Kaosfantasy. Moi, Mor-eldal, Tome 1: Le voleur nécromant
Les cinq premiers jours, je les passai sur ma paillasse sans presque me lever. Je mangeais très peu, dormais beaucoup et délirais en rêve. Le troisième jour, une personne était apparue dans la Tanière, ce n’était ni Rolg ni Yal, mais je ne savais plus très bien comment elle était ni même si elle avait réellement existé. Il faut dire que mon esprit dansait comme une plume dans un brasier brumeux et assourdi. Le quatrième jour, Yal se pencha près de moi avec une serviette mouillée et me dit sur un ton tendu :
— « Cela suffit, sari : arrête de créer des illusions. Défais-les tout de suite. C’est dangereux. »
Je clignai des yeux et me rendis compte qu’effectivement, j’avais dessiné le visage de mon maître nakrus flottant juste devant moi, au plafond, avec ses yeux verts magiques et souriants.
— « Défais-la », insista Yal. « Tout de suite. Tu ne veux pas que quelqu’un la voie, n’est-ce pas ? S’il te plaît. »
Je la défis à contrecœur et, avec une certaine peine, je vis le visage squelettique de mon maître s’évanouir. Je l’entendis presque dire : quoi ? Tu n’as pas encore trouvé l’os de férilompard, Mor-eldal ? Yalet soupira.
— « Les Esprits soient loués… Écoute, sari. Les harmonies peuvent être dangereuses si tu perds le contrôle sur elles. Tu te souviens de ce que je t’ai dit ? Il y a des gens qui ont perdu la tête à cause d’elles, des gens qui ont très mal fini. Les harmonies sont dangereuses », répéta-t-il. Il passa à nouveau la serviette mouillée sur mon front couvert de sueur et, après une pause, il m’adressa un léger sourire. « Repose-toi. Ne pense à rien et repose-toi. »
Le sixième jour, je me sentais beaucoup mieux, mais je ne sortis pas de la maison, ni le septième, ni le huitième jour non plus, parce que Yal me l’interdisait. Il était absent pendant la journée : il travaillait comme correcteur dans une imprimerie. Une fois, en automne, je lui avais demandé pourquoi il travaillait s’il pouvait être riche en volant des bijoux, et il m’avait répondu que les voleurs cupides finissaient toujours par se faire prendre, que la richesse n’apportait pas le bonheur et, bref, qu’il préférait gagner son pain honnêtement.
De sorte que, les heures que je ne passais pas à bavarder avec Rolg, je les passais seul, jouant aux cartes, chantant ou lisant un petit livre que m’avait acheté Yal en utilisant ces cinq siatos gagnés en échange des perles de salbronix. Il s’intitulait Alitard, le bienheureux Valléen, et son agneau Destinée et il contait les aventures d’un jeune berger originaire de la Vallée d’Evon-Sil : il traversait tout Prospaterre, des Terres Nordiques jusqu’à Doaria, fuyant Osmiron, un charlatan malfaisant, qui voulait lui voler son agneau parce que celui-ci était capable de parler drionsanais. Finalement, le berger parvenait à lui tendre un piège dans un bateau, sur la Mer de Cendre, et le méchant terminait sa funeste vie dans la gueule d’un dragon. Le bon Alitard retournait dans la vallée où il épousait une jeune bergère et ils vivaient heureux, auprès de Destinée, l’agneau qui savait parler. Le livre m’enchanta. Je me dis que j’aimerais bien, moi aussi, avoir un agneau à défendre. Puis je pensai à Manras et à Dil, et je me dis : mais j’ai déjà deux camaros à défendre ! Sauf que ce n’était pas exactement pareil parce que, dans le livre, Alitard ne tombait jamais malade, tout le monde était aimable avec lui à part le méchant et il ne laissait jamais Destinée seul.
Le dixième jour, le matin, Yalet me donna une infusion et, tandis que je la buvais, il se mordit la lèvre supérieure, hésita et commenta :
— « Je ne sais pas si tu te rappelles que, cette nuit, nous volons la Wada. Dis-moi, si tu penses que tu n’es pas remis… »
— « Remis ? Je suis frais comme une rose ! », assurai-je. « C’est quoi, une Wada ? »
Yal m’observa avec attention tout en répondant :
— « Une sorte d’amulette de beaucoup beaucoup de valeur. C’est une sculpture en or pleine de pierres précieuses. Elle est suspendue à un mur à la Bourse de Commerce et, d’après certains, c’est un peu comme le totem des financiers. »
— « La Bourse de Commerce », répétai-je.
Je savais où cela se situait : c’était près de l’Esplanade. Manras, Dil et moi, nous y faisions toujours un tour fructueux avec nos journaux. Enfin, toujours… du moins en automne, rectifiai-je. Parce qu’en hiver, j’avais à peine pu aller avec eux une ou deux fois par semaine, et ce que je connaissais le mieux maintenant, c’était le labyrinthe du Conservatoire.
— « Et pourquoi on va voler cette… Wada ? », demandai-je. Yal grimaça, et je dis : « Les financiers, c’est aussi des grippe-clous, pas vrai ? »
Yal sourit et secoua la tête.
— « Eh bien… Il se trouve que les Daguenoires aussi, nous avons nos petites inimitiés. Écoute, toute cette histoire a à voir avec un certain Monsieur Stralb, le propriétaire de l’édifice de la Bourse de Commerce. Il y a quelques lunes, ce financier s’est mis en contact avec Korther et lui a proposé un travail : il s’agissait de voler des documents compromettants sur un concurrent. Korther a refusé. Et le financier… Bah, c’est un cinglé. Il s’est mis en colère, il a insisté et, face aux refus de Korther, il a menacé de révéler des informations sur notre confrérie : c’était de l’esbroufe, bien sûr. Korther a fait le sourd. Et le financier s’est obstiné, il a cru découvrir la véritable identité de Korther, et il lui a envoyé un sicaire. »
— « Un sicaire ? », répétai-je, sans comprendre.
— « Un assassin », expliqua Yal. Je pâlis. « Heureusement, cette présumée véritable identité n’était que l’une parmi tant d’autres de Korther. Il a appris qu’un sicaire le cherchait, il l’a trouvé, il l’a… euh… menacé, et l’assassin a disparu d’Estergat du jour au lendemain. Après ça, Korther a averti le financier que, s’il ne le laissait pas tranquille, les Daguenoires ruineraient sa vie. Ce type est peut-être riche, mais Korther a aussi des moyens et, surtout, il peut compter sur des appuis. Et, bon, pour parachever la menace et se venger du coup du sicaire, Korther nous a engagés pour que nous l’aidions à sortir la Wada. Quand ils verront qu’elle a disparu de la Bourse du Commerce, il y aura un scandale de l’Esprit Patron. Le financier va avoir un tel choc qu’il va en perdre sa barbe », dit-il en riant.
J’arquai un sourcil.
— « Toi, tu l’as déjà vu ? »
— « La Wada ? Non, je n’ai jamais… »
— « Non, non, je parle du financier. Tu dis qu’il a de la barbe. »
Yal roula les yeux.
— « C’est une expression, sari. Même une dame peut perdre sa barbe si elle a un choc. »
J’éclatai de rire en me l’imaginant ; il déposa alors un petit paquet sur la table et le poussa vers moi.
— « Des biscuits au beurre ! », annonça-t-il joyeusement. « Pour que tu reprennes des forces », fit-il, avant de se lever. « Bon, je m’en vais. Normalement, je serai là avant huit heures. Repose-toi bien, sari. »
Rolg n’était toujours pas sorti de sa chambre, aussi Yal s’en alla sans lui dire adieu. Ce vieil elfe était vraiment un grand dormeur.
Dès que je fus seul, je piochai un biscuit du paquet et, après l’avoir examiné quelques instants, je le goûtai. Je le trouvai si bon et si délicieux que je dévorai les dix en un paix-et-vertu.
Après avoir attendu un moment et constaté que Rolg ne se réveillait pas, j’allai jeter un coup d’œil par la fenêtre et je souris largement. Le ciel était bleu et la neige commençait déjà à fondre. C’était un jour idéal pour sortir. Je me rappelai les paroles de Yal et haussai les épaules. À présent, je me sentais si énergique que j’aurais pu gravir une montagne. Je me reposerais plus tard. Je courus jusqu’à ma paillasse et mis mon manteau, la casquette et les bottes. Rolg récupérait tout ça du Foyer : là-bas, apparemment, on gardait des vêtements pour les Daguenoires dans le besoin. Après avoir vérifié que j’avais toujours la plume jaune et la pierre affilée dans mes poches, je me précipitai vers la porte et sortis. Je fis attention de ne pas glisser dans les escaliers enneigés, laissai l’impasse derrière moi, sortis des Chats en trottant et grimpai la côte de l’Avenue de Tarmil. Il faisait un temps radieux et, forcément, cela m’encouragea à fureter et à zigzaguer de vitrine en vitrine et de trottoir en trottoir. Quand j’arrivai à l’Esplanade, je reconnus un jeune garçon grand et blond et je l’appelai :
— « Garmon ! »
Le crieur se retourna, un tas de journaux sous son bras gauche.
— « Tiens, le Débrouillard ! », dit-il, souriant. « Ça faisait longtemps que je te voyais pas. Où t’étais passé ? »
— « Au lit, ch’suis tombé malade », expliquai-je.
— « Mince ! Eh beh, comme mes frères alors : y’en a pas un qui y a échappé, sauf moi. Mais ils sont déjà tous remis, les Esprits soient loués », assura-t-il. « Tu cherches tes compères ? » J’acquiesçai, et il m’indiqua le Capitole. « Je les ai vus passer par là, y’a un rien de temps. Je crois qu’ils allaient vers la Grande Galerie. »
— « Merci, Garmon ! », lui dis-je.
— « Eh, le barde ! », me lança-t-il alors que je partais déjà en courant. « Dis-moi un mot nouveau ! »
Je souris. Garmon adorait m’entendre dire des mots inventés ou tirés des profondeurs du quartier des Chats. Cette fois, je lui en lançai un de mon maître nakrus :
— « Démorjé ! »
Le blond arqua un sourcil.
— « Et ça veut dire quoi, ça ? »
— « Isturbié, mais en plus stylé ! », lui répliquai-je en riant, et je m’en fus en courant vers la Grande Galerie.
Je trouvai mes amis à l’entrée sud. Face aux passants qui allaient et venaient, Manras criait à pleins poumons :
— « Affrontements à Tribella ! L’Estergatois ! Affrontements entre les Esturgeons et les Serpents Ailés ! L’Estergatois ! Affrontements à Tribella ! »
Je m’arrêtai, vis le petit elfe noir vendre un exemplaire et m’accroupis pour ramasser de la neige. Je fis une boule bien grosse. Manras s’aperçut de ma présence et ouvrit la bouche pour crier mon nom, mais je mis l’index sur mes lèvres et, avec un sourire canaille, je jetai la boule à Dil, qui était occupé à se gratter la tête un peu plus loin. Le P’tit Prince reçut la neige en plein dans le cou, et je m’esclaffai en criant :
— « Ayô, fils des Esprits ! »
Manras m’accueillit tapageusement et Dil, avec une autre boule de neige qui m’atteignit en pleine figure.
— « Bonne mère ! », m’exclamai-je, avec une grimace qui se changea vite en sourire.
Les batailles de neige me rappelaient tant mes hivers passés avec mon maître nakrus… ! Eh oui, ce n’était peut-être pas facile à imaginer, mais mon maître et moi, nous étions de grands experts en batailles de neige. Bien sûr, lui, il était plus difficile à atteindre quand il ne portait pas sa cape. Mais le temps qu’il ramasse une boule, moi j’en avais lancé trois.
— « Affrontements à Estergat ! », cria Manras. « Affrontements entre le P’tit Prince et le Débrouillard ! »
Nous éclatâmes de rire et nous allâmes nous installer sur un muret de pierre sans neige, nous asseyant sur les journaux pour ne pas nous geler.
— « Vous avez commencé à quelle heure ? », leur demandai-je.
— « À six heures, comme d’habitude », répondit Dil.
Manras bâilla et passa ses bras autour de ses genoux tandis que ses yeux verts et attentifs regardaient les gens passer.
— « Alors, comme ça, t’es tombé malade ? », me dit-il. « Et c’est le Grippe-clous qui t’a soigné ? »
Je soufflai.
— « Non. À celui-là, mon cousin est allé lui dire que j’étais malade. Et apparemment, lui aussi, il était malade. Mon cousin dit que ces choses sont contagieuses. Sûr que c’est le peintre qui m’a refilé ça », grommelai-je. « Dites, vous, ça vous est déjà arrivé d’être malades ? »
— « Ou en hiver ou au printemps, mais tous les ans, ça oui », affirma Manras. « Bon, le P’tit Prince, ch’sais pas, mais quand je l’ai trouvé l’année dernière, il était malade, c’est sûr. »
J’arquai un sourcil, une pensée me passant soudain par la tête.
— « Mais vous vous connaissez pas depuis toujours ? »
Tous deux firent non de la tête, et je remarquai une certaine réserve sur le visage de Dil.
— « Dil est venu l’année dernière », expliqua Manras. « Je l’ai trouvé quand je rentrais de vendre les journaux. Il était tout seul, et il avait attrapé une Froide d’enfer, alors… je l’ai emmené à la maison. Et mon frère m’a dit : tant qu’il travaille dur, il peut rester. Alors, il est resté », conclut-il avec un sourire.
Dil secoua la tête affirmativement pour confirmer et dit :
— « Warok a dit que ça lui était égal que je sois un diable tant que je rapportais de l’argent. »
Un soudain frisson glacé me parcourut et j’expirai :
— « Qui ça ? »
— « Mon frère », traduisit Manras.
Je le regardai, ahuri.
— « Ton frère s’appelle Warok ? Mères des lumières, je connais un Warok. C’est un elfe noir comme toi. Et il a un ami qui s’appelle Tif. »
Manras grimaça.
— « Ben, c’est lui. »
Je soufflai bruyamment. En automne, j’étais allé voir Warok cinq fois dans une taverne du Labyrinthe pour lui donner des clous et payer ainsi les dommages de l’encre verte. C’est qu’une nuit où je rentrais à la Tanière, l’Ojisaire m’avait barré le passage et j’avais fléchi devant ses menaces. Heureusement, la cinquième fois, il m’avait lancé un « fiche le camp » sans me dire de revenir et je n’étais pas revenu.
— « Bouffres », dis-je. « Et… vous le trouvez sympa ? »
Dil s’assombrit ; Manras se mordit la lèvre et admit :
— « Non. »
— « Ah. Ben, moi non plus », avouai-je.
Manras me regarda, la mine triste.
— « C’est qu’il est dur », dit-il.
J’arquai les sourcils.
— « Même avec vous ? »
Manras acquiesça silencieusement, et Dil s’assombrit encore davantage. Je n’aimai pas ça.
— « Et pourquoi vous restez avec lui alors ? Vous devriez… »
Je me tus. J’allais leur dire de venir avec moi chez Rolg, mais je me rappelai à temps que Rolg ne permettait à personne qui ne soit Daguenoire d’entrer. Peut-être que si je lui demandais la permission avant… Je devrais lui demander.
— « Je peux pas m’en aller », répondit Manras. Le petit elfe noir avait baissé les yeux sur ses mains bleutées.
— « Et pourquoi ? », répliquai-je.
Il haussa les épaules et expliqua :
— « L’été dernier, on s’est enfuis et, quand mon frère m’a trouvé, il s’est mis très en colère. Il a failli chasser Dil, mais je lui ai dit que la fuite, ça avait été une idée à moi. Et c’est vrai. Dil, il se plaint jamais. C’est peut-être parce qu’il est noble. » Dil lui jeta un regard noir, et Manras prit un air innocent. « Qu’est-ce qu’il y a ? »
Dil soupira.
— « C’était un secret, Manras. »
— « T’inquiète pas, je le dirai à personne », assurai-je. « Alors, comme ça, tes parents sont nobles ? »
— « Oui, mais ma mère n’est plus là, et mon père ne veut pas de moi parce que je suis un diable. Voilà. Et maintenant, je vais travailler », conclut-il. Il se leva brusquement, ramassa ses journaux et s’éloigna vers l’entrée de la Galerie.
Manras me regarda, l’air inquiet, et, affecté comme lui, je décidai :
— « Il vaudra mieux qu’on lui parle plus de ça. »
Le petit elfe noir acquiesça et, alors qu’il s’éloignait vendre les journaux, je lui en empruntai un. Debout sur le muret, comme une statue de lecteur savant, je me mis à lire les articles avec attention. Grâce à Miroki Fal, j’avais appris à lire à voix basse, mais parfois j’articulais quelques mots et laissais échapper des commentaires de surprise, d’ennui ou d’incompréhension.
— « Bouah », fis-je au bout d’un moment, en écartant le journal. Je sautai à bas de mon piédestal et criai : « L’Estergatois ! Vol à main armée au Port de Menshaldra ! »
Je vendis mon exemplaire en un paix-et-vertu et, rejoignant Manras, je lui dis :
— « Parle du vol, pas des Ailés de Tribella : c’est les choses de chez nous qui intéressent les gens, c’est moi qui te le dis, ces journalistes, ils savent pas y faire. »
Et Manras, bien sûr, m’écouta.