Accueil. Cycle de Dashvara, Tome 1: Le Prince du Sable

24 Volonté

Un visage apparut. Un visage bleu, aussi sombre que les nuages quand un rayon de soleil illumine la steppe. Des yeux rouges comme ceux des démons des contes… Dashvara cligna des paupières.

— Où… où suis-je ? —balbutia-t-il.

La créature sombre était assise à côté de lui, du fil et une aiguille entre les mains ; elle lui adressa un coup d’œil rapide.

— Je couds tes blessures. Aucune n’est grave ; tu te remettras rapidement.

Dashvara s’aperçut alors qu’il était dévêtu, enchaîné et allongé sur un grand bloc de pierre. Il avait même un collier de fer qui l’empêchait de lever la tête.

Après ces observations, il se remémora ce qui s’était passé pendant que cet être étrange continuait à lui coudre une entaille à la jambe. Rowyn avait peut-être réussi à s’échapper, mais il ne pouvait en être sûr ; Almogan était probablement mort ; et les autres devaient sans doute être sains et saufs. Et Aligra se retrouvait sans seigneur des Xalyas, ajouta-t-il avec ironie. Dashvara essaya de se calmer.

— Tu es un esclavagiste ? —demanda-t-il.

— Non.

Dashvara ne le crut pas.

— Tu es saïjit ?

Le médecin interrompit une seconde son travail.

— Je suis un drow.

Oh. Un drow. Dashvara tenta de se rappeler ce qu’il savait sur les drows. Maloven disait que ce n’étaient pas des saïjits, même s’ils y ressemblaient. Il disait qu’un drow était incapable d’éprouver des émotions autres que la haine, la cupidité et le plaisir de détruire. Vu comme il les lui avait présentés, Dashvara avait toujours imaginé les drows comme des monstres horribles, grands, avec des crocs pointus de nadres rouges. Ce médecin n’avait pas l’air très grand, il portait des habits simples quoique élégants et un collier d’argent avec une grande perle noire et circulaire comme pendentif. Son visage était inexpressif, ses yeux démoniaques, mais, avant tout, il semblait être intelligent. Et il soignait les blessures.

— Pourquoi ne m’ont-ils pas tué ? —interrogea-t-il.

Le drow était en train de terminer le nœud. Il ne répondait pas. Dashvara s’agita, courroucé. Un terrible pressentiment commençait à affleurer dans son esprit.

— Pourquoi ne m’ont-ils pas tué ? —répéta-t-il.

Le drow se leva et alla se laver les mains dans une cuvette d’eau. Dashvara tira sur ses chaînes. Celles-ci, comme il fallait s’y attendre, résistèrent.

— Arviyag ! —hurla-t-il—. Où est cet assassin ?

Le drow leva la tête, cependant il ne se retourna pas vers lui, mais vers quelque chose que Dashvara ne pouvait pas voir. On entendait un bruit de pas qui descendaient des escaliers, puis il y eut un cliquetis de clé tournant dans une serrure.

— Arviyag ! —siffla Dashvara—. C’est toi ? Maudit sois-tu.

Le nouveau venu l’ignora.

— Tu as terminé ? —Dashvara ne reconnaissait pas cette voix. Des pas s’approchèrent, mais ils n’entrèrent pas dans son champ de vision—. Bien. Espérons qu’il est en état de parler. Quel est ton nom, prisonnier ?

Dashvara grogna.

— Et le tien ? Montre-toi et peut-être que je te répondrai.

Le lâche ne bougea pas.

— Que cherchais-tu dans le bureau d’Arviyag ? —continua à demander l’esclavagiste.

— À ton avis ? —répliqua Dashvara après un silence.

— Eh bien, je ne sais pas. Le coffre-fort que tu as tenté de voler contenait de l’or et des bijoux. C’était ce que tu cherchais ?

Dashvara pâlit mais ne répondit pas. Il décida qu’à partir de là il n’ouvrirait plus la bouche. Il entendit un rire froid.

— Tu es un Xalya ? —Seul le silence lui répondit—. Je n’en doute pas. C’est toi qui nous as volé les prisonnières à Rocavita, j’imagine. Et tu es venu ici pour tenter de sauver les autres. Ton acte courageux ne fait aucun mystère. Mais, dis-moi, qui étaient tes compagnons ? Ce n’étaient pas des Xalyas. C’étaient des Dazboniens, n’est-ce pas ? Je doute que ce soient des mercenaires parce que je ne crois pas tu aurais eu de quoi les payer, je me trompe ? Non, je ne me trompe pas. Ils appartiennent à une Confrérie. Mais laquelle ? Il y a tant de confréries dans cette ville. Un peu d’aide serait la bienvenue. Et il te convient de nous aider, je t’assure. Tu vas nous dire les noms de tes compagnons et le nom de la Confrérie. —Il y eut un autre silence—. Tu ne veux pas répondre ?

Pour toute réponse, Dashvara laissa échapper un soupir de soulagement. Si l’esclavagiste lui demandait une telle chose, cela signifiait que tous avaient réussi à se sauver. Que Rowyn s’était sauvé. Ou du moins qu’il n’avait pas été pris vivant, rectifia-t-il. Il avait l’impression d’avoir un bloc de glace dans la gorge et il avala sa salive, mais l’impression ne disparut pas.

Le silence s’éternisa. Finalement, l’esclavagiste ordonna :

— Prépare-le, drow.

On entendit un bruit de porte qui se ferme et des pas qui s’éloignent. Dashvara regarda le drow.

— Me préparer pour quoi ? —marmonna-t-il.

N’importe quelle pierre était plus expressive que ce docteur. Il le vit fouiller dans un sac, en retirer un étui noir et l’ouvrir. Dashvara fronça les sourcils quand le drow plaça une sorte de dé à coudre sur chaque index. Il tenta de dissimuler sa terreur mais échoua lamentablement. Finalement, le médecin s’approcha et, sans un mot, il posa les mains sur ses deux épaules.

— Un conseil —murmura-t-il soudain— : la prochaine fois, réponds aux questions.

Cela arriva d’un coup. Un éclair fulgurant le traversa tout entier et le laissa sans souffle. Dashvara se retrouva claquant des dents, mais le médecin ne le laissa pas se remettre et continua à appliquer ses mains sur différentes parties de son corps, quoique jamais sur la tête. D’abord, Dashvara le cribla d’imprécations ; et quand il fut certain qu’il avait utilisé toutes les insultes qu’il connaissait, il recommença, la respiration de plus en plus sifflante.

Au bout de ce qui sembla à Dashvara une vie entière de souffrances, le drow s’arrêta et rangea ses dés à coudre. La porte s’ouvrit.

— Réponds aux questions —lui conseilla le drow dans un rapide murmure.

Le Sans Visage l’interrogea de nouveau sur la Confrérie et Dashvara cracha :

— Va-t’en planter de l’herbe dans le désert ! —Il ajouta un flot d’insultes qui mourut bien après que la porte se ferme. Dashvara serra les dents et crut entendre le soupir du drow quand celui-ci s’approcha de nouveau. Cette fois, il avait deux dés à coudre à chaque main.

— Cela ne sert à rien de résister —dit-il à voix basse—. Plus tu résisteras, plus tu souffriras.

— Combien de gens as-tu torturés, monstre ? —rugit Dashvara. Sa voix s’étrangla et il toussa. Une lueur triste passa dans les yeux rouges du drow.

— Cela ne sert à rien de résister —prononça-t-il comme une litanie.

Il le lui répéta la fois suivante, quand il mit trois dés à chaque main. Cette fois, la tristesse du médecin était évidente. Le corps de Dashvara commença à se convulser avec des spasmes incontrôlables avant même que le drow n’approche.

— Non… —murmura-t-il, fixant les mains du drow, les yeux désorbités—. Tu ne peux pas faire ça. Non…

— Tu vas parler ?

— Non.

— Pourquoi ? —demanda soudain le médecin.

Reprends-toi, Dash. Tu es le fils de Vifkan de Xalya et de Dakia de Xalya. Tu as du sang de Xalya. Ton Oiseau Éternel est fort. Tu ne peux pas laisser la plume tomber. Il se répéta les mots comme un enfant qui essaie de se convaincre que les chevaux ailés existent. Plus calme, il regarda le médecin dans les yeux.

— Tu veux dire, pourquoi je défends mes amis ? Je suppose que parce que je ne suis pas un monstre comme toi. —Alors, il eut l’idée de continuer à parler pour que le drow attende. Pour qu’il ne s’approche pas—. Si tu avais un ami à protéger, tu le dénoncerais ?

Le médecin secoua la tête.

— Moi, je n’ai pas d’amis.

Aha ! Tu ne t’attendais pas à cette réponse, hein ? Dashvara éclaircit sa voix.

— Ça, c’est encore pire que d’être torturé, tu sais ? Dis-moi, comment t’appelles-tu ?

Il crut lire la surprise sur le visage du drow.

— Tsu —répondit-il—. Je m’appelle Tsu.

— Enchanté, Tsu. Moi, on m’appelle Dashvara de Xalya, Dash pour les amis. Tu sais ? Ce n’est pas très compliqué d’avoir des amis. Je pourrais t’apprendre à en avoir. Le premier pas, c’est de ne pas les torturer. Le second, c’est de leur parler. Le troisième, de les connaître. Le quatrième, de les respecter. Et le cinquième est d’essayer de les sauver quand ils se trouvent en danger.

Tsu l’observait de ses yeux rouges. Après un silence, il dit :

— Pourquoi me dis-tu ton nom à moi et pas à eux ?

Dashvara arqua un sourcil.

— À eux ? Tu veux dire que tu ne t’identifies pas avec les esclavagistes ?

— Je ne suis pas un esclavagiste. Je suis un esclave.

Dashvara en demeura sans voix.

— Diables ! —expira-t-il finalement—. Ça, vraiment, c’est terrible : que les esclaves se torturent entre eux. C’est pratique. Bientôt les esclaves seront leurs propres esclavagistes…

— Silence —fit soudain Tsu.

Des bruits de pas résonnaient dans l’escalier. Tsu positionna ses mains sur la poitrine de Dashvara avec une grimace d’excuse. Deux secondes après, la douleur éclata, sa volonté tomba comme une pierre sur le sol et un cri inhumain sortit de sa gorge sèche. Sa tête était en feu, ses yeux se troublaient, la vie lui sembla soudain horrible, méprisable…

— Ça suffit —tonna une voix. Haletant, Dashvara aurait ouvert encore plus grand les yeux s’il avait pu. C’était Arviyag—. Il n’a pas encore parlé, drow ?

— Non, messire —répondit le médecin, en s’écartant.

— Tu es tenace, Xalya —remarqua Arviyag, en s’avançant dans la pièce—. Tu tues deux de mes hommes à Rocavita. Tu en blesses quatre autres cette nuit… —Dashvara le vit apparaître devant lui et il serait mort de haine si une telle chose avait été possible. Le visage du Diumcilien l’observait avec intérêt—. J’aime ton style. Nous allons t’accorder une pause, pour voir si tu te décides à parler. Paopag, conduis-le aux cachots. Drow, laisse tes instruments et viens avec moi.

Dashvara était en train de préparer un discours pour chercher au moins à savoir s’il ne restait vraiment pas un brin de bonté dans le cœur d’Arviyag. Il ne sut si son esprit travaillait trop lentement ou si le temps s’était brusquement accéléré, le fait est que le médecin et Arviyag s’en furent avant qu’il ait pu dire un mot. Trois esclavagistes le libérèrent de sa tombe. Ils lui ôtèrent même les chaînes. Dashvara les regarda faire, l’esprit vide. Ensuite, lorsqu’ils l’aidèrent à s’asseoir, il se désengourdit quelque peu.

— Arviyag va mourir —croassa-t-il.

Un des esclavagistes, Paopag probablement, sourit avec dédain.

— Non ? Sans blagues ! Allez, mets ça. —Ils lui mirent une tunique marron et propre. Le moindre mouvement lui demandait un terrible effort et, pourtant, Tsu ne l’avait pas blessé. Il avait simplement utilisé… de la magie ?

Ils lui mirent des fers et Paopag le poussa vers la sortie.

— En avant.

Dashvara ne bougea pas ; ils le traînèrent hors de la pièce. Son esprit bouillonnait d’insultes, mais il ne parvenait plus à en lancer aucune. Il marcha entre ses geôliers, les jambes tremblant comme s’il allait avoir une crise d’épilepsie. Au lieu de monter les escaliers, ils les descendirent. Ils arrivèrent devant une porte. Derrière celle-ci, il entendait des voix étouffées, mais elles s’interrompirent quand Paopag l’ouvrit et poussa Dashvara à l’intérieur, vers la pénombre.

— Par ici —dit-il.

Ils l’acculèrent contre un mur, le firent asseoir et l’attachèrent à un anneau de métal. Dashvara jeta un coup d’œil vague autour de lui. Il était entouré de paires d’yeux et de respirations. Il n’eut pas le temps de détailler les visages entre les ombres. La porte se referma, le laissant dans le noir complet, et les pas s’éloignèrent ; puis s’éteignirent. Un silence relatif régna pendant un long moment. Et soudain :

— Qui es-tu, brave homme ?

Cette voix… était une voix qu’il aurait cru ne jamais plus entendre. Durant un moment exaspérant, il fut incapable de parler. Ses lèvres tremblèrent.

— Makarva ? —croassa-t-il—. C’est toi ?

Il y eut un silence et alors la voix de son compagnon de patrouille bégaya :

— Dash ? Tu es… vivant ? Mais comment ? Oiseau Éternel, tu es vivant ! Lumon, capitaine, il est vivant !

Le cœur battant à tout rompre, Dashvara cligna des yeux et maudit l’obscurité. Il aurait donné son cheval pour pouvoir les voir !

— Capitaine ? —répéta-t-il, stupéfait—. Capitaine Zorvun ?

Il y eut un autre silence.

— Il est ici, Dash —répondit Makarva avec enthousiasme—. Le capitaine est vivant. Nous sommes vingt-deux. Tous des patrouilleurs. Il y a Lumon. Il y a Sashava. Il y a les Triplés… Il y a… —Il s’étrangla—. Démons, Dash. Je n’arrive pas à le croire !

— C’est vraiment toi, Dashvara ? —demanda la voix posée de Sashava.

Changeant d’avis, Dashvara remercia l’obscurité, car il avait les joues inondées de larmes.

— C’est bien moi, Sashava —confirma-t-il—. J’ai essayé de vous sauver, mais ils m’ont capturé.

— Tu t’es fourré au beau milieu de l’antre des esclavagistes ? —Makarva rit. Ce sacré fou était capable de rire même dans des situations aussi critiques que celle-là.

— C’est ce que j’ai fait. J’ai essayé de chercher des preuves contre les esclavagistes, mais j’ai échoué. —Sa voix se brisa et il tenta de l’éclaircir sans y parvenir. Il était assoiffé—. Et Sigfen ?

Makarva tarda à répondre.

— Il est mort. Je l’ai vu mourir.

Dashvara acquiesça avec tristesse. De toutes façons, il le croyait déjà mort.

— Boron ?

— Je suis là —répondit le placide guerrier. Dashvara sourit en l’imaginant assis tranquillement avec ses chaînes, incapable d’éprouver ni panique ni désespoir.

— Comment vous ont-ils capturés ? —demanda-t-il.

— Eh bien… —Il devina le mal-être de Makarva—. Comme tu le sais, la patrouille de Sashava a été attaquée par les Essiméens avant qu’elle ait pu revenir au Donjon.

— Ils nous ont presque tous capturés —murmura Sashava—. Et ensuite ils nous ont vendus. Et maintenant nous sommes là. Et toi, Dashvara ? Comment t’es-tu échappé ?

Il perçut une pointe de méfiance dans sa voix. Dashvara ne lui en tint pas rigueur et il répondit en toute sincérité.

— Je me suis échappé par la grande porte. Déguisé en Shalussi.

Des souffles se firent entendre. La plupart des Xalyas n’étaient pas au courant de la ruse du seigneur Vifkan.

— Tu t’es fait passer pour un Shalussi ? —La voix était celle d’un des Triplés, mais Dashvara ne réussit pas à déterminer lequel. Miflin, peut-être ?

— Astucieux —apprécia la voix pensive de Lumon. Dashvara sourit. Lumon avait toujours eu un Oiseau Éternel assez pragmatique.

— Cela aurait été indigne —intervint une voix profonde— si le seigneur Vifkan en personne ne lui avait pas demandé de le faire.

Tous s’interrompirent en entendant parler le capitaine. La gorge nouée, Dashvara se tourna dans la direction d’où était venue la voix. Il entendit un bruit de chaînes. Il ne connaissait pas le capitaine aussi bien qu’il connaissait ses compagnons de patrouille, mais il savait comment il était. Responsable, dur, sarcastique parfois. Se retrouver enchaîné dans un cachot comme un esclave n’était pas pour améliorer son humeur.

— Capitaine —prononça Dashvara, plus par soulagement de savoir que le capitaine était vivant que pour l’appeler réellement.

— Vifkan a fait ça ? —L’incrédulité vibrait dans la voix de Sashava.

— Il l’a fait —confirma Dashvara.

Il y eut un autre silence.

— Et… pourquoi toi ? —demanda doucement Lumon avec une pointe d’incompréhension dans la voix—. Je sais que tu es son fils, mais nous connaissions tous le seigneur Vifkan. Il aurait sauvé n’importe quel autre Xalya avant.

Dur à accepter, mais vrai, pensa Dashvara. Il hésita. Il ne savait pas s’il convenait de leur parler de la tâche que lui avait confiée le seigneur son père. De toute manière, qu’importait maintenant ? Ils étaient tous enfermés dans un cachot, prisonniers des Diumciliens. Lifdor, Shiltapi et Todakwa étaient dans la steppe, loin, très loin de là. En plus… Démons, qui était le plus coupable, le sauvage qui attaquait un Xalya ou le riche esclavagiste qui ordonnait au sauvage de capturer le Xalya pour le soumettre en esclavage ? Par où commencer la vengeance ? La question était perturbante.

— Dash ? —s’inquiéta Lumon.

Dashvara secoua la tête sans répondre. Il mit quelques secondes à se rendre compte que, dans le noir, son geste avait été complètement inutile.

— Je ne sais pas, Lumon —murmura-t-il—. Je ne sais pas.

S’il ne disait rien, personne ne saurait rien. Seuls Rokuish et Zaadma étaient au courant de cette vengeance. Il déglutit. S’il ne disait rien, personne ne saurait rien, se répéta-t-il, sentant le sang lui monter à la tête. Un sentiment de honte l’envahit et il se traita d’idiot. Pensait-il donc avoir la moindre chance de sortir de cet antre ? Les Frères de la Perle n’allaient pas entrer de force dans l’édifice pour le sortir de là. Et ils n’avaient pas de preuves non plus. Dashvara n’avait pas de sabres. En définitive, disons que la situation offrait peu de possibilités de s’enfuir. Comme disait un savant steppien : “Quand la faim presse, on oublie le reste”. Dashvara soupira silencieusement. Les vengeances justes, c’est très bien, Père, mais les Xalyas, nous avons des problèmes beaucoup plus urgents pour le moment.

Il l’imaginait le foudroyant du regard et lui disant de se creuser la cervelle pour trouver une issue, de se jeter sur les esclavagistes s’il le fallait. “Entre l’esclavage et la mort, je préfère la mort”, avait-il dit un jour, plein de fierté. Dashvara partageait son opinion… jusqu’à un certain point. C’est-à-dire, jusqu’au point où, l’heure étant venue de choisir, il fallait prendre une décision. Eh bien, Dash, tu viens de découvrir que tu es un lâche. Félicitations. Il est toujours bon de le savoir. Comme tu aimes à le dire, plus on se connaît soi-même, mieux on se supporte et mieux on se sent. Allez, assume-le : tu es un lâche.

Dashvara ferma les yeux. De toute façon, il ne voyait rien. Dans des circonstances plus normales, Makarva lui aurait certainement demandé ce qui lui était arrivé durant ces dernières semaines. Cependant, on sentait que le moral était au plus bas et même l’arrivée de Dash n’avait pas réussi à faire sortir les patrouilleurs de leur accablement. Au bout de longues minutes, Makarva rompit pourtant le silence :

— Dash, tu es là ?

Dashvara roula les yeux.

— Et où veux-tu que je sois, Mak ?

— Je ne sais pas, peut-être que tu étais parti chercher l’outre. Je sens que tu as la gorge sèche.

Un large sourire sillonna le visage de Dashvara. De toute évidence, il n’y avait aucune outre.

— J’y ai pensé, mais après je me suis dit : avec tant de nuages là-haut, on ne voit même pas les étoiles. Et j’ai pensé : pourquoi me déplacer si Mak peut me l’apporter ?

— Ha ! Tu peux toujours attendre ton outre assis, mon vieux.

— Bon, eh bien, j’attendrai assis. Elle finira bien par arriver. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

— Bah ! —protesta Makarva enjoué—. Cette expression est trop commune, tu ne trouves rien de mieux ?

— Voyons… “On ne cesse d’espérer ce que l’on espère même si en espérant l’on désespère” ?

— Mieux —approuva Makarva—. Absurde, mais mieux.

— Vous êtes désespérants —intervint Lumon.

On entendit quelques petits rires amusés. Normalement, ils ne tenaient pas ce genre de conversations bêtes devant le capitaine, mais, démons, le cachot exsudait l’asphyxie et l’humeur sombre, et le mieux que l’on pouvait faire était de tenter d’égayer l’ambiance. De sorte qu’ils passèrent un long moment à se lancer des propos moqueurs et à plaisanter. Bien évidemment, les Triplés se joignirent à eux —ces trois garçons, cousins de Dashvara, avaient rendu fous les Xalyas du donjon durant toute leur enfance et ils blaguaient plus qu’ils ne respiraient. Tous les cinq finirent par imaginer qu’ils jouaient aux katutas. Makarva voulut faire jouer Boron, mais le Placide, comme ils le surnommaient, n’avait pas l’air très motivé à l’idée de jouer sans damier.

— Réjouis-toi, Boron ! —s’écria Makarva—. Je n’ai pas les dés truqués.

— Même si tu les avais, Mak, on ne verrait pas la différence —observa la voix de Miflin.

— Très malin, frère —lui dit une voix moqueuse—. Moi, je parie mes cheveux que Makarva a les dés.

— Et toi, qui es-tu, Kodarah ou Zamoy ? —lui répliqua Makarva avec une fine ironie.

— Kodarah, évidemment —mentit Zamoy.

On entendit un souffle. Le Chevelu se plaignit :

— C’est moi, Kodarah ! Lui, c’est Zamoy. Moi, je n’ai rien parié.

— Quoi ? Il m’a volé mon nom ! Je me suis toujours appelé Kodarah —fit Zamoy, en riant.

— C’est bon, c’est bon —marmonna Dashvara, feignant l’exaspération—. Comme ça, y’a pas moyen d’avancer. C’est à qui, le tour ?

— À toi —fit Makarva.

— Tu es sûr ?

— Non, mais puisque tu as parlé, c’est à toi. Je te rappelle que nous n’avons pas encore commencé.

Dashvara allait parler quand Sashava le coupa d’une voix irritée :

— Ça suffit maintenant, les garçons. Vous m’agacez avec vos jeux ridicules.

Le cachot se plongea dans un brusque silence. Sashava n’était pas le capitaine, mais c’était un chef de patrouille ; et bien qu’il soit généralement d’une humeur un peu sombre et qu’il s’exalte facilement, il avait toujours mené ses hommes avec sagesse et Dashvara lui vouait presque autant d’admiration qu’au capitaine Zorvun. Rougissant, il ferma la bouche. Nous avons tous perdu des parents, des frères ou des enfants, et Sashava vient de nous le rappeler avec son tact habituel. Comme s’il était nécessaire de nous le rappeler…

Soudain, le capitaine intervint :

— Laisse-les, Sashava. Ils ne font rien de mal. La seule chose qu’ils font, c’est profiter du peu de liberté qui leur reste : la liberté de parler. Certainement —ajouta-t-il—, ils peuvent aussi profiter de la meilleure de toutes les libertés : celle de penser.

Le capitaine Zorvun retourna à son mutisme et les autres n’osèrent plus parler. Le silence se fit pesant, uniquement interrompu par le bruit des chaînes et les raclements de gorge. Après un long, long moment pendant lequel Dashvara s’était mis à somnoler éveillé, souhaitant ne penser à rien d’autre qu’à la joie d’avoir retrouvé ses compagnons, le bruit d’une clé dans la serrure se fit entendre. Dashvara sursauta et ses nerfs lâchèrent. Il savait que c’était lui qu’ils venaient chercher. Prendraient-ils un compagnon pour le torturer et le forcer à chanter ? Même s’ils le faisaient, il ne chanterait pas, se dit-il, convaincu.

— C’est celui-là —fit une voix.

Il cligna des yeux, aveuglé par la lumière de la torche. Des mains le détachèrent de l’anneau et ils le soulevèrent. Il sortit du cachot dans un silence de mort.

— Cette fois, tu parleras, l’ami —lui lança Paopag, en fermant la porte—. Et tu parleras très fort, pour que je t’entende bien.

Dashvara crut avoir avalé une bulle d’air compact. Il essaya de s’armer de courage, mais il n’y réussit qu’à moitié.

Ils lui firent monter les escaliers et le rallongèrent dans la pièce. Ou du moins ils essayèrent, parce qu’à cet instant Dashvara se démena comme un énergumène. Il savait que cela ne servait à rien, mais il ne voulait pas se rallonger là. Il ne voulait pas. Parfois, quand la peur est plus forte que la raison, on agit de façon stupide et vaine. Finalement, Paopag lui donna un coup de poing dans le ventre ; à trois, ils le saisirent, dénudèrent sa poitrine et l’enchaînèrent.

— Où est le médecin ? —demanda Paopag, impatient.

— Le voilà —répondit l’un, la mine lasse.

Tsu apparut devant les yeux de Dashvara. Il avait l’air nerveux. Il laissa ses affaires sur la petite table, sortit sa trousse noire et mit trois dés à coudre à chaque main. Tout de suite après, il se tourna vers les hommes que Dashvara ne pouvait voir, allongé comme il l’était, la tête presque immobilisée.

— Vous allez rester ? —demanda le drow.

Paopag répondit :

— Il le faut. Ce maudit Xalya doit parler. S’il ne parle pas, sois certain que, toi aussi, tu cesseras de parler, drow.

Dashvara perçut un léger changement de teinte sur la peau sombre de Tsu. Le drow acquiesça, cependant, relativement inexpressif.

— Bien.

Lorsqu’il s’approcha de Dashvara, seuls ses yeux exprimaient la compassion. Mais le sentiment était manifeste. Pourquoi fais-tu quelque chose qui te répugne, Tsu ? La peur de la mort était-elle capable de détruire à ce point l’âme d’une personne ? Dashvara vit les dés s’approcher et perçut le contact froid. Il serra les dents et regarda Tsu avec défi. Je ne vais pas parler, voulait-il lui dire. Jamais.

Cette promesse ne l’empêcha pas de crier aussi fort que peut crier un homme. Le temps se dilua dans sa tête, le tourment se fit constant, son esprit commença à se disloquer. Le médecin le laissa respirer tandis que Paopag lui posait une question. Dashvara savait quelle était la question, mais il préféra ne pas l’écouter. Il préféra ne penser à rien. Tsu soupira presque imperceptiblement et continua.

La torture, chez les Xalyas, était une pratique qui ne se réalisait jamais. Si un homme était un criminel ou un traître, on le punissait par la mort. Si c’était un bandit, on le fouettait. Mais on ne torturait pas un homme. Pas de cette façon.

Dashvara savait, par Maloven, que, dans les terres du sud, on torturait pour obtenir des confessions. Mais jamais il ne s’était imaginé une telle chose. Chaque fois que les dés le touchaient, la douleur massacrait son esprit, s’y accumulant comme dans un grenier tortueux dans lequel il ne loge plus rien.

Paopag l’interrogea de nouveau plusieurs fois et Dashvara, les yeux secs et la gorge en feu, refusa de nouveau de répondre. S’il devait mourir, il mourrait. Au bout du compte, c’était probablement le destin qu’ils lui réservaient. Il avait tué deux hommes d’Arviyag, non ? Ses pensées s’effilochaient ; la mort était proche, très proche. Il pouvait presque la toucher maintenant. Les sages disaient que la mort n’était qu’un simple cesser-d’être. Il ne fallait pas la craindre, mais oui l’éviter dans la mesure du possible. Cependant, le possible avait déjà cessé d’avoir un sens pour Dashvara.

— Augmente d’un dé —fit Paopag. Sa voix vibrait de contrariété—. Nous avons assez perdu de temps comme ça.

Tsu déglutit et, un instant, il sembla être sur le point de protester. Mais il obéit.

— Cela ne peut pas le tuer, n’est-ce pas ? —demanda soudain Paopag, l’air inquiet.

Tsu secoua la tête.

— Je ne sais pas. Cela dépend des gens.

Il tendit les mains… Alors, Dashvara la vit. La mort, vide, inutile, absurde. Cela n’avait pas de sens de mourir. Il lui suffisait de parler. Il lui suffisait de produire des sons. Le monde est grand et est empli de gens, se dit-il, sans logique apparente. En plus, Rowyn n’est pas idiot. Il sait se cacher. Azune aussi, n’est-ce pas ? Ils savent ce qu’ils font… Qu’importe ce que je dis ?

Non, se dit-il. Il devait continuer à avoir foi en sa plume, peu importe combien soufflait le vent. Il pouvait se plier, mais jamais tomber totalement. S’il tombait totalement, comment allait-il se relever ? Comment allait-il récupérer son Oiseau Éternel du fond d’un abîme ? Il devait garder espoir. L’espoir, se répéta-t-il, les yeux exorbités, tandis que Tsu posait fermement ses mains sur ses épaules. Il croisa son regard inquiet.

L’espoir, Dash. Tu dois le sentir au-dedans de toi… L’espoir pour mourir sans honte. L’espoir, seigneur de la steppe. L’ESPOIR, BON SANG !

Son esprit cria avec la force d’un bélier. Comme si un verrou avait lâché, comme si les propres murailles s’étaient précipitées sur leur ennemi, s’effondrant face aux coups, Dashvara fondit en larmes comme un enfant. Tsu retira ses mains sans avoir rien fait, mais c’est à peine si le Xalya s’en rendit compte. Il se sentait brisé et il ne cessait de haleter en oy’vat :

— Je ne veux pas mourir… Je ne veux pas mourir…

Il avait risqué sa vie des dizaines de fois. Contre des nadres rouges. Contre des sauvages, des écailles-néfandes, des bandits… Il avait été un homme du Dahars. Un Xalya. Mais, à présent, une terrible certitude s’imposait à lui ; celle-là même qui oblige un homme à reconnaître à quel point sa véritable résistance est peu de chose. L’instinct le plus cruel s’était libéré tel un démon encagé et, comme un lac de venin, il s’était répandu dans son esprit, corrompant tout.

— Aswur naytar ! —hurla-t-il, pleurant comme une âme perdue—. Aas… —Il s’étrangla et gémit— : Aswur naytar.

— Mais qu’est-ce qu’il dit, bon sang ? —demanda une voix.

— De l’eau —balbutia alors Dashvara en langue commune—. Je ne v-veux pas m-mourir.

Le visage soulagé de Paopag apparut devant lui.

— Drow, apporte de l’eau au garçon —ordonna-t-il. Tsu obéit et Dashvara but précipitamment, s’étranglant avec l’eau—. Bien, Xalya —reprit Paopag d’une voix douce—. Maintenant, tu vas parler, n’est-ce pas ?

Dashvara acquiesça, la vue brouillée par les larmes. Et tandis qu’il parlait, une petite voix sardonique dans sa tête lui disait, Voilà, c’est confirmé, Dash : tu es un lâche.