Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 1: Le Prince du Sable

7 Sous le toit d’une maison digne

— « Attends ! », dit-il.

Comme il la rattrapait en bas de la colline, Zaadma se retourna enfin et poussa un feulement avant de continuer à avancer.

— « Tu me poursuis, maintenant, Shalussi ? »

— « Avant, c’est toi qui me poursuivais », répliqua Dashvara, marchant rapidement à ses côtés.

Comme elle ne disait rien, il continua :

— « Orolf, le forgeron, m’a averti de ce que Walek manigançait. C’est précisément pour ça que je voulais feindre d’entrer à la Main Blanche. Pour qu’il sorte de l’ombre. »

— « Et qu’est-ce que j’en ai à faire de toute cette histoire ? », rétorqua-t-elle.

Dashvara resta un moment sans savoir quoi répondre.

— « Eh bien… À vrai dire, je suppose que pas grand-chose. Mais tu es venue m’avertir. En jouant la comédie. »

— « La comédie ? » Zaadma s’arrêta non loin de l’olivier de sa maison. « J’essayais simplement de convaincre Silkia de te laisser tranquille. C’est une vipère comme il y en a peu et la plus ambitieuse de toutes. Elle a même réussi à faire enrager Walek. Depuis qu’il la connaît, cet idiot n’est plus le même. »

— « Tu voulais me sauver la vie », murmura Dashvara. « Comme Orolf. »

Zaadma laissa échapper un bref éclat de rire sarcastique.

— « Sauver la vie d’un rustre qui n’arrête pas de me dire que je suis une dévergondée et une bâtarde ? »

Dashvara la vit entrer chez elle comme un tourbillon de vent et s’enfermer avec ses fleurs. Zaadma écarta le rideau d’une fenêtre.

— « Et tu n’as pas intérêt à dormir sous mon olivier ! », ajouta-t-elle.

Elle laissa retomber le rideau et la lumière d’une bougie éclaira l’intérieur. Dashvara soupira. Il ne savait pas très bien pourquoi il se sentait si mal ; était-ce parce qu’il avait laissé passer l’occasion de se défaire de Walek ou parce que Zaadma lui embrouillait la tête en se faisant passer pour une femme honnête ?

Il s’assit au pied de l’olivier et écouta la musique lointaine de la fête tandis que ses yeux scrutaient la lumière tremblante derrière la fenêtre. Lorsqu’il entendit des pas s’approcher, il esquissa un sourire narquois. Il se leva et s’interposa sur la route d’un jeune Shalussi imberbe qui était un peu éméché et qui, de plus, ne prenait pas le bon chemin.

— « Fais demi-tour, chenapan », gronda Dashvara à voix basse. « Cette maison est une maison digne. »

Le jeune homme cligna des paupières.

— « Mais qu’est-ce que tu racontes ? Elle m’a dit de venir aujourd’hui. »

Dashvara lui adressa une moue dégoûtée et, sans y penser à deux fois, il lui donna un coup de poing précis en plein ventre, suffisamment fort pour lui ôter tout l’air des poumons. Le garçon se plia en deux, le souffle coupé, incapable de crier.

— « Qui t’a dit quoi ? », demanda suavement le Xalya.

Après quelques secondes, il le prit par l’épaule et le guida aimablement loin de la maison. Finalement, alors que le Shalussi se laissait tomber sur l’herbe en serrant un bras contre son ventre, il lui conseilla :

— « Ne reviens pas par ici, compris ? » Il le vit acquiescer de la tête, les yeux dilatés, et il sourit. « Bon garçon. »

Il se redressa et se dirigea de nouveau vers l’olivier. Il se laissa choir contre l’écorce rugueuse et contempla la Lune, distante et froide. Comme une litanie, il se répéta les noms des chefs de clans, encore et encore. Et il finit par sombrer dans un sommeil agité.

Il fit un rêve différent et en même temps toujours semblable. Il vit son père tomber devant lui à genoux, une blessure de hache akinoa dans le ventre. Il murmura quelque chose entre ses dents, quelque chose d’important, mais Dashvara ne l’entendit pas. Et son père disparut. Alors, il vit ses frères et sa mère, puis Makarva et Boron, et tous ses compagnons de patrouille. Incompréhensiblement, tous souriaient. Comme une sirène de sable, Fayrah surgit d’un cercle de lumière et apparut devant lui ; les larmes brillaient dans ses yeux sombres mais, incompréhensiblement, elle aussi souriait. Pourquoi diables tous me sourient ?, se demandait Dashvara. Quand il vit Walek, il se dressa et se précipita sur lui, les sabres dégainés, il bondit léger comme le vent, tourna comme un serpent rouge, un rayon de soleil fit resplendir la lame de ses armes et…

Il se réveilla brutalement, recevant un seau d’eau en pleine figure.

— « Oups… » Zaadma se couvrit la bouche tandis que le Xalya crachait de l’eau et se frottait le front ensanglanté. « Je ne voulais pas jeter le seau. Je t’ai fait mal ? »

Dashvara était trempé. Il soupira et fit non de la tête.

— « Alors, réponds-moi à une question, gredin insolent ! », éclata soudain Zaadma. « Tu veux me dire ce que tu as fait à ce pauvre Fatiek ? Il n’est pas venu hier soir. C’est la première fois que quelqu’un ne se rend pas à un de mes rendez-vous, tu sais ? Enfin, presque la première fois. Réponds-moi », siffla-t-elle.

Dashvara écarta la main de son front et se rendit compte qu’il saignait pas mal. Il leva les yeux vers la robe rouge, le décolleté, le cou et enfin vers les lèvres serrées et les yeux noirs, qui, en ce moment même, étincelaient dangereusement. Il ouvrit la bouche et dit :

— « Tu me parles de ce gamin qui est venu hier soir te rendre visite ? »

— « Il a dix-huit ans, Odek. Il n’a que trois ans de moins que moi. Alors comme ça il est venu et, toi, tu ne l’as pas laissé passer. »

— « Je lui ai dit que cette maison était une maison digne et je l’ai aidé à retrouver le bon chemin. C’est tout. »

Au lieu de crier, Zaadma se tut et ne répondit pas immédiatement.

— « Une maison digne ? », répéta-t-elle. Et soudain elle partit d’un grand rire. « Tu lui as vraiment dit ça ? Tu es un gredin fini, Odek. Je te dis de ne pas dormir sous mon olivier et je te trouve là. Et en plus, tu interfères dans mon travail. J’ai perdu trois pièces d’or à cause de toi. »

Dashvara haussa les épaules.

— « Je regrette. J’ai cru que tu voulais devenir une femme honnête. »

Zaadma souffla sans cesser de sourire.

— « Tu adores te moquer des gens, hein ? Je suis embarrassée avec toi », avoua-t-elle. « Parfois j’ai l’impression que tu gardes un terrible secret à l’intérieur et je meurs d’envie d’en savoir davantage sur toi. Et d’autres fois, je voudrais t’oublier et laisser ces guerriers shalussis t’assommer dès que tu ouvriras la bouche pour lancer une de tes idées géniales. Et maintenant, entre à la maison pour que je puisse arrêter cette hémorragie. »

Dashvara se leva et la suivit à l’intérieur, les pensées confuses.

— « Tu ne parles pas comme une Shalussi », dit-il soudain, alors que Zaadma posait sur le tapis doré une cuvette d’eau et un linge blanc.

— « C’est que je ne suis pas une Shalussi, comme je te l’ai déjà dit », répliqua-t-elle patiemment.

Elle s’approcha, appliqua le linge mouillé sur son front et le retira. Elle mouilla un autre coin et l’appliqua de nouveau sur la blessure. S’il ne s’était pas senti aussi confus, Dashvara se serait chargé lui-même depuis le début de nettoyer sa blessure, mais… quelque chose l’empêcha de retirer le linge des mains de Zaadma.

— « Puisque tu n’arrêtes pas de dire « je regrette », moi aussi, je vais te dire que je regrette », fit-elle sans avoir l’air très coupable. « Je ne voulais pas te jeter le seau d’eau. Juste l’eau. Mais tu dois comprendre que je suis furieuse contre toi. Qui va me payer ces trois pièces d’or perdues à jamais ? », se lamenta-t-elle, affligée.

Dashvara remarqua son regard éloquent et il secoua la tête.

— « Hier Fushek m’a engagé… »

— « Génial ! », s’exclama Zaadma.

— « Mais il a dit qu’il n’allait pas me payer en argent tant qu’il ne me donnerait pas de travail important, alors… tu devras survivre sans ces trois pièces d’or, je le crains. Je compatis à ta peine », se moqua-t-il, portant une main sur sa poitrine.

Zaadma le foudroya des yeux et lui jeta le linge taché de sang à la figure avant de se lever d’un bond. Dashvara s’esclaffa.

— « La dignité vaut bien davantage que trois pièces d’or, femme. Le coup de poing que j’ai donné à ce lourdaud n’avait pas de prix. »

Zaadma croisa les bras. Son visage reflétait un mélange d’incrédulité et d’exaspération.

— « Pourquoi, chaque fois que tu franchis le seuil de cette maison, j’ai envie de te mettre à la porte à coups de pied ? »

Dashvara fit mine d’y réfléchir sérieusement.

— « Peut-être parce que nous sommes trop différents ? »

Zaadma tambourina avec ses doigts.

— « Peut-être », admit-elle.

— « Et pourtant, nous avons peut-être un point commun », reprit Dashvara.

Ne parle pas trop ou tu le regretteras…

Ses paroles, cependant, avaient déjà aiguisé la curiosité de Zaadma.

— « Lequel ? Nous sommes des humains, c’est ça ? »

Dashvara roula les yeux.

— « À part ça. Tu veux te venger de Walek, n’est-ce pas ? »

Zaadma prit une mine lasse.

— « Walek ? Qu’est-ce que j’ai à voir avec cet homme ? »

Dashvara plissa les yeux. Peut-être que mon instinct me conduit sur une fausse route. Ou peut-être que non.

— « Walek t’a trompée, n’est-ce pas ? Tu hais cet homme. »

Zaadma fronça les sourcils.

— « Je ne le hais pas. La haine ne produit rien de bon. En plus, un homme ne peut pas me tromper tant qu’il paye bien. »

Dashvara perçut un léger tremblement dans sa voix. Il haussa les épaules sans répondre et passa de nouveau le linge sur son front. Il ne saignait déjà presque plus.

Zaadma grogna.

— « Et qu’est-ce que ça peut faire s’il m’a trompée ? », dit-elle enfin, s’asseyant devant le Xalya. « Dans ce cas, ce n’était pas sa faute, mais la mienne, pour avoir cru qu’un guerrier shalussi allait vraiment m’épouser. Après avoir déjà connu tant de désillusions, voilà que je prends pour argent comptant tout ce que me raconte ce fou. » Elle eut un sourire torve. « Parfois, ma bêtise m’impressionne. C’était ma faute », reprit-elle. « Et j’ai eu ma vengeance : maintenant, il est avec cette Diumcilienne, cette Silkia, et elle l’a rendu plus fou qu’il ne l’était déjà. Cette vipère réussira à l’envoyer chercher le Trésor Secret de la Pyramide-Fantôme. Enfin », soupira-t-elle. Elle leva un regard curieux vers le Xalya. « Conclusion : tu veux te venger de Walek pour quelque raison et tu veux que je t’aide. » Elle laissa échapper un petit rire moqueur. « Tu peux toujours rêver : je ne t’aiderai pas. »

— « Je veux seulement que tu me donnes vingt pièces d’or pour acheter un sabre », prononça Dashvara.

Zaadma secoua la tête.

— « Même si je les avais, je ne te les donnerais pas par principe. Je ne veux pas que tu fasses de mal à qui que soit. Tu ne crois pas qu’il y a déjà eu assez de morts pour cette année ? »

Dashvara la contempla, surpris.

— « Oh, bien sûr », poursuivit Zaadma. « Peut-être que, toi, ça t’a bien servi que les Xalyas meurent et que les Shalussis te libèrent. Mais, moi, ces guerres absurdes ne m’amusent pas du tout. Tu as raison, Odek. Nous sommes très différents. Toi, tu es un Shalussi et un guerrier digne. Et je suis sûre que tu as tué quelque homme dans ta vie. Et moi, je suis une bâtarde et je cultive des fleurs. Sincèrement, je préfère ma condition. Et maintenant, si cela ne te dérange pas, laisse-moi. Je dois arroser mes plantes et aller remplir le seau que je t’ai jeté. »

Étourdi, Dashvara la vit se lever avec énergie. Il inspira profondément.

— « Mon intention n’est pas de tuer Walek. »

— « Je m’en réjouis », fit Zaadma sur un ton indifférent tout en ramassant le seau vide. « Tu veux bien me faire le plaisir de sortir ? »

Dashvara acquiesça en silence, laissa le linge souillé de sang dans la cuvette et se leva. Un demi-sourire étira ses lèvres.

— « Pourquoi, chaque fois que je franchis le seuil de cette maison, tu veux me mettre à la porte à coups de pieds ? », demanda-t-il.

Tais-toi et va-t’en, lui ordonna une voix plus sérieuse. Va-t’en, vole deux sabres, tue Nanda, prends un cheval et disparais. Et laisse ce Walek tranquille : ce n’est pas le chef du clan, ce n’est qu’un mercenaire. Va-t’en…

Les yeux noirs de Zaadma reflétèrent une légère surprise.

— « Tu veux… rester ? »

Dashvara eut un sursaut.

— « Non ! », fit-il. Et se rendant compte que son refus avait été trop brusque, il ajouta : « Je ne… C’est-à-dire… Ça ne fait rien. Je m’en vais. »

Il était déjà sur le seuil quand Zaadma dit avec affabilité :

— « Reste si tu veux. Je t’offre de nouveau le même accord qu’avant. Une chambre où dormir. Ce que tu ne trouveras peut-être pas si facilement ailleurs, à moins que tu aies déjà sympathisé avec une famille. Une chambre et de bons repas… en échange de la moitié de tes futures rétributions. »

L’accord était généreux et, par conséquent, suspect. Que gagnait Zaadma en proposant un tel accord à une personne qui ne gagnerait sûrement pas plus d’une pièce d’or de temps en temps ?

Dashvara ignora la petite voix de sa conscience et préféra ne pas penser à des manigances. Il avait besoin d’un lit où dormir et il préférait mille fois la maison d’une femme de mauvaise vie qui abominait les guerres que celle d’une famille de Shalussis assassins. Il se tourna vers Zaadma et esquissa un sourire.

— « Le temps indéfini, ça tient toujours ? »

Zaadma lui rendit son sourire.

— « Bien sûr. » Elle lui tendit le seau. « Tiens, commence déjà à travailler et apporte-moi de l’eau. Après, tu iras faire ce que tu as à faire. »

Dashvara haussa les épaules, prit le seau et s’en fut le remplir à la rivière. C’était la bonne décision, se dit-il. Il aurait été ridicule de continuer à dormir à la belle étoile. Lorsqu’il revint, il entendit un chant joyeux et mélodieux.

Un œillet, dans tes yeux, je suis allé
Chercher, chercher, bien-aimée, un œillet !
Sur ta bouche je me suis égaré
Croisant une fleur dorée d’oranger.

Le Xalya s’arrêta un instant avant de tendre le seau par la fenêtre, amusé. Zaadma poussa un cri.

— « Tu es fou ? La prochaine fois, entre par la porte avec le seau. Tu n’as pas intérêt à toucher un seul pétale de mes fleurs tant que tu es là, compris ? »

Dashvara souffla.

— « Compris. Passe une bonne journée. »

Zaadma parut surprise et, alors que le Xalya s’en allait déjà, elle répondit, hésitante :

— « Toi aussi. »

Lorsque Dashvara arriva aux écuries, Rokuish travaillait déjà. Visiblement, Fushek l’avait déjà mis au courant qu’il avait un nouveau compagnon parce qu’il le salua aussitôt par son nom et lui sourit amicalement.

— « La dernière fois que je t’ai vu, je n’ai pas pu te saluer », dit Dashvara, moqueur. « Mais j’ai salué les chevaux. Bon, qu’est-ce que je dois faire ? »

— « En principe, la même chose que moi », répondit l’apprenti guerrier. « Tout de suite, je nettoyais les selles des chevaux. Tu sais nettoyer les selles ? »

— « Bien sûr », affirma Dashvara.

Rokuish et lui s’assirent à la table d’où avait disparu ce fameux morceau de fromage et commencèrent à travailler. Comme l’avait averti Fushek, Rokuish n’était pas très bavard, mais cela ne dérangea pas Dashvara. Et même, cela lui convenait. Cela aurait été beaucoup plus embêtant d’avoir un curieux lui posant des questions sur son passé et l’obligeant à improviser.

— « Tu aimes les chevaux ? », demanda soudain Rokuish.

Dashvara sourit. Ça, par contre, c’était le genre de questions qui avaient véritablement de la valeur.

— « Beaucoup », affirma-t-il. « Surtout si je les connais. En réalité, c’est un peu pareil avec les humains. » Il pencha la tête de côté. « Et toi ? »

Rokuish sourit avec franchise.

— « Ma mère dit que le premier mot que j’ai prononcé, c’est « Brise », le nom du cheval de mon père. Lui, c’était un guerrier. »

Dashvara prit une mine attristée.

— « Il est mort ? »

Rokuish haussa les épaules.

— « Eh bien, oui. C’est les Xalyas qui l’ont tué. »

Il n’en dit pas plus, mais Dashvara ressentit ces mots comme un coup de poignard glacé. Il inspira silencieusement pour calmer sa respiration et fit :

— « Toutes mes condoléances. »

Rokuish sourit.

— « Merci. Mais ça s’est passé il y a déjà plus de quinze ans. Je me souviens à peine de lui. »

Dashvara acquiesça de la tête sans répondre et feignit de se concentrer sur le nettoyage de la selle tout en se rappelant une maxime des Anciens Rois : Skia distalur hunás kay vayhatur gas distalur askalonat duk. Venge-toi de ton ennemi et tu découvriras qu’il ne faisait que se venger de toi.