Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des esclaves
— « Assieds-toi, steppien », fit Azune.
Lui parlait-elle comme à un esclave ou était-ce seulement une impression ? Dashvara s’assit néanmoins devant l’écritoire et, au lieu de cribler de questions la semi-elfe, il attendit dans un silence serein. Comme disait Sashava, parfois le silence vaut mieux que n’importe quelle question.
Azune plissa les yeux.
— « L’entrevue sera brève, rassure-toi. Tu pourras rapidement retourner dormir avec les autres. Je suppose que tu aimerais connaître quelques détails sur Atasiag Peykat. »
Tambourinant avec ses doigts, Dashvara adopta une expression qui signifiait plus ou moins « puisque tu le proposes, parle ». Azune fronça le nez.
— « Bien. Ce que je vais te dire, tu devras le garder pour toi. N’en parle pas à tes compagnons. Atasiag Peykat n’est autre que Cobra. J’ai pensé qu’il valait mieux t’avertir. Atasiag ne doit en aucune façon être identifié comme le chef de la Confrérie du Songe. »
Déconcerté, Dashvara cessa de tambouriner et leva un sourcil. Cobra, hein ? Le voleur de Dazbon qui lui avait donné deux deniers après l’avoir envoyé récupérer une dague dans un canal dégoûtant ? Ah. Fantastique. Merveilleux. Les Xalyas avaient trouvé comme nouveau maître un maudit voleur. Il rompit enfin le silence.
— « Qu’est-ce que Cobra a à voir avec les Frères de la Perle ? »
— « C’est notre nouveau mécène. Nous avons fondé une alliance entre les deux confréries peu de jours après ton embarquement à Dazbon. C’est la Suprême qui en a décidé ainsi. » Azune demeura inexpressive en prononçant ces mots. Cette alliance ne semblait pas pleinement la satisfaire, devina Dashvara.
Il s’appuya contre le dossier de sa chaise qui, d’ailleurs, était sacrément confortable.
— « Hum. Une alliance intéressante si l’on considère que les Frères de la Perle ont de bons principes contrairement à Cobra. »
— « En cela, tu te trompes », le contredit Azune. « Atasiag lutte lui aussi contre le trafic d’esclaves. »
— « C’est un voleur. »
Azune ne contesta pas. Après quelques secondes de silence, elle se leva.
— « Vois-tu, steppien. Il se trouve que Cobra et nous, nous avons des intérêts communs : nous agissons contre le trafic du Maître qui est celui qui détient tout le commerce d’esclaves sur toute la côte est de l’Océan Pèlerin. »
— « Mm. Vraiment ? Ce Maître est si puissant que ça ? »
Les yeux d’Azune se firent froids, fixant un point invisible que Dashvara ne pouvait voir.
— « Il est puissant, jusqu’à un certain point. Pour le moment, il a l’appui officiel de la majeure partie des Conseillers, mais quelques grandes familles lui mettent des bâtons dans les roues depuis des années déjà et, maintenant, le vent commence à souffler en notre faveur. » Elle fit une pause et avoua : « Quoique, pas seulement en notre faveur. À première vue, Titiaka semble être la ville la plus unie et stable de toute la Fédération mais, en réalité, elle est loin de l’être. Il y a des mouvements divergents de tous côtés. Les Unitaires, les Fédéraux, les Indulgents… Moi-même, je m’y perds encore un peu au bout de deux ans passés au cœur de l’administration. »
Dashvara haussa les épaules.
— « Bon, et cela fait trois ans que vous poursuivez cet homme sans avoir réussi à le tuer ? »
Il la vit esquisser un sourire presque imperceptible.
— « Avant toutes choses, j’aimerais que les choses soient claires pour toi, Dash : ici, tu n’es pas dans la steppe. Le Maître est entouré de quelques amis et de sujets tout à fait capables de le substituer et d’agir comme lui. Le tuer ne résoudrait rien. Notre idée est celle de trouver tous les documents possibles qui prouvent l’activité illégale de ces esclavagistes à Dazbon. Avec ces documents, le Sénat de Dazbon ne pourra plus fermer les yeux. »
Dashvara haussa les épaules.
— « Je comprends. Pourquoi me racontes-tu tout cela, Azune ? Tu veux que je vous aide dans vos affaires, c’est ça ? »
— « Mmpf. » Azune eut un sourire sans joie et se rassit avec l’agilité d’un félin. « Non, steppien. Nous sommes des enquêteurs et, toi, tu es un guerrier. Pour le moment, nous n’avons pas besoin de ton aide. Vous êtes des travailleurs d’Atasiag. Et Atasiag Peykat est un citoyen de Titiaka et, malgré nos objectifs communs, il n’a pas le même… point de vue que nous sur l’esclavage. Tu peux t’estimer heureux que nous ayons pu le convaincre de s’occuper de vous. »
Dashvara réprima un sourire. Qu’une républicaine qui luttait contre les injustices utilise le terme de « travailleurs » pour parler des esclaves lui laissait un curieux arrière-goût.
— « Bon », dit-il sur un ton dégagé. « Pour parler de sujets plus… personnels, eh bien, puisque tu sembles plus bavarde cette nuit, j’aimerais te demander plus de détails sur ce qu’il s’est passé ces trois dernières années. Je veux parler de mon peuple », expliqua-t-il. « Je sais que d’autres Xalyas ont survécu à l’attaque du Donjon. Par conséquent, soit les survivants sont encore dans la steppe, soit ils ont été vendus comme esclaves comme nous. Que leur est-il arrivé ? »
Azune s’assombrit.
— « Certains ont été vendus », admit-elle. « Plusieurs enfants et un vieillard. Nous n’avons pas suivi leur piste à temps. Nous avons appris trop tard que les enfants avaient été adoptés et, à partir de là, il a été impossible de les localiser. Le vieil homme, c’est l’Université de Titiaka qui l’a pris. D’après ce que m’a expliqué Fayrah, c’était une sorte de maître spirituel de votre peuple. »
Le shaard Maloven, comprit Dashvara, saisi. Il ne savait pas s’il devait se sentir soulagé de savoir qu’il était toujours en vie ou s’il devait se mettre à pleurer en se rendant compte à quel point le peuple des Xalyas était proche de l’abîme. Et depuis quand ne l’est-il pas, Dash, depuis quand ? Notre peuple s’est réduit depuis des générations. Il y a un siècle, nous étions plus de deux mille. Puis nous ne sommes restés guère plus que cinq cents. Et aujourd’hui moins de cinquante survivent encore. Voici ton peuple, seigneur de la steppe. Maintenant, fais un miracle et ressuscite-le.
Azune secoua la tête, l’air peinée.
— « Nous ne savons pas s’il y en a d’autres. Quant aux dix Xalyas que tu as sauvées dans ces catacombes… Deux ont disparu. Et cinq ont été de nouveau capturées par Arviyag chez un dénommé Shizur. Nous… n’avons pas eu le temps d’aller les chercher avant. » Un éclair de culpabilité passa dans ses yeux. « Des pirates les ont sauvées. Maintenant, elles vivent sur l’île de Matswad. D’après ce que je sais, toutes vont bien. Et, comme tu le sais, Aligra, Fayrah et Lessi sont avec nous. »
La nouvelle des cinq Xalyas vendues et perdues sur une île de pirates le laissa sans réaction durant de longues secondes, la gorge nouée. Des sept, deux étaient des cousines d’Alta, une autre était la petite sœur de Boron, une autre était la fille de Ged… Toutes étaient des sœurs des Xalyas. Et lui, leur seigneur, les avait trahies, elles et Shizur. Il les avait sauvées et il les avait trahies. Il ne se souvenait même pas de l’avoir fait. Le cœur étouffé par la honte, il expira lentement et articula :
— « Merci de vous être occupés d’Aligra, de Fayrah et Lessi. »
L’expression d’Azune vacilla.
— « Personnellement, je ne me suis pas beaucoup occupée d’elles », avoua-t-elle. « Enfin, Aligra appartient à la Confrérie de la Perle. Shéroda l’apprécie beaucoup. » Elle se racla la gorge en reprenant : « Par contre, Fayrah et Lessi sont maintenant des pupilles d’Atasiag Peykat. Il les a adoptées comme ses filles. »
Dashvara fit un bond sur sa chaise.
— « Quoi ? ! »
Azune lui lança un regard d’avertissement.
— « Baisse le ton, Dash. » Elle se redressa sur sa chaise. « Rappelle-toi que tu vas vivre à Titiaka en qualité de travailleur, pas d’homme libre, et encore moins de citoyen. Ton statut est infiniment inférieur à celui de Fayrah et de Lessi. Ta propre sœur m’a demandé de te dire que tu sois patient et que tu ne te laisses pas emporter par ta… dignité xalya », elle esquissa un sourire moqueur, mais elle reprit aussitôt une expression sévère quand elle ajouta : « Si je dois le répéter, je le répèterai autant de fois qu’il le faudra : Atasiag Peykat est un propriétaire et, toi et les tiens, vous êtes sous sa dépendance. Vous n’êtes pas encore libres, mais vous le serez. Et la seule chose que vous devez faire, c’est d’accomplir votre travail sans vous en écarter d’un pouce. Aucun écart qui puisse porter tort au prestige de votre maître. Aucun scandale d’aucune sorte. Sinon, Atasiag Peykat vous renverra à la Frontière, compris ? Aucune tentative d’évasion », ajouta-t-elle. « Et aucune trahison. Sinon, vous pourrez rêver de votre liberté jusqu’à votre mort. Rowyn et moi, nous t’avons peut-être pardonné ce que tu as fait, Dash, mais ni Shéroda ni Atasiag ne sont aussi compréhensifs. Cette fois, tu ne peux pas nous trahir. »
Dashvara sentit son Oiseau Éternel frémir. Il fut incapable de soutenir le regard d’Azune. Il haussa les épaules.
— « J’ai dit que ma vie vous appartenait : je ferai tout ce que vous me direz jusqu’à ce que vous considériez que j’aie payé ma faute. Je ne réponds pas de mes frères. »
— « Si, tu en réponds », lui répliqua Azune vivement. « Tu es leur seigneur, non ? Et tu sais qu’il leur convient de nous aider. Nous avons aidé leur peuple et, s’ils sont patients, ils obtiendront leur liberté quand Atasiag le jugera faisable. Dis-le-leur. »
Elle posa des papiers sur la table. Dashvara secoua la tête sans répondre. Comme s’il était le seigneur de qui que ce soit. Obliger ses frères à renoncer à la fuite, c’était se comporter comme un esclavagiste à son tour. De toute manière, il n’avait aucun pouvoir sur eux pour les obliger à quoi que ce soit.
— « Mets une croix dans chaque case. »
La voix de la semi-elfe le tira de ses sombres pensées. Il jeta un regard curieux sur la feuille qu’elle lui tendait.
— « Qu’est-ce que c’est ? »
— « Les règles essentielles que vous devrez respecter. C’est un contrat. Atasiag m’a demandé de te le donner. Il veut s’assurer que tu vas collaborer volontairement comme travailleur. Il éprouve certaines… appréhensions à introduire des guerriers steppiens chez lui. »
Dashvara poussa un souffle empli de sarcasme.
— « C’est ridicule. Je suis déjà marqué. Que je le veuille ou non, je suis son esclave et, si je m’enfuis, toute la garde fédérale sera à mes trousses. »
— « Non, Dash. Si tu t’enfuis, je t’assure que le plus grand danger ne sera pas la garde fédérale. » Les yeux d’Azune reflétaient clairement sa menace. Dashvara haussa de nouveau les épaules.
— « Ça ne m’étonne pas. »
— « Mets une croix dans chaque case », insista Azune. « Mais avant, lis ce qui est écrit et mémorise-le bien. Tu réciteras le contrat aux autres pour qu’ils l’apprennent par cœur aussi. Ordres d’Atasiag. »
Dashvara jeta un coup d’œil sur la feuille. Il y avait quatre phrases. La première disait : « Je prête volontairement mes services à l’homme qui m’engage et je jure de ne jamais agir contre les désirs de celui-ci. » Il souffla.
— « Moi, j’ai donné ma vie aux Frères de la Perle, pas à ce serpent qui… »
— « Les choses sont ce qu’elles sont », l’interrompit Azune. On la sentait de plus en plus exaspérée. « Ne sois pas têtu, steppien. Les deux confréries sont alliées et, nous, nous n’avons pas le pouvoir de nous offrir vingt-trois Xalyas. Atasiag, si. »
— « Je me demande comment il a obtenu tant de pouvoir », ironisa Dashvara. Il détourna le regard des yeux foudroyants d’Azune et lut la phrase suivante.
« Je ne trahirai pas mon maître ni les alliés de mon maître et je traiterai toute personne que je côtoierai en respectant strictement les conditions sociales, que cette personne me soit connue ou non. »
— « Plus ou moins la même chanson », soupira-t-il. Il continua à lire :
« En cas de trahison, faute ou manque de ma part ou de la part d’un de mes compagnons, je demande et exige que soit appliqué le châtiment dû, quelle qu’en soit la nature, et je jure de ne pas tenter de me soustraire au susdit ni de m’interposer dans le cas où la faute ne m’incomberait pas. »
La dernière phrase venait couronner le tout :
« Je reconnais n’agir sous aucune contrainte, chantage ou pression en apportant mon accord à ce contrat. »
Dashvara laissa échapper un petit rire nerveux.
— « Ce serpent est fou. Non seulement il nous prend comme esclaves, mais en plus il veut que nous lui donnions notre consentement. »
— « Sottises », répliqua la semi-elfe. « Il prend seulement des précautions et il te fait savoir comment fonctionnent les choses. Il craint que vous deveniez plus une gêne qu’un appui, ce qui pourrait gravement nuire à nos intérêts. Nous marchons sur des fils, Dash. Certains secrets pourraient nous anéantir. Par exemple, qu’Atasiag Peykat et Cobra sont la même personne. » Elle le regarda avec insistance. « Alors… quand tu vas te lever de ce siège, je veux que tu commences à agir comme un esclave guerrier qui se rend à Titiaka pour rejoindre un maître qu’il ne connaît pas. Après tout, c’est la pure vérité. » Elle signala une plume près d’un encrier. « Les croix. »
Dashvara l’observa quelques secondes. La tension brillait dans ses yeux. Il était clair que ces trois années n’avaient pas été salutaires pour ses nerfs. En y réfléchissant bien, qu’est-ce qui était plus éprouvant, lutter contre des monstres aux intentions claires pour protéger des gens innocents, ou bien lutter contre des esclavagistes cupides qui semaient des guerres sur toute la côte pour acheter des prisonniers et les réduire en esclavage ?
Et quand je pense que ma sœur est mêlée à toute cette histoire… En tant que fille de Cobra, en plus. Dashvara expira bruyamment et prit la plume s’exécrant lui-même pour cela, mais que pouvait-il faire d’autre ?
— « Simple curiosité… Et si je refusais de mettre ces croix ? », s’enquit-il.
Elle répliqua sans hésiter :
— « Alors, nous vous renverrons à la Frontière, très probablement. Atasiag a besoin d’un groupe de mercenaires loyaux, pas d’un groupe d’insurgés. »
— « Des mercenaires, hein ? Et où est l’or dans tout ça ? »
Azune roula les yeux.
— « Vous ne manquerez de rien. Un mercenaire travaille pour une récompense. La récompense, dans ce cas, sera la liberté. Tu peux déjà t’estimer heureux que nous t’ayons sorti de la Frontière. En plus », ajouta-t-elle, en voyant peut-être que Dashvara hésitait encore, « quel sens cela aurait de se retourner contre un allié, Dash ? Je parie qu’il n’a écrit ce contrat que pour tranquilliser sa conscience en cas de trahison. Je crois qu’il fait un contrat semblable avec tous les membres de sa Confrérie du Songe. Je t’assure que, le moment venu, il ne refusera pas de vous rendre la liberté. Tu choisis : le Contrat ou la Frontière. »
Dashvara apposait déjà des croix avant qu’elle n’ait terminé sa dernière phrase. Il laissa la plume sur l’écritoire comme on lâche un tison ardent. Quand il leva les yeux, Azune souriait et, sur son visage jusque là tendu, on lisait maintenant une expression de soulagement. Il la vit se lever, contourner l’écritoire et s’incliner vers lui, en lui murmurant :
— « J’ajouterai une dernière clause rien que pour toi : puisque tu vas vivre chez Atasiag, je veux que tu observes ses agissements et que tu m’avertisses si tu vois quelque chose de louche. Juste au cas où. »
Dashvara acquiesça de la tête. L’Empoisonnée ne se fiait donc pas au serpent. C’était prévisible.
— « Assure-toi que tous tes compagnons connaissent le contrat comme leur propre main », ajouta la semi-elfe. « Une erreur grave peut provoquer votre perte. Et aussi bien Rowyn que moi, nous le regretterions beaucoup. »
Dashvara lui rendit un regard pensif. Ses menaces le laissaient perplexe plus qu’elles ne l’effrayaient.
— « Je te crois », affirma-t-il. « Je peux te poser une question ? Où est passé cet humour caustique que tu avais ? Tu l’as perdu dans quelque canal de Dazbon ? »
Azune arqua un sourcil.
— « Il te manque ? »
— « Eh bien, oui », avoua Dashvara.
Azune sourit et ses yeux bruns scintillèrent, moqueurs.
— « Je t’assure que je ne l’ai pas perdu. Tu sais ? Je reconnais qu’au début, je n’étais pas très convaincue de te sortir de la Frontière. Tu as failli tous nous faire tuer et… » Elle inspira et son visage s’assombrit. « Ce jour maudit, les acolytes d’Arviyag ont tué les deux amis les plus fidèles de la Suprême et il s’en est fallu de peu qu’ils ne la tuent, elle aussi. » Elle tourna un regard brillant vers lui. « Je te préviens que je ne vais pas te donner une nouvelle chance. J’ai bon cœur, mais je suis comme je suis. Je ne pardonne pas non plus facilement. Et si une chose m’inspire autant d’aversion que les assassins, ce sont les traîtres. »
Dashvara secoua la tête, incrédule.
— « Tu crois vraiment que, si tu avais été à ma place, tu n’aurais pas parlé ? »
Les yeux bridés d’Azune se réduisirent à de simples fentes. Sa voix résonna très froide quand elle siffla :
— « Je ne l’aurais pas fait quand bien même on m’aurait arraché les yeux, steppien. »
Hum. Valeureuse républicaine. Répète-moi ça quand tout ton corps sera convulsé sous les dés de torture… Dashvara dissimula son scepticisme et abandonna son siège.
— « Je suppose que tu m’as dit tout ce que tu voulais me dire. »
Azune ouvrit la bouche et, soudain, son masque de froideur se brisa.
— « Dash, je voudrais… » Elle se mordit la lèvre et, à la surprise de Dashvara, elle murmura posément : « Pardon. Rowyn a raison. Ce n’est pas juste que je t’accuse de tout. C’est simplement que parfois je… Démons, qu’importe. » Elle s’interrompit en grommelant et esquissa un geste brusque de la main sous le regard perplexe de Dashvara. Avant que ce dernier n’ait le temps de répondre, elle reprit avec fermeté : « Juste une question de plus, steppien, et je te laisse tranquille. Qui est ce drow qui vous accompagne ? »
Dashvara la détailla du regard. La question était-elle fortuite ou bien savait-elle qui était Tsu ? Il paria pour la première option : cela n’avait pas de sens qu’Azune connaisse le rôle que Tsu avait tenu à Dazbon. Il répondit donc tout simplement :
— « C’est un ami. »
— « Fiable ? »
Dashvara eut un demi-sourire.
— « Je déposerai mon cœur entre ses mains pour qu’il le garde. »
— « Oh. » Azune prit une mine amusée. « Alors, parfait. Que lui non plus ne s’égare pas. » Elle remit le masque de bronze et indiqua la porte d’un geste autoritaire de secrétaire de police : « Falfir te reconduira. Bonne nuit, soldat. »
Dashvara inclina sèchement la tête.
— « Bonne nuit. »
— « Votre Honneur », lança Azune sur un ton suave. Dashvara souffla mais répéta civilement :
— « Bonne nuit, Votre Honneur. »
Il se dirigeait déjà vers la porte quand Azune observa avec franchise :
— « Tu devrais être un peu plus servile. Ça t’épargnera des ennuis. »
Dashvara feula sans se retourner.
— « Un Xalya n’est servile que lorsqu’il en a envie. Votre Honneur. »
Il ouvrit la porte et trouva Falfir appuyé contre le mur au bout du couloir. L’elfe semblait être une connaissance d’Azune et, visiblement, il n’avait pas cédé à la tentation d’écouter aux portes. Il le reconduisit aux dortoirs sans prononcer un mot et, dès que Dashvara rejoignit son lit, il le laissa de nouveau dans le noir. Dashvara commença à se dévêtir avec des mouvements lents. À peine se fut-il allongé que Zorvun se glissa hors de son lit et s’approcha.
— « Alors ? », murmura-t-il en oy’vat.
Dashvara avait vu que la majorité des Xalyas dormait profondément mais, bien sûr, le capitaine n’avait pas pu résister et avait voulu demeurer éveillé jusqu’à son retour. Remontant les couvertures, il appuya la tête contre l’oreiller et, fatigué, il ferma les yeux.
— « Eh bien, capitaine, le seigneur de la steppe vient d’accepter volontairement son propre esclavage. »
Il y eut un silence.
— « Qui était la dame ? »
— « La fonctionnaire. Ne prononce pas son nom », le prévint-il, en ouvrant les yeux. « Dorénavant, elle s’appelle “Votre Honneur” », cracha-t-il en langue commune.
Zorvun, agenouillé près du lit, secoua la tête dans l’obscurité.
— « Ils n’ont donc pas l’intention de nous libérer ? »
— « Bien sûr que oui. Mais, comme dans tout contrat digne des pires serpents de ce monde, ce n’est pas spécifié. »
— « Mmpf. Que dit ce contrat ? »
La voix de Zorvun trahissait son inquiétude. Dashvara leva une main et lui donna de petites tapes sur l’épaule.
— « Il n’y a rien que nous ne sachions déjà. Je vous le dirai à tous demain au déjeuner. Comme ça, tu dormiras plus tranquillement. »
Le capitaine feula sourdement.
— « Au diable la tranquillité. Que dit ce contrat ? »
Tu l’auras voulu… Dashvara expira doucement, résuma la rencontre et répéta les quatre phrases en les traduisant en oy’vat. Il avait l’impression de les avoir gravées dans sa rétine. Zorvun demeura silencieux durant une minute entière. Que pouvait-il bien penser ?
— « Bon », chuchota-t-il alors. « Reste à savoir ce qu’Atasiag prétend faire de nous et ce qu’il veut qu’on fasse pour gagner cette maudite liberté. Nous reviendrons dans la steppe, Dash. Je le pressens. Je pressens que nous y reviendrons. Et nous nous vengerons de ces maudits assassins », murmura-t-il. « Nous ne sommes déjà plus qu’une poignée de Xalyas perdus en Haréka. Mais nous avons encore de la dignité, fils. Nous pouvons encore faire justice. »
Dashvara se sentit glacé. Après s’être demandé pendant trois ans si le capitaine Zorvun était au courant de la vengeance de Vifkan, Zorvun en personne venait de le lui confirmer. Ou du moins, cela ressemblait beaucoup à une confirmation.
Il tendit l’oreille pour écouter les respirations régulières dans la pièce. Certains ne dormaient pas.
Faire justice, Zorvun ? Qui sait si finalement tu n’es pas tout comme mon père. Il inspira puis expira.
— « Tu as peut-être raison, capitaine », admit-il. « Il faut juste espérer qu’Atasiag ne nous demandera pas de soulever une montagne pour gagner notre liberté. »
— « Bah, ne sois pas pessimiste », rit discrètement le capitaine. « Même s’il nous demandait de soulever une montagne, les Xalyas sont capables de tout. N’en doute pas. »
Dashvara acquiesça et sourit.
— « Je n’en doute pas, capitaine. Je tends simplement à me méfier des étrangers et de leurs promesses. »
— « Mm. » Il lui sembla que le capitaine souriait à son tour. « Tu fais bien de te méfier, fils. Comme disait ce vieux shaard, fie-toi davantage à un sauvage qu’à un civilisé. Le sauvage t’attaque de face et le civilisé dans le dos. »
Dashvara sourit.
— « Maloven est à Titiaka, Zorvun. Il a été vendu comme esclave et il est maintenant à l’Université de Titiaka. »
Zorvun releva la tête.
— « Vraiment ? »
— « Oui, vraiment. »
Le capitaine secoua la tête, riant tout bas.
— « Ce vieux shaard. Plus d’une fois je l’ai cru mort tellement il est vieux. Il a presque deux fois mon âge », murmura-t-il pour lui-même. « Il doit avoir plus de cent trente ans, si je ne me trompe. »
— « Cent trente et un », affirma Dashvara. « Il est revenu de Dazbon à cent huit ans. L’année où je suis né. »
— « Et il me donnait déjà des leçons quand j’étais un gamin », rit Zorvun. « Cet homme nous enterrera tous. »
Il l’a presque déjà fait, pensa Dashvara. Il esquissa un sourire sinistre. Et peut-être bien qu’il le fera.
Le capitaine lui tapota l’épaule avant de retourner dans son lit. Il entendit que quelqu’un se raclait la gorge et se retournait sur son matelas. C’était Zamoy. Après un silence, Dashvara pensa à la partie de cartes à moitié achevée. Si elle n’avait pas été aussi intéressante, ils l’auraient probablement oubliée, mais avec des paris si bien montés… Il sourit. Demain, ils la termineraient, se dit-il.
Une petite voix traîtresse s’infiltra alors dans sa tête et lui chuchota : Je prête volontairement mes services… Je ne trahirai pas mon maître ni les alliés de mon maître… En cas de trahison, faute ou manque… je demande et exige que soit appliqué le châtiment dû… Il rit intérieurement. Cette pantomime était une des choses les plus comiques et les plus absurdes qu’il ait vues de toute sa vie. Cobra avait-il vraiment besoin de lui demander son consentement pour faire ce qu’il voulait de sa vie ? Il l’avait fait pour tranquilliser sa conscience, selon Azune. Allons donc. Mais quelle conscience pouvait avoir un voleur ?
Certes, Cobra luttait également contre l’esclavage. Ou du moins contre le trafic de prisonniers de guerre. Quelque chose lui échappait dans cette histoire. Tous les bandits qu’il avait connus dans la steppe, en plus d’être voleurs, n’hésitaient pas à tuer si besoin était et, en tout cas, ils n’auraient jamais eu l’idée de participer à un projet aussi altruiste que celui d’en finir avec une canaille esclavagiste. Soit il n’est pas aussi bandit qu’il m’a semblé, soit il nous trompe tous pour quelque raison, conclut-il.
Après plusieurs heures passées à tourner dans sa tête les mêmes pensées, il se lassa, se redressa, prit le ceinturon qu’il avait laissé tomber par terre, sortit des feuilles de belsadia et se mit à les mâcher. Quelques minutes plus tard, il sombrait dans le sommeil comme un vieux chien.