Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 1: Le Prince du Sable

6 La fête pour une défaite

Il trouva le dénommé Rokuish en train de ronfler contre la barrière qui entourait l’enclos des chevaux. Le soleil s’inclinait déjà à l’ouest et l’ombre des écuries protégeait affablement le jeune endormi.

Le Xalya s’accouda à la barrière et contempla l’enclos. Il y avait au total quinze bêtes, et la plupart avaient plus l’air de chevaux de trait que de chevaux de guerre. Un cheval noir attira son attention. Il fit claquer ses lèvres et l’animal leva la tête, l’agita et s’approcha de la barrière docilement. Dashvara sourit lorsqu’il lui caressa le front. C’était un bel animal et il ressemblait beaucoup à Lusombre, la jument qu’il avait montée durant ces cinq dernières années. Au moins, aucun Shalussi, Essiméen ou Akinoa ne pourra jamais la monter, se dit-il. Quatre mois auparavant, Lusombre avait été volée par un Voleur de la Steppe. Enfin… volée, c’était une façon de parler. Les Voleurs de la Steppe ne s’amusaient pas à voler des chevaux normalement et, à vrai dire, ils ne s’amusaient tout simplement pas à voler. Le présumé voleur avait été trouvé par le capitaine Zorvun et sa patrouille en pleines terres xalyas, sans cheval ni eau ni armes, et ils avaient décidé de le mener au donjon. Finalement, après plusieurs jours passés à bavarder avec le prisonnier, Dashvara avait commis une des nombreuses folies qui exaspéraient le seigneur son père : il avait aidé le Voleur de la Steppe à s’enfuir en lui offrant son propre cheval. Il se rappelait encore les dernières paroles que lui avait adressées le mystérieux steppien : “Je te revaudrai ça, Xalya”. Il avait porté le poing sur son cœur et était parti en chevauchant à la vitesse de l’éclair au milieu des ombres de la steppe. Les deux compagnons patrouilleurs qui montaient la garde cette nuit-là s’étaient contentés de secouer la tête sans donner l’alarme : après tout, on disait que, si un Xalya défendait sa liberté de ses dents et de ses ongles, un Voleur de la Steppe la défendait jusqu’à la mort.

Dashvara sourit. Pour quelque raison, de tous les clans et les tribus qu’il connaissait, les Voleurs de la Steppe avaient toujours été ceux qu’il avait le plus respectés. D’après ce Voleur de la Steppe qu’il avait sauvé et dont il ignorait le nom, la plus grande préoccupation de son peuple était de défendre la steppe de Rocdinfer des mains avaricieuses des « civilisés ». Ce n’était pas tâche facile.

Un ronflement plus bruyant que le précédent le fit se retourner vers le Shalussi. Son foulard noir avait glissé sur le devant de sa tête et à présent on voyait à peine son visage.

Dashvara s’assit devant lui sur l’herbe et leva les yeux vers le ciel. Le soleil s’en allait déjà. Au bout d’un moment, comme il voyait que Rokuish ne se réveillait pas, il se leva et entra dans le bâtiment. Les stalles des chevaux étaient toutes propres. Il vit une table placée contre un mur, avec deux bancs, et, sur la table, un morceau de fromage.

Aussitôt, l’eau lui vint à la bouche. Il jeta un coup d’œil autour de lui, comme s’il était sur le point de commettre un terrible vol.

“Tu châtieras le voleur qui vole ton voisin”, avait dit un jour le shaard Maloven avec son habituelle solennité.

Châtier, j’ai déjà châtié trois bandits de mon propre fouet, Maloven, mais une chose est de voler et une autre de manger, réfléchit-il.

Sa pensée lui arracha un sourire ironique, mais cela ne l’empêcha pas de prendre le fromage et de l’engloutir avec délectation. C’était du fromage de chèvre. Lorsqu’il sortit des écuries, Rokuish n’avait pas bougé d’un pouce.

Doux comme un âne, hein ?

Dashvara souffla intérieurement.

— « Si seulement tous les Shalussis étaient comme toi », murmura-t-il.

Et si seulement les Xalyas pouvaient dormir aussi tranquillement que toi, ajouta-t-il silencieusement avec amertume.

Il se retourna et se dirigea vers la rivière. Il but à grandes gorgées : il avait l’impression de s’être desséché tel un linge au soleil, en forgeant ces maudits chaînons.

Il leva brusquement la tête lorsqu’il entendit une musique joyeuse de guitares. Il se tourna vers la colline, les sourcils froncés, se leva et commença à monter. Sur la place, devant la maison de Nanda et près de la tour de garde, se trouvait un groupe de Shalussis avec des guitares invitant toute la population à se rassembler. Les habitants étaient venus et se trouvaient maintenant assis en cercle autour d’un homme portant des colliers d’or. Nanda de Shalussi.

Dashvara s’arrêta dans la pénombre du crépuscule, à plusieurs pas du cercle de lumière que projetaient les torches.

— « Peuple de Nanda ! », s’écria le chef du clan tandis que les villageois se plongeaient dans un silence attentif. « Tous, ici, vous savez qu’il y a une semaine le dernier bastion des anciens rois de la steppe a été détruit. Le Donjon de Xalya est tombé et les guerriers xalyas qui menaçaient nos terres ont été vaincus grâce aux Shalussis. Grâce à nos guerriers ! »

Il inclina la tête avec respect dans une direction et, le teint blême, Dashvara aperçut les guerriers qui avaient voyagé avec lui jusqu’au village.

— « Et grâce à notre chef ! », cria une voix parmi eux.

C’était le compagnon de Walek. Nanda sourit.

— « Nous ne sommes pas des accapareurs comme les Xalyas », continua-t-il. « Nous ne voulons pas dominer toute la steppe : nous voulons seulement vivre en paix sur nos terres, sans avoir à nous préoccuper de plus de conquêtes et d’oppressions. La dignité des fils du Tyran est morte. Vous êtes des hommes libres, Shalussis. La vengeance de notre peuple a enfin été assouvie et dirigée par moi, Nanda de Shalussi ! »

Si un jour j’ai pu avoir quelques scrupules à te tuer, aujourd’hui tu viens de tous me les enlever, Nanda de Shalussi, cracha mentalement Dashvara, tandis que les villageois accompagnaient le cri de Nanda de leurs acclamations. Il y a une grande différence entre venger la mort de sa famille et venger l’oppression d’un peuple commise par un roi tyrannique mort il y a deux-cents ans. Ton objectif n’était-il pas tant la vengeance que l’or, truand ?

Dashvara s’assit finalement sur le sol pour ne pas attirer l’attention et s’efforça de calmer les battements de son cœur.

— « Pleurons, cependant, aussi », prononça Nanda, « parce que nous avons perdu cinq hommes courageux. Trois hommes étaient mariés et avaient des enfants. Deux avaient des parents qui les avaient éduqués comme de bons Shalussis. Pleurons, mes frères, pour nos morts. »

Les guerriers ne pleurèrent pas précisément, mais ils maintinrent un silence respectueux. Nanda s’approcha d’un enfant qui sanglotait discrètement et il posa une main sur sa tête.

— « Pleure, mon fils. Demain tu seras un homme fort. »

Il se redressa et conclut :

— « Le butin de ce combat a été généreux. Les créateurs de nourriture redoubleront leur effort et nous ne connaîtrons pas la faim cette année. » Il sourit. « Les commerçants de Dazbon viendront dans une semaine. Nous vendrons nos prisonniers et une partie des gains sera répartie dans tout le village comme preuve de ma générosité. Et maintenant, que la fête commence ! »

Les villageois poussèrent des cris aigus de remerciement et les guitaristes recommencèrent à jouer. Ils se levèrent tous et se mirent de nouveau à crier comme des énergumènes. Dashvara secoua la tête, halluciné.

Et voilà ce que sont les Shalussis en réalité, tu en as une preuve manifeste, tu vois ? Des sauvages capables des pires monstruosités pour une poignée d’or. Il s’arrêta net et contempla la place avec un frisson. Et ils se mettent à danser maintenant ?

Les Shalussis, sans cesser de crier rythmiquement, levaient les poings vers le ciel et dansaient en cercle, se souriant les uns les autres.

— « Oiseau Éternel », murmura Dashvara. Et il scella ses lèvres, se maudissant.

Parfait. Tous sont très contents que les miens aient été massacrés. Quelle joie. Ne peuvent-ils vraiment pas trouver de motifs moins macabres pour faire leurs fêtes ?

Ils l’écœuraient. Il se leva et il allait s’éloigner quand Orolf sortit de la foule, en le hélant.

— « Odek ! Alors comment ça s’est passé avec Bashak ? »

Le forgeron souriait et il tenait par la main une fillette aux cheveux embroussaillés qui venait de mettre dans sa bouche un pouce plein de terre.

— « Euh… », dit Dashvara en levant les yeux vers lui. « Très bien. Je vais travailler comme guerrier. Avec un certain Rokuish. »

Orolf lui donna une forte tape sur l’épaule.

— « Alors, tu vas devoir commencer à t’entraîner et à manger davantage. Viens dîner chez moi. Ma femme cuisine merveilleusement. »

Viens manger chez ceux qui t’ont ôté le sang de ton sang, traduisit l’esprit macabre de Dashvara. Un frisson le parcourut.

— « Non, merci, Orolf. Je n’ai pas faim. »

Le guerrier fronça les sourcils, surpris, il jeta un coup d’œil dans une direction et, alors, il parut comprendre quelque chose.

— « Ne va pas à la Main Blanche cette nuit », murmura-t-il. « Walek t’y attend pour te tuer si tu t’approches de cette… femme. C’est un guerrier aux idées confuses. Tous lui disent de se marier et d’oublier cette Silkia mais, visiblement, cette vipère le tient enchaîné. Cet établissement est un poison pour le village. »

Dashvara écouta ses paroles avec intérêt.

— « Alors comme ça, Walek veut me tuer. »

— « Je ne crois pas qu’il le veuille vraiment. Simplement, il ne veut pas que tu t’approches de cette femme. Si tu as deux sous de jugeote, mon garçon, ne t’approche pas de cet antre. »

— « Pourquoi est-il encore ouvert s’il ne plaît à personne ? », demanda le Xalya.

Orolf grimaça.

— « Je n’ai jamais dit qu’il ne plaisait à personne. En plus, c’est une sorte de « cadeau » qu’un homme important de Diumcili a fait à Nanda pour entretenir leur bonne relation commerciale. Tu comprends, Nanda lui vend des prisonniers et des pépites de salbronix, et Arviyag, l’envoyé de Diumcili, lui donne de l’or. Mais, pour t’être sincère, je n’ai pas vu Nanda entrer dans cet établissement une seule fois. L’or enivre davantage notre chef que la fumée de Diumcili », plaisanta-t-il. « Crois-moi, mon garçon, tiens-toi éloigné de cette femme et tout ira beaucoup mieux pour toi. »

Le forgeron le salua et s’en alla avec sa fille vers la fête. Les guitaristes avaient commencé à descendre la colline. Derrière eux, portant des torches, les villageois dansaient et, de temps à autre, ils poussaient une salve de cris jubilatoires qui déchirait la nuit.

Dashvara les regarda s’éloigner. Ils fêtaient la victoire. Leur victoire. Et la mort de son père. De sa famille. De tant de personnes… Il avait envie de vomir.

— « Qu’est-ce que tu fais encore dehors, mon chéri ? », demanda soudain une voix lointaine et sensuelle.

Dashvara leva les yeux vers la Main Blanche et aperçut une figure pâle à la fenêtre du premier étage. Il souffla et il allait partir chercher un endroit où dormir quand il s’arrêta. Il réfléchit. Et si Walek avait réellement l’intention de le tuer s’il s’approchait de cette femme ? Que se passerait-il s’il tuait ce Shalussi à son corps défendant ? On ne pouvait pas l’accuser d’assassinat, n’est-ce pas ?

Mais il lui manquait un sabre pour se défendre et il n’était pas sûr que Walek soit suffisamment honorable pour lui en donner un en cas de duel. Cependant, il n’avait pas oublié la barre de métal cachée dans sa botte. Selon comment tournaient les choses, il pouvait s’en servir efficacement.

“Sois prudent comme un serpent. Et, lorsque le moment sera venu, tue.” Il frémit en se rappelant les paroles du seigneur Vifkan.

Le moment est-il venu, père ?, se demanda-t-il. Il secoua la tête et jeta un regard vers la maison de Nanda de Shalussi. Il ne pouvait passer sa vie dans ce village de sauvages à attendre jour après jour que son père lui réponde : « maintenant ». Le seigneur son père ne lui répondrait plus jamais, pas plus que le capitaine Zorvun. Maintenant, c’était à lui de choisir le meilleur chemin et d’assumer les conséquences de ses actes, qu’ils soient bons ou mauvais.

Il prit une inspiration et se dirigea vers la Main Blanche, tous ses sens en éveil. Il s’attendait à ce qu’à tout moment, une ombre se détache d’une encoignure, sabre au clair. Il pouvait le désarmer s’il était assez habile. Et alors, il le tuerait.

Il était si concentré que, lorsqu’une voix résonna derrière lui, il fit un bond de mille démons :

— « Je te cherchais ! Tu m’as dit que tu viendrais cette nuit et c’est ici que je te trouve, devant la porte de la Main Blanche ? »

Alors qu’il se retournait, il aperçut du coin de l’œil une silhouette bougeant derrière un arbuste. Une autre traversait la place avec des airs de femme abusée.

— « Zaadma », murmura Dashvara en plissant les yeux. Quelle mouche l’avait piquée maintenant ? Elle continua à se lamenter à voix haute :

— « Toi qui m’as promis de m’aimer jusqu’à la fin des temps, tu te jettes dans les bras d’une autre si vite ? »

On entendit les volets d’une fenêtre se fermer brusquement et Zaadma laissa échapper un petit rire malveillant.

— « Tu es un idiot », ajouta-t-elle à voix basse lorsqu’elle arriva près de Dashvara. « Il y a deux hommes cachés derrière un arbuste qui attendent que tu t’approches de la porte pour te tuer. »

Dashvara tenta de ravaler sa colère et échoua.

— « Maudite bâtarde », siffla-t-il. « Je le savais déjà. »

Zaadma s’arrêta net. Un parfum de fleurs flotta dans l’air de la nuit.

— « Oh. Je vois. Ton intention était de mourir. Bien. Magnifique. Eh bien, vas-y. Après m’avoir insultée de la sorte, je n’aurai aucun remords à te laisser entre les mains de ces hommes. En réalité, tu es comme eux. Eh, Silkia ! », s’écria-t-elle soudain d’une voix plus normale. « Je t’ai menti. Cet homme est un cœur naïf. Il est sûrement tombé amoureux de toi. Je parie même qu’il serait capable de t’apporter tout un trésor de pièces d’or rien que pour toi. Silkia ! Eh, Silk… ! »

Elle se tut quand Dashvara la prit par les épaules et se mit à la secouer comme une maraca.

— « Lâche-moi ! »

Dashvara la lâcha, se sentant tout à coup honteux. Jamais de la vie il n’avait brusqué une femme.

— « Je regrette. Et je regrette de t’avoir traitée de bâtarde. Je ne voulais pas dire ça. »

Incroyable, tu es en train de t’excuser ? Zaadma le regarda dans les yeux. Les siens étaient brillants, comme si elle était prête à pleurer.

— « Va-t’en en enfer », éclata-t-elle. Elle lui tourna le dos et s’éloigna à grandes enjambées.

— « C’est vrai ce qu’a dit Zaadma ? », demanda de loin Silkia.

Dashvara emplit ses poumons d’air et expira bruyamment. Il ne répondit pas à Silkia. Deux guerriers shalussis armés, c’était trop. Il ne pourrait pas désarmer l’un pendant que l’autre l’attaquait.

Brusquement, il se mit à courir après Zaadma.