Kaosfantasy. Moi, Mor-eldal, Tome 1: Le voleur nécromant
Lorsque j’arrivai à la maison rouge, il était encore très tôt, il n’était même pas sept heures. Je m’étais réveillé avec Yal et j’avais voulu l’accompagner jusqu’aux Portes de Moralion où il devait prendre la diligence. Voilà pourquoi j’arrivais si tôt et, naturellement, la porte était fermée. Je faisais le tour de la demeure en passant par le petit jardin et en traînant les pieds, quand j’aperçus le Grippe-clous appuyé à une fenêtre à l’étage, la tête entre ses mains. Il était plus pâle que la mort.
— « Monsieur Fal ? », fis-je dans un chuchotement inquiet. Je m’approchai en courant juste au-dessous de la fenêtre. « Vous allez bien ? »
Miroki secoua la tête et, après une pause durant laquelle je lui adressai toutes sortes de mines inquiètes, il me jeta un objet en murmurant quelque chose si bas que je ne l’entendis pas. Mais, ramassant la clé, je compris : il m’invitait à entrer. Je roulai les yeux, mis la clé dans ma poche et escaladai à même le mur jusqu’à la fenêtre.
— « Esprits, gamin », haleta le Grippe-clous d’une voix faible. « Tu ne devrais pas faire ça. C’est dangereux… »
— « Y’a pas de crainte », dis-je, en l’ignorant et en passant à l’intérieur.
C’était la première fois que j’entrais dans sa chambre. Celle-ci était au moins trois fois plus grande que la maison de Rolg et elle avait un lit, avec des rideaux, si large que six gwaks auraient pu y loger. Je tendis à Miroki Fal la clé qu’il m’avait jetée, mais celui-ci ne réalisa aucun mouvement et, le voyant si peu réactif, je laissai la clé sur son bureau en disant :
— « Vous avez l’air drogué. Qu’est-ce qui vous arrive ? »
Miroki Fal fit un pas vacillant et posa la main sur une feuille qui se trouvait sur l’écritoire. Il expira bruyamment.
— « Écoute, gamin. Ceci est pour Rux. Je veux… que tu lui dises de ne pas le déchirer. Et de l’accepter. Il le mérite. C’est mon testament. »
— « Tes… tament ? », répétai-je. « Qu’est-ce que c’est ? »
Miroki Fal inspira, secoua la tête et, comme un malade plus mort que vivant, il s’approcha du lit. Très lentement, il s’assit. Je jetai un regard hostile vers ce testament et, de plus en plus inquiet, je fis quelques pas vers le Grippe-clous.
— « M’sieu Fal, vous avez pas dormi de la nuit ? On dirait qu’un dragon vous est passé dessus. Vous êtes allé au théâtre avec la demoiselle Lésabeth ? »
Miroki Fal secoua la tête et s’allongea maladroitement sur son lit, avec la respiration si précipitée que je sentis la tension monter en moi.
— « J’y suis allé », croassa-t-il. « Je lui ai raconté ce qu’a dit mon père. Et elle m’a envoyé au diable. »
Il passa une main sur ses yeux et, soudain, à ma stupéfaction, il laissa échapper un sanglot.
— « Je suis… trop malheureux ! Tout tourne contre moi. Je n’en peux plus, petit. Je suis bri… br-brisé », bégaya-t-il.
Je le contemplai, ahuri, sans du tout savoir comment réagir à cela. Le Grippe-clous était amoureux, il allait terminer les cours, et il se mettait à pleurer !
— « Approche-toi, Draen », poursuivit-il. Malgré moi, je m’approchai et il me prit par le poignet avec une force qui me surprit vu son état. Il murmura : « Assieds-toi, petit. Sois comme ce jeune garçon pauvre et innocent qui trouva le Chevalier Lin sur le champ de bataille et écoute mes dernières paroles. Moi, Miroki Fal, je renonce à cette vie de prison et de solitude. Je suis seul. Je n’ai jamais été aussi seul. Lésabeth m’a abandonné. J’ai des amis, mais eux aussi sont attachés à leur famille, à leur lignage, et un jour ils deviendront des maîtres qui cesseront de rêver. Pour eux, nos conversations artistiques ne seront jamais que des illusions en l’air, des fantaisies de jeunesse. Un jour, leurs parents leur demanderont de se marier et ils n’auront pas le choix. Et si j’étais comme eux, j’épouserais Amélaïda Arym, j’assurerais l’avenir de la famille, je ferais des affaires comme mon père, je visiterais mes terres… » Sa poitrine se contracta brusquement. « Mais, moi, je ne veux pas d’une telle vie », sanglota-t-il. « Alors », continua-t-il en reprenant son souffle, « voici mon choix. Mon père croit qu’il peut faire de moi ce qu’il veut. Mais il se trompe. Il ne peut rien faire d’un fils mort. Je hais la mort », murmura-t-il. « Mais je hais davantage mon père. »
Je frémis d’horreur, comprenant que tout cela était assurément sérieux. Un instant, je pensai à me dégager brusquement, à me libérer et à partir de là en courant. Je m’agitai nerveusement, assis sur le bord du lit.
— « Monsieur Fal », dis-je. « Monsieur Fal ! Mais qu’est-ce que vous dites ? Vous voulez pas mourir… »
— « Je suis déjà en train de mourir », me coupa-t-il dans un filet de voix. « J’ai pris un bon verre de jaodaria. Il ne reste sûrement plus que quelques minutes pour que cela fasse vraiment effet. »
Son sanglot se changea en un éclat de rire sourd. Moi, j’avais blêmi. Je savais ce qu’était la jaodaria. La plante poussait dans la vallée, et mon maître m’avait appris à la reconnaître et à l’éviter : elle était mortellement vénéneuse. J’inspirai profondément. J’avais envie de crier au secours. Le devinant peut-être, le Grippe-clous ajouta calmement :
— « Rien ne peut plus m’aider maintenant. Il n’y a pas d’antidote pour la jaodaria. »
Je sentis mes yeux se remplir de larmes. Tout était si absurde ! Une colère naturelle m’envahit.
— « Isturbié ! », l’insultai-je. « Vingt-mille fois isturbié ! »
Miroki eut un faible sourire. Ses yeux ne brillaient pas de folie, mais plutôt d’une triste résignation.
— « Pense à moi de temps en temps, petit », murmura-t-il. Et il inspira d’un coup. Je lui adressai un regard horrifié tandis qu’il expirait : « Je la sens déjà. Je sens la mort qui vient. Enfin. J’aimais la vie, Draen. Je l’aimais. Si seulement j’étais né loin d’ici. Si seulement tout n’était pas si compliqué. Si seulement… »
Petit à petit, ses bras commencèrent à perdre leur force. Sa main lâcha mon poignet et tomba lourdement sur le matelas.
— « Lâche », bredouillai-je. « Vous êtes un maudit lâche, Monsieur Fal. Pourquoi vous lui avez pas dit, à votre père, d’aller arracher des os à un arbre ! Monsieur Fal », répétai-je sur un ton suppliant.
Sa respiration se fit de plus en plus irrégulière. Il allait mourir, compris-je. Il allait mourir pour de bon.
— « Démorjé mille fois… Ça, je te le pardonne pas… », sifflai-je en caeldrique.
Tremblant un peu, je m’assis sur le lit et posai mes mains sur sa poitrine. Je me concentrai. Mon maître nakrus disait que la jaodaria se propageait lentement dans le corps mais que rien ne pouvait l’arrêter. Excepté, peut-être, l’énergie mortique. Lui, il l’avait arrêtée une fois où, tout petit et très stupide, j’avais été sur le point de mourir à cause d’une de ces plantes. Restait à savoir si je serais capable de faire la même chose. Je commençai à extraire l’énergie de mes os et je la transmis à Miroki. Je modulai aussi sa propre énergie mortique, la transformai en jaïpu et m’appliquai à neutraliser les corps intrus tout en essayant de me rappeler les leçons de mon maître. Ce n’était pas facile du tout. Je neutralisais les particules létales, mais j’avais l’impression qu’il en venait de plus en plus et, à un moment, je me désespérai :
— « C’est impossible… Je vais le perdre. Je vais perdre le Grippe-clous, diables, élassar, aide-moi… »
Je continuai inlassablement jusqu’au moment où je craignis que ma tige énergétique finisse par être trop consumée par tant de sortilèges. Je m’écartai, le cœur glacé et vidé. Je n’allais tout de même pas devenir apathique pour un grippe-clous, tout sympathique qu’il soit. Je laissai échapper tout l’air de mes poumons et enfouis ma tête dans le doux oreiller. À présent, la seule chose que je souhaitais, c’était partir de là en courant. Rien de ce que j’avais fait n’avait servi. J’avais dépensé beaucoup d’énergie et je me sentais épuisé. J’ouvris les yeux au bout d’un long moment et je vis le visage cadavérique de Miroki. Je ne pus contenir un sanglot. Je l’embrassai et récitai en caeldrique :
Morts-vivants et vivants,
La mort nous aime tous,
En son logis nous prend
De son étreinte douce.
Je mis un bon moment à me rendre compte que le noble respirait toujours. Avec une certaine difficulté, mais pas autant qu’avant. Il était encore plongé dans un état de semi-inconscience, mais… tout laissait penser qu’il allait s’en sortir. Je ne pouvais le croire. Le cœur emballé d’espoir, je vérifiai mes impressions et soupirai enfin, réellement soulagé.
— « Espèce de grippe-clous cinglé », lui lançai-je.
Je me levai d’un bond et, comme il clignait des paupières, hébété, je m’éloignai jusqu’au bureau et pris le papier du testament.
— « Vous voyez ce papier, Monsieur Fal ? Vous le voyez bien ? »
Je le déchirai sous ses yeux, et un léger tressaillement m’informa qu’il avait vu ce que j’avais fait.
— « Comme ça, vous le saurez, Monsieur l’isturbié », lui dis-je d’une voix sèche. « Si vous voulez vous tuer une nouvelle fois, vous devrez vous remettre sur pied avant pour réécrire le testament. Et maintenant, j’m’en vais et je reviens pas, parce que vous êtes fou et, tant que vous saurez pas raisonner et que vous aurez pas épousé Lésabeth, je vous dis plus ayô. »
Je laissai tomber le testament, crachai dessus et sortis par la fenêtre avant que le Grippe-clous parvienne à réagir. Je courus comme une rafale en descendant la rue et je laissai rapidement les quartiers riches derrière moi, avec l’intention de ne pas y revenir si ce n’était pour leur rafler des clous et c’est tout. Bouffres. C’était contrariant de devoir prendre congé du Grippe-clous de cette façon. Surtout parce que, dans le fond, je le trouvai sympathique. Mais, Esprits, je n’étais pas préparé à traiter avec des gens pareils, avec des idées aussi extravagantes. Je lui avais sauvé la vie, il ne pouvait pas se plaindre. Il m’avait déjà assez effrayé comme ça pour que j’aille la lui sauver une deuxième fois.
Je marchai sur l’Esplanade et regardai les gens, envahi par une tension que je ne parvenais pas à éliminer tout à fait. Je m’assis dans un coin, entre deux étals vides, je passai mes bras autour de mes genoux et plongeai ma tête entre ceux-ci. Petit à petit, je me calmai et je chassai toute pensée qui ait à voir avec les grippe-clous et les magiciens.
— « Manras et Dil », murmurai-je.
Eux, par contre, je devais les aider. Et Yerris aussi, où que soit ce puits. Et une chose était bien claire pour moi : il ne servait à rien d’épier le refuge nuit après nuit. Cette fois, je devais y entrer. J’inspirai profondément. Si j’étais entré à la Bourse du Commerce et dans les résidences du Conservatoire, je pouvais aussi entrer dans l’antre d’une bande du Labyrinthe, n’est-ce pas ?
Je levai les yeux et promenai mon regard sur l’Esplanade. Il commençait à y avoir plus de monde, les magasins ouvraient et la ville des travailleurs diurnes s’étirait peu à peu. Je vis passer une bande d’enfants qui se rendaient à l’école avec leurs cartables. Et une autre bande de gamins qui traînaient les pieds, près du Capitole, attendant l’heure du temple pour aller mendier ou « faire la manche » comme ils disaient. Quand je croisai le regard d’un agent qui passait par là, je réagis, je me levai et m’éloignai. Je descendis l’Avenue de Tarmil et entrai dans le quartier des Chats. J’allai à la Tanière, mais Rolg était sorti ou peut-être dormait-il encore, aussi je pris la direction de la Rue de l’Os sans son aide, avec l’intention d’aller demander à Korther un crochet. Essayant de me rappeler quelque détail, je visitai toutes les impasses de la rue avant de choisir celle qui, pensai-je, ressemblait le plus à celle que j’avais vue cette nuit-là. Après une hésitation, je frappai à la porte, m’éloignai de quelques pas et me cachai derrière un tonneau. À ma grande déception, personne n’ouvrit. Je soupirai et j’allai faire demi-tour quand une main me saisit par le cou.
— « Que fais-tu ici, chenapan ? »
Je me raidis et, dès qu’il me lâcha, je fis volte-face pour partir en courant, mais alors je reconnus le visage d’Alvon, le mentor de Yerris. Bon… disons plutôt l’ancien mentor. Il portait toujours exactement les mêmes habits, avec sa cape bleue, son chapeau rouge et ses bottes vertes. Décidément, il ne respectait pas cette norme de discrétion des voleurs dont m’avait parlé Yal.
— « M’sieu », dis-je. « Je cherche Korther. »
Le regard terrible que me lança Alvon me fit faire un pas en arrière.
— « Qui es-tu, toi ? »
Il ne m’avait pas reconnu, compris-je.
— « Ch’suis Draen. L’ami de Yerris. Vous vous souvenez pas de moi ? »
À peine eus-je prononcé le nom du Chat Noir, je sus que j’avais gaffé. Alvon m’attrapa par la chemise et me jeta hors de l’impasse en grognant :
— « Fiche le camp ! Korther n’est pas là. »
Retrouvant l’équilibre, je le regardai avec un mélange de contrariété et d’appréhension. Son expression fermée m’invita à reculer et à m’en aller pour de bon. Fichtre. Avec un mentor comme ça, c’était presque étonnant que Yerris ne l’ait pas trahi de gaieté de cœur. Bon, d’accord, j’exagérais peut-être, et en plus le Fauve Noir ne semblait pas du tout être quelqu’un de mieux, mais, diables, maintenant je me rendais pleinement compte de la chance que j’avais d’avoir Yal comme mentor.
Enfin, puisque je n’avais pas de crochet, je devrais me débrouiller d’une autre façon. Je descendis la pente et je ne m’arrêtai pas avant d’arriver dans une ruelle déjà profondément enfouie dans le Labyrinthe. Une fois là, j’escaladai la façade irrégulière d’une maison et passai sur un balcon, puis sur un autre plus haut et, sans me soucier des regards que me jetaient certains Chats installés sur les terrasses, je parcourus celles-ci jusqu’à ce que je me trouve juste au-dessus du corridor du refuge de Warok. Le soleil ne s’était pas encore élevé suffisamment pour illuminer les quartiers riches, mais dans le quartier des Chats, la lumière surgissait en même temps que l’aube et je pus voir les nuages s’étendre au loin. Ceux qui venaient du sud-ouest étaient menaçants, mon maître m’avait appris à les reconnaître et je prévis qu’il se mettrait bientôt à pleuvoir à verse.
Je ne me trompai pas : il se mit à pleuvoir des cordes. Je descendis dans l’impasse, fis plusieurs tours dans la zone, me réfugiai sur le seuil d’une maison et saluai quelque Chat qui, m’ayant vu rôder par là tous les après-midi, commençait à me connaître. La matinée était bien avancée quand je remontai sur ma terrasse, qui me servait de tour d’espionnage. Le ciel était encore très sombre, mais il ne faisait plus que bruiner et, trempé et boueux comme j’étais, cela ne pouvait plus me faire grand-chose.
Je me penchai par-dessus le bord pour observer l’impasse quand j’entendis un bruit derrière moi.
— « Si tu bouges, ch’te transperce », me dit une voix.
Je me paralysai, me demandant ce que signifiait exactement ce « ch’te transperce ».
— « Retourne-toi », ordonna-t-il.
J’obéis, et la peur grimpa dix marches d’un coup quand je vis Warok. Il tenait un engin bizarre dans ses mains. Je ne réussis pas à savoir ce que c’était, mais sans aucun doute c’était dangereux.
— « Bon ! Alors, comme ça, le petit Daguenoire veut aller tenir compagnie au grand, hein ? », se moqua Warok. « Tu rôdes autour de nous depuis un bon moment. Tu commences à m’énerver sérieusement. C’est ta confrérie qui t’envoie ? »
Je déglutis et fis non de la tête.
— « Qu’est-ce que c’est ? », demandai-je, en faisant un geste du menton vers l’arme de l’elfe noir.
Celui-ci eut un sourire torve.
— « Ce que c’est ? Une arbalète, shour. Tu vois le carreau ? Eh ben, si je tire, ça te traverse la gorge et ça te tue. Si tu t’enfuis en courant, ça te tue. Tu comprends ? »
J’acquiesçai nerveusement.
— « Je vais pas m’enfuir, je le jure », promis-je. « Oùsque vous avez emmené Yerris ? »
L’elfe noir secoua la tête.
— « Tu veux vraiment le savoir, shour ? »
Il fit un pas en avant et je tressaillis en voyant le carreau se rapprocher.
— « T’as peur, hein, shour ? »
Ses yeux verts m’observaient comme s’ils étaient en train de m’évaluer. Mon regard allait et venait de son visage au carreau tout en cherchant une échappatoire possible. Mais, bouffres, comment allais-je échapper avec la mort dressée au-dessus de moi ?
— « Tu vas me suivre sans broncher », dit Warok. « Et comme ça tu pourras voir Yerris. T’es d’accord ? Je te l’avais dit, shour », ajouta-t-il comme j’acquiesçai silencieusement. « Seuls les prudents survivent dans le Labyrinthe. »
Cette fois, je sentis l’arme toucher ma joue et je détournai le regard, serrant la mâchoire. Intérieurement, je pensais : ne me tue pas, ne me tue pas… Et mon expression laissait sûrement transparaître ma supplication silencieuse, parce que, du coin de l’œil, je captai un éclat malicieux et moqueur dans les yeux de Warok.
Me guidant avec son arbalète, il me fit descendre les escaliers de l’édifice. Nous passâmes devant un homme endormi et débouchâmes dans l’impasse. Warok n’ouvrit pas la porte où j’avais vu disparaître Manras et Dil. Il en ouvrit une autre, plus au fond. Il me fit passer à l’intérieur et pointa l’arbalète vers moi de telle sorte que je m’empressai d’entrer, je m’étalai de tout mon long à l’intérieur et m’écorchai les genoux.
Une fois, l’automne passé, quand je vendais des journaux, un type m’avait traité de voyou tapageur et il m’avait bousculé si fort qu’il m’avait fait jeter tous les journaux et envoyé percuter un réverbère. Depuis lors, j’avais appris que, des types de cet acabit, il y en avait beaucoup, et je les avais classés comme antipathiques. Eh bien, ce jour-là, j’appris que les antipathiques étaient beaucoup moins terribles que les sans-cœurs.
Je reçus un coup de pied dans les côtes, et Warok m’ordonna :
— « Lève-toi. »
Comment n’allais-je pas me lever avec l’arbalète visant ma tête. Cependant, la peur tétanisante commençait à céder la place à une panique non réfléchie et je bafouillai :
— « S’il te plaît, Warok, fais pas ça. Laisse-moi partir. S’il te plaît ! »
— « Silence », tonna-t-il.
Il ferma la porte, posa l’arbalète et me saisit par un bras avec un de ces regards qui signifiaient : n’essaie pas de me jouer un mauvais tour. Je le vis sortir une corde et il m’accula contre le mur d’une main ferme. Moi, je pensais à lui envoyer une décharge d’énergie mortique, mais que se passerait-il si elle ne fonctionnait pas ? L’unique fois que je l’avais fait, c’était pour effrayer un lynx. Je ne pensais pas que Warok s’effraie d’une décharge, il se mettrait plutôt en colère et finirait par utiliser son arbalète. À moins que je ne lance une vraie décharge, très forte, peut-être… La peur surmonta la raison et je rassemblai autant d’énergie mortique que je pus, espérant que ma tige énergétique qui n’était pas encore tout à fait remise ne se consumerait pas totalement. Je lâchai la décharge à travers mes mains qu’il était en train de lier et je l’entendis pousser un bruit étouffé. Il tomba sur moi. Inconscient ? Cela en avait tout l’air. Le problème, c’est que mes mains étaient déjà attachées. Rapidement, je les passai par-devant, je m’accroupis près de l’arbalète et retirai le carreau avant d’ouvrir grand la porte et de sortir de là aussi vite que je pus. J’arrivai à la sortie de l’impasse, grimpai maladroitement l’échelle, esquivai une femme qui portait un grand panier de vêtements et courus à toutes jambes, essayant en même temps de défaire le nœud. Je n’y parvins que lorsque, déjà loin de la maudite impasse, je m’arrêtai dans un coin de la Place Laine et me servis alternativement du carreau et de mes dents pour venir à bout de la corde. Enfin libéré, je brisai le carreau avec rage et partis en courant vers la Tanière. Warok savait où je vivais. Et pour cette raison, je devais rentrer à la maison avertir Rolg. Je devais lui dire que des fous me recherchaient et… peut-être qu’il pourrait me conseiller. Peut-être que les Daguenoires pourraient me donner un coup de main. J’espérais que le vieux serait à la maison…
Je montai hâtivement les escaliers de bois, je poussai la porte et m’écriai :
— « Rolg ! »
Je me précipitai vers la porte de la chambre et, sans y penser, je tournai la poignée en disant :
— « Rolg, s’il te plaît, il faut que tu m’aides ! »
À mon grand étonnement, quand je la poussai, la porte s’ouvrit. Et je restai bouche bée. Grâce à la lumière qui venait de l’autre pièce, je vis clairement le vieil elfe, recroquevillé près du lit. Sur le visage, sa peau avait de longues marques noires qui se dilataient et se contractaient vivement, ses yeux étaient rouges et brillants, et ses dents… ses dents étaient aussi affilées que celle d’un lynx. Il me fit penser à un de ces monstres qui apparaissaient dans les contes de terreur de La Gazette. Et aussitôt, je me rappelai aussi ce que mon maître nakrus m’avait raconté une fois. Il m’avait parlé d’un peuple de saïjits mutants dont le jaïpu était débridé de telle sorte qu’ils étaient capables de se transformer en… quelque chose de très ressemblant à ce que mes yeux voyaient en cet instant. Drasits, les avait-il appelés. Et il disait que certains saïjits les appelaient démons. “Nombre de ces démons nous haïssent davantage que les saïjits normaux,” m’avait révélé mon maître sur un ton de conteur. “Les démons vénèrent la vie et, pour eux, la nécromancie est la pire aberration au monde.” Et voilà que je me trouvais face à face avec l’un d’eux. Mais, malgré tout, c’était toujours Rolg, n’est-ce pas ?