorlen, envoie-les aux thermes dès que le tailleur aura terminé. Et que le barbier passe aussi. Après manger, choisis quatre d’entre eux, cet homme inclus, et fais-leur un peu visiter la ville, mm ? Ensuite tu feras la même chose avec quatre autres, et ainsi de suite. »
Yorlen acquiesça et Dashvara comprit qu’Atasiag les renvoyait. Il protesta :
— « Éminence, puisque nous sommes là, je voudrais… »
— « Le ton s’améliore », l’interrompit Atasiag, d’un air approbateur. « Et maintenant retire-toi, Philosophe. Je te reconvoquerai un de ces jours. Avec moi, les gens apprennent à être patients. Entretemps, apprends à connaître Titiaka, comporte-toi correctement et ne me cause pas de problèmes, compris ? » Son sourire arracha à Dashvara une moue de mépris. Maudit serpent sur pattes…
Il sortit de la bibliothèque devant Yorlen et ne se retourna vers lui qu’une fois arrivé à la cuisine, où les Xalyas étaient déjà tous en train de déjeuner.
— « Eh, Yorlen », dit-il. « Toi, tu ne le traites pas d’Éminence et on dirait qu’il n’y trouve rien à redire. Comment ça se fait ? »
L’elfe aux cheveux violets eut un demi-sourire et, soudain, ouvrit la bouche, en montrant sa langue coupée. Dashvara déglutit.
— « Oh. Je comprends maintenant. C’est Atasiag qui t’a fait ça ? »
Yorlen fit énergiquement non de la tête et s’éloigna ; il salua en silence l’oncle Serl et, après avoir adressé à Dashvara un petit sourire amical, il ressortit de la cuisine, un petit pain chaud entre les dents. Il partit très probablement chercher le tailleur.
Pour que celui-ci nous pare encore davantage…
Dashvara s’assit à la table avec un soupir. Le raffut était presque aussi grand que celui de la veille. Ses frères ne s’étaient jamais distingués par leur discrétion, en particulier Makarva et les Triplés : Zamoy commentait le nouveau poème récité par Miflin et celui-ci s’indignait face à l’autopsie inhumaine que le Chauve faisait subir à sa création. Dashvara sourit quand Makarva intervint comme faux médiateur : ils lui avaient quelquefois proposé de le surnommer le Bouffon Diplomatique, mais il refusait d’endosser le rôle ; il argumentait que c’était trop de responsabilité pour un homme aussi sensible que lui.
Il croisa le regard de Lumon, puis celui de Sashava et celui de Zorvun. Et il leur adressa à tous une expression qui signifiait à peu près : « Ça s’est mieux passé que je l’espérais ». À vrai dire, ça ne s’était passé ni bien ni mal. Atasiag s’était limité à clarifier définitivement la condition des Xalyas. Ceux-ci acceptaient de le servir comme esclaves en échange d’une promesse de liberté. Comme n’importe quel esclave, tout compte fait.
Tentant de s’apaiser, Dashvara se servit le petit déjeuner avec une sombre certitude : en quittant Compassion, la situation générale des Xalyas n’avait absolument pas changé. Ils étaient toujours enfermés dans une cage avec des clous mortels, sauf que cette fois les fédérés les encerclaient de beaucoup plus près.
— « Je ne peux pas le croire ! », s’écria soudain Makarva. « Dashvara a une mouche posée sur sa tartine et il ne s’en est même pas encore rendu compte. »
Dashvara chassa la mouche.
— « Tu vois ? », grogna-t-il. « Je t’avais bien dit qu’elles nous suivraient. »
— « Elles t’aiment, Dash. Elles te suivraient jusqu’aux confins de l’Océan Pèlerin. Tu es leur guide spirituel. »
— « Oui, je crois qu’elles m’ont déjà proclamé seigneur des mouches. Le problème, c’est qu’elles ne m’obéissent même pas quand je leur ordonne de s’en aller. »
Makarva secoua la tête en souriant et il observa en oy’vat avec plus de sérieux :
— « Tu n’es pas seulement le seigneur des mouches, Dash. Tu te souviens ? »
Dashvara souffla.
— « Exact. Je suis aussi le seigneur de vingt-deux esclaves. C’est ce que tu veux me dire, Mak ? Quel merveilleux seigneur qui prend si bien soin de ses gens. » Son ami fronça les sourcils face à son ton amer. Dashvara eut un petit rire. « Bah, n’importe quoi ! À part les Triplés, je suis le plus jeune de vous tous. Comment peux-tu encore penser que j’ai davantage le droit que toi de m’appeler seigneur de la steppe ? »
Plusieurs Xalyas s’étaient tus et Zorvun écoutait la conversation, la mine sombre. Makarva haussa les épaules et Dashvara perçut une profonde sincérité quand, malgré un petit sourire moqueur sur ses lèvres, celui-ci répondit :
— « Eh bien, je le pense, Dash. Je le pense vraiment. »
Dashvara ne sut s’il devait se sentir flatté ou exaspéré. Cela n’avait aucun sens que son ami, qui le connaissait si bien, puisse penser que…
— « Moi aussi, je le pense, Dash », intervint Atok.
— « Et moi ! », appuya Zamoy.
Stupéfait, Dashvara vit la plupart confirmer à voix haute ou par de simples hochements de tête ; même Tsu donna son approbation. Quand il remarqua les mystérieux sourires de Lumon et du capitaine, il réprima le feulement qui lui vint à la gorge. Il se sentait comme si, soudain, ses meilleurs amis avaient déposé tous leurs sacs sur ses épaules. Il promena un regard sur la table, déglutit et ne sut quoi répondre à cette étrange preuve de loyauté qui n’avait pas lieu d’être.
Hourra, juste ce dont tu avais besoin. Maintenant, tu vas te sentir encore plus responsable si Atasiag ne nous libère pas avant que nous ayons tous des cheveux blancs. Mais, de toutes façons, tu te sentais déjà responsable, admets-le.
Makarva le tira de ses pensées.
— « Qu’est-ce que tu dis, Dash ? Tu vas accepter une fois pour toutes d’être le seigneur des Xalyas sans ronchonner ? Nous serons plus loyaux que tes mouches », promit-il.
Dashvara le scruta, se tourna vers le capitaine et haussa les épaules.
— « C’est vous qui l’avez voulu. Moi, personnellement, cela me paraît ridicule. »
— « Notre seigneur a dit que nous étions ridicules ! », traduisit Makarva pour toute la table. « Et si lui le dit, c’est que nous le sommes. »
— « Nous vivrons avec », assura Zamoy. « De toute façon, moi, je n’ai plus de honte. Et Miflin encore moins. Kodarah ? »
— « Je viens de lui dire adieu », jura le Chevelu.
Ils s’esclaffèrent et Dashvara secoua la tête en souriant. Maudits Xalyas. Ils obtenaient toujours ce qu’ils voulaient. Il repoussa d’un geste une mouche et continua à manger.
Il terminait sa deuxième tartine quand Zorvun contourna la table et posa une main sur son épaule.
— « Je pense toujours la même chose, fils : je suis fier de toi. »
Dashvara roula les yeux.
— « C’est toi, le véritable seigneur ici, capitaine », marmonna-t-il. « Ou alors dis-moi que ce n’est pas toi qui as demandé à Makarva de lancer le sujet, hein ? »
Un éclat amusé dansa dans les yeux sombres du capitaine Zorvun.
— « Je t’assure que je ne lui ai rien dit. Mais, visiblement, je n’étais pas le seul à penser qu’il était temps que tu le comprennes. Tu as été éduqué pour être seigneur, Dashvara, et tu le seras », murmura-t-il. « Même si ton peuple n’est qu’une poignée d’esclaves, comme tu dis. »
Le capitaine s’éloigna vers la sortie et Dashvara le suivit du regard, à la fois ému et frustré. En son for intérieur, il ne voyait toujours pas la logique : d’accord, il avait été éduqué pour être seigneur. Et une certaine arrogance, au-dedans de lui, lui disait que ceci l’engageait à accomplir son devoir sans protester. Les paroles que Maloven avait prononcées dans son rêve lui revinrent à l’esprit : “Tu dois être le digne fils de ton père, Dashvara de Xalya. Un Xalya ne marche pas : il chevauche.” Tout cela était magnifique, mais… le capitaine se rendait-il compte combien il était affligeant d’être proclamé seigneur des Xalyas dans une situation aussi précaire que la leur ? Que diables, bien sûr qu’il s’en rendait compte. Il s’agissait simplement d’un coup stratégique pour remonter le moral des Xalyas. Dashvara sourit intérieurement. Dans certaines occasions, le capitaine Zorvun pouvait être plus makarveur que Makarva.