Kaosfantasy. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat

30 En quête d’un mouche barbu

Comme le P’tit Loup avait des jambes très courtes, nous n’allions pas très vite. Quand nous arrivâmes sur l’Avenue de Tarmil, je me rendis compte que je ne savais pas où trouver Kakzail. Si j’y avais pensé plus tôt, j’aurais pu demander au Bor… Mais je n’y avais pas pensé. Du coup, il me restait trois options : soit demander après Kakzail au commissariat, soit revenir chez le Bor, soit… aller à la boutique du barbier. La première option, je l’écartai aussitôt, l’estimant très déplaisante, la deuxième, par flemme, et la troisième… par appréhension. Heureusement, j’avais une quatrième option.

Je remontai l’avenue jusqu’à l’Esplanade. Les cloches de deux heures sonnaient déjà quand je commençai à grimper le grand perron qui menait au Capitole. C’était la première fois que j’allais entrer là. Mon principal objectif était de chercher à voir Yal, car j’étais arrivé à la conclusion que, sans aucun doute, Kakzail s’était enquis de moi auprès de lui et sûr que Yal savait où trouver le gladiateur. En entrant dans l’énorme salle principale, cependant, je me souvins de la carte dont m’avait parlé le Vif deux semaines plus tôt et, en la voyant, là, si imposante, je m’empressai de m’approcher, traînant à moitié derrière moi le petiot, qui traînait à son tour le Maître.

La carte occupait tout un mur. C’était à en rester bouche bée. Elle commençait à quelques deux mètres de hauteur et s’étendait jusqu’au toit. Je mis un moment à comprendre ce qu’elle représentait. Et je fus déçu de voir que les noms des villes étaient écrits avec les signes de l’owram. On n’y comprenait rien… Mais une minute ! Là, sous chaque nom, une version apparaissait en plus petit, traduite en drionsanais. Je plissai les yeux, lus « Okbot » et, ayant déjà le tournis à force de tant lever la tête, je la baissai et dis au P’tit Loup :

— « Elle est nulle, cette carte. »

Surtout parce que la ville d’Okbot apparaissait dans le coin gauche de la carte et faisait partie de Prospaterre alors que les Collines des Orages étaient censées être plus loin. Conclusion : elles n’apparaissaient pas sur la carte. Je regardai les bords dorés avec une certaine crainte, me demandant jusqu’à quel point les Collines des Orages étaient éloignées d’Estergat. Je jetai un coup d’œil autour de moi et croisai le regard d’un fonctionnaire qui me surveillait. Il se dirigea vers moi, sans se presser, pensant peut-être que j’allais me carapater du Capitole. Au contraire, je m’approchai.

— « M’sieu, ayô. Je cherche mon cousin. Il travaille ici comme secrétaire. Il s’appelle Yalet Ferpades. » En voyant que la tête du fonctionnaire ne s’éclairait pas, je précisai : « Il fait ch’sais pas quoi avec des papiers et ce genre de choses. Vous le connaissez ? »

Enfin, mon interlocuteur m’indiqua des tables où l’on accueillait les gens.

— « Attends là-bas et on s’occupera de toi. »

J’acquiesçai poliment.

— « Ça court. »

Je venais de m’asseoir sur un banc avec le P’tit Loup quand je reconnus une silhouette qui me fit dresser les cheveux sur la tête. Ce n’était ni Korther, ni Frashluc, ni le Fauve Noir… C’était Lowen. Il était vêtu comme un petit gentilhomme et écoutait d’un air distrait la conversation d’un groupe d’adultes parmi lesquels se tenait une humaine avec une jolie robe blanche et bleue et un large chapeau jaune. Je ne la voyais pas bien, mais à son allure, je devinai qui c’était. La mère de Lowen Frashluc.

“Si tu adresses un seul mot au garçon, si tu le regardes, tu es mort.”

L’avertissement de l’Albinos résonna dans ma tête comme une alarme, avec presque autant d’insistance que le faisait le bong de la mine quand j’avais faim. Je relevai le col de mon manteau autant que je pus, je me couvris le visage avec ma main gauche, je pris le P’tit Loup avec l’autre main et j’initiai la retraite avec toute la discrétion possible. C’est alors que cet isturbié de P’tit Loup se mit à me tirer de l’autre côté.

— « P’tit Loup ! », sifflai-je.

Le P’tit Loup pleurait. C’est qu’il n’avait pas eu le temps de prendre le Maître, qu’il avait si bien installé sur le banc. Je jetai un coup d’œil désespéré au groupe de grippe-clous et nous revînmes rapidement jusqu’au banc. Je pris le Maître, le tendis au P’tit Loup et murmurai :

— « On s’en va, dare-dare. »

Je le soulevai dans mes bras et trottai vers la sortie. J’étais déjà presque sur le seuil quand une voix surprise s’écria :

— « Draen ? »

Mon cœur fit un bond, j’accélérai et freinai d’un coup quand je tombai sur un elfe noir vêtu de l’uniforme de l’Hirondelle. C’était Yum. Mince. Je ne pouvais pas sortir en courant maintenant sans même saluer mon ancien compagnon de travail, n’est-ce pas ? M’efforçant de ne pas tourner la tête vers Lowen, je me raclai la gorge :

— « Tiens, Yum. Ça faisait longtemps. »

L’elfe noir nous regardait, moi et le P’tit Loup avec curiosité.

— « Trois semaines au moins », approuva-t-il. « On ne t’a pas revu au bureau. Tu as trouvé un autre travail ? »

Je secouai la tête.

— « J’ai été très malade. Et après… j’ai pensé que le directeur avait déjà dû me virer. »

Yum souffla.

— « Ça, pas de doute. Il t’a renvoyé depuis un bon moment. Pas de chance. Si t’avais envoyé une note en disant que t’étais malade, peut-être qu’il y aurait réfléchi à deux fois. »

— « Ouais, c’est ça », répliquai-je, sceptique. « Le directeur m’avait pris en grippe. »

— « Mmpf. Au contraire », assura Yum. « Ne le prends pas mal, mais tout le monde n’accepte pas d’engager un gosse étranger tout juste sorti de prison. Les patrons n’aiment pas les problèmes. Comme on dit, baisse la tête et on te mettra un sac sur les épaules, ne la baisse pas et on te la coupera », cita-t-il, l’expression fataliste. « Bon, je dois continuer à travailler. Quand tu voudras, passe par l’Esplanade, devant la manticore, vers sept heures. On se réunit toujours ; la bande habituelle, tu sais bien. Au cas où t’aurais envie de bavarder. Bonne journée. »

Souriant, il ébouriffa les cheveux du P’tit Loup. Celui-ci, hissé entre mes bras, le regardait fixement de ses yeux bleus. Je soufflai et souris.

— « Ayô et merci pour l’invitation », répondis-je.

Yum salua en portant la main à sa casquette et il se dirigea à toute vitesse vers des escaliers intérieurs du Capitole. L’Hirondelle à votre service, murmurai-je mentalement. Bah, en y réfléchissant bien, je n’étais pas fâché d’avoir laissé tomber la messagerie : cela me donnait à peine de quoi manger, alors, ça n’aurait pas suffi pour alimenter le P’tit Loup et je n’aurais pas pu donner un coup de main au Vif le soir. Maintenant, je vivais comme le Saint Esprit Patron.

J’allais reprendre ma retraite silencieuse quand, soudain, je vis apparaître Yal, au fond de la pièce, avec un chariot plein de caisses. La dame de Frashluc parlait toujours… Et Lowen me regardait. Le petit grippe-clous m’avait reconnu. Bouffres, et qu’importait. Je fis demi-tour et avançai vers mon cousin avec empressement. Avec les gens qui allaient et venaient, Yal ne me vit que lorsque je tirai sur sa manche et dis :

— « Salut, Yal. »

Il s’arrêta net et me regarda, les yeux ronds de surprise.

— « Mères des Lumières », prononça-t-il enfin. Il jeta un coup d’œil autour de lui avant de signaler son chariot. « Je distribue ça et je reviens tout de suite. Bouge pas d’ici, hein ? »

J’acquiesçai et, constatant que le P’tit Loup était à moitié endormi, au lieu de le poser, j’allai m’asseoir dans le coin le plus proche sans le lâcher. Quand je regardai de nouveau vers l’entrée du Capitole, je ne vis ni Lowen, ni sa mère. Bien… Respirant plus tranquillement, j’attendis sagement que Yal revienne. Peut-être un quart d’heure plus tard, il réapparut et, ne me voyant pas tout de suite, il souffla, exaspéré :

— « Ne me dis pas qu’il est parti… »

— « Ch’suis là », lui dis-je. Je tentai de bousculer le P’tit Loup, mais ce fut tâche impossible : il ne voulait pas marcher, il était fatigué.

Yal me regarda de haut en bas tandis que je me levais. Il inspira.

— « Bon. J’ai demandé une pause de quelques minutes. Allons dehors. Tu sais que Kakzail te cherche depuis presque une demi-lune ? », ajouta-t-il alors que nous nous dirigions vers la sortie.

— « Justement », dis-je. « Moi aussi, je le cherche. »

Yal arqua un sourcil, sceptique.

— « Vraiment ? »

— « Bon… J’ai pensé que, s’il me cherche, c’est parce que l’alchimiste a trouvé le remède, non ? », argumentai-je.

Yal me regarda, l’air interdit, il secoua la tête et, sans répondre, il sortit. Je le suivis, quelque peu désorienté par son silence. La cendre continuait de tomber et, bien que les balayeurs la nettoient plusieurs fois par jour, l’Esplanade était grise. Les carrioles soulevaient des nuages de poussière et les saïjits s’affairaient de droite à gauche, les uns bavardaient, les autres descendaient des omnibus ou marchaient d’un pas rapide sans presque regarder autour d’eux. S’ils l’avaient fait, ils auraient vu les bandes de gwaks, se glissant à travers la foule comme des têtards dans une rivière agitée. Ils auraient vu les estropiés qui se réunissaient près du Grand Temple pour tendre la main aux miséricordieux. Et, bon, ils auraient vu mon monde. Un monde qui ne les intéressait pas plus qu’une poignée de cendres.

Je soufflai pour écarter un grand morceau de cendre qui voltigeait devant mes yeux et je suivis Yal. Au lieu de descendre le perron, mon maître prit la large promenade qui longeait la façade du Capitole et il alla s’asseoir sur un banc à l’écart. Ainsi installé, il sortit de sa poche un casse-croûte, leva les yeux vers moi et fit :

— « Dis-moi comment tu as pu faire ça, Mor-eldal. Dis-moi comment tu as pu faire à Korther un coup pareil. »

Sa voix n’était ni sèche ni accusatrice : elle vibrait de déception et d’incrédulité. Je détournai les yeux et m’assis avec le P’tit Loup, en silence. Cela ne m’étonnait pas qu’il parle de ça : je savais qu’il allait le faire. C’était forcé. Et pourtant… j’espérais tant que Yal ne me repousserait pas comme l’avait fait Korther… Je ravalai ma nervosité comme je pus.

— « Frashluc retenait Rogan prisonnier », expliquai-je. « Je devais le sauver. »

Yal émit un éclat de rire sardonique.

— « Le sauver, ah, bien sûr. Écoute, on commet tous des erreurs, mais la tienne est mémorable, Mor-eldal. Comment peux-tu avoir l’idée de faire entrer le petit-fils de ce chef de bande dans le bureau de ton propre kap ? Quand on m’a raconté ça, les bras m’en sont tombés. Je savais pas où me mettre. Moi qui avais dit un jour à Korther que t’étais un gamin prometteur… Esprits miséricordieux. Et, en plus, après, tu disparais sans même faire l’effort de venir me voir. Regarde-moi. »

Je tournai la tête vers lui et le regardai dans les yeux. Je me sentais à la fois, contrit, irrité et soulagé. Contrit, parce que j’avais déçu mon maître ; irrité, parce qu’il abordait un sujet dont je ne voulais pas parler ; et soulagé parce que… bon, parce que j’étais heureux de parler avec mon cousin, même s’il me passait une engueulade. Une engueulade de temps en temps, c’était même réconfortant. Même une bonne raclée pouvait l’être. Malheureusement, Yal n’était pas très doué pour les sermons. Il reprit d’une voix plus posée :

— « Tu t’es déjà demandé ce que tu veux faire de ta vie, Mor-eldal ? Regarde-moi », répéta-t-il. Je levai de nouveau les yeux. Lui, avec le casse-croûte encore intact dans ses mains, continua : « Tu vis dans la rue, je suppose. Sûrement avec une bande de gwaks, et avec ce marmot… Avec Manras, Dil, et le Prêtre que tu as sauvé comme un héros. Bon, Draen. Dis-moi sincèrement, où vas-tu aller comme ça ? Quels sont tes projets pour l’avenir ? Je te le demande sérieusement. »

Je le regardai sans répliquer avant de me rendre compte qu’il attendait réellement une réponse. Alors, je me mordis la lèvre, m’agitai et lançai :

— « Je veux faire comme t’as fait, toi. Je veux aller à l’école. Je veux apprendre. Je… je mets des clous de côté pour… euh… pouvoir aller à l’école », mentis-je.

Je ne sais pas pourquoi je lui sortis ce mensonge. Je crois que parce que je voulais que Yal me regarde avec un peu plus de considération. Aussitôt, cela me parut ridicule, je passai une main sur mon visage et rectifiai, honteux :

— « Non. C’est pas vrai. J’ai pas un clou. »

Yal me dévisagea avec l’air de celui qui pense : mais qu’est-ce qu’il me raconte, ce gwak ? Je laissai retomber ma main et, nerveux, je m’empressai de changer de sujet.

— « Je regrette beaucoup tout ça avec Korther. Il a même pas voulu me voir. Il m’a chassé directement. Rolg dit que, si le kap me voit, il me fumise. Et si je parle à Lowen, c’est Frashluc qui me fumise. Heureusement qu’on peut pas se fumiser deux fois. Pour ça, je devrais me transformer en liche. Les liches meurent toujours deux fois. C’est ce que disait mon maître… » Je soufflai. « Fichtre. Chaque fois que j’y pense… Ch’suis un bon à rien, y’a pas pire. Ce qui est drôle, c’est que, tout de suite, ça va pas si mal. Je gagne ma vie. Je gagne de quoi pour la karuja. Et… si c’est vrai que l’alchimiste a trouvé un remède, je pourrais économiser pour de bon, pour aller à l’école. Et alors, j’irais, je te le jure. Même que mes camaros iraient aussi. Pour apprendre. Et… »

Je déglutis et me tus. Yal ne disait rien : il mâchait son casse-croûte. Après un long silence, il avala sa dernière bouchée et commenta :

— « Je te vois atterrir à l’Œillet en un paix-et-vertu, sari. Bon, je dois retourner à mon bureau. Kakzail travaille comme garde de sécurité à la Grande Galerie. Il travaille de jour. Tu n’auras pas de mal à le trouver, je suppose. Salue-le de ma part. »

Il se leva et secoua la cendre de son chapeau avant d’ajouter :

— « Moi à ta place, j’écouterais un peu plus les adultes. Kakzail, par exemple. Et tes parents. Peut-être que tu ne te souviens presque pas d’eux, mais pense qu’ils t’ont élevé pendant presque six ans… C’est tes parents. Si quelqu’un a le devoir de te donner un coup de main, c’est eux. Si quelqu’un te veut du bien, c’est eux. »

Face à mon expression surprise, il m’adressa un léger sourire embarrassé et fit un geste vers l’entrée du Capitole.

— « Je dois y aller, vraiment. Si, un jour, tu me cherches, j’habite juste là, dans cette maison aux volets verts. Tu la vois ? » Il indiqua un édifice qui faisait angle avec l’Esplanade. « Deuxième étage. Numéro trois. Mais, si tu viens, viens seul, d’accord ? Ne viens pas avec toute la troupe, je te connais. »

J’acquiesçai, le cœur serré.

— « Naturel, élassar. Merci. »

Mon maître me regarda avec une expression que je ne parvins pas très bien à déchiffrer. Je compris seulement qu’il n’était pas fâché avec moi. À ma grande surprise, il tendit une main et m’ébouriffa les cheveux. Une cascade de cendres tomba.

— « Prends soin de toi, sari », me dit-il avec douceur.

Je souris et le vis s’éloigner énergiquement jusqu’à l’entrée du Capitole. Quand il disparut, je me tournai vers le P’tit Loup endormi, je tendis un doigt cendré vers sa joue et y dessinai trois points noirs, puis de même sur l’autre. Je m’esclaffai tout bas et lui murmurai à l’oreille :

— « Chat gwak, attention, le Maître va te dévorer ! »

Et, prenant le bonhomme, je feignis de dévorer le petiot pour le réveiller.