Kaosfantasy. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat
Comme la dernière fois, il n’y avait pas trace de vie. Pas un rat, ni un chat, ni une souris. Peut-être… à cause de l’énergie qui planait dans l’air ? La découverte me laissa interdit un moment. De fait, il planait dans le corridor une énergie étrange que je n’avais pas remarquée les deux dernières fois. Magie de sorcière, pensai-je. Alors, je me rappelai les paroles de Rogan sur l’âme arrachée par les sorcières et mon cœur s’accéléra. J’étais si absorbé qu’il fallut que Dil me murmure un inquiet « Débrouillard ? » pour que je me dégourdisse et parcoure les derniers mètres qui me séparaient de la porte du fond.
Sans lâcher la main du P’tit Loup, je frappai à la porte. Je fronçai aussitôt les sourcils. Mince, je n’y avais pas pensé, mais comment Pognefroide allait-elle ouvrir la porte sans le P’tit Loup ? Pouvait-elle seulement bouger de son sofa dans son état… ?
J’allais réunir le courage suffisant pour saisir la poignée quand, soudain, celle-ci tourna et s’ouvrit très lentement.
— « Quatre-cents. Qui est-ce qui t’accompagne ? »
Je restai bouche bée.
— « Ça alors », laissai-je échapper. C’était le Bor ! Contrairement à moi, il ne semblait pas surpris de me voir. Je sifflai entre mes dents. « Ayô, Bo… euhum… j’veux dire, m’sieu », rectifiai-je, en m’étouffant. « Eux, c’est mes compères. Qu’est-ce que tu fais là ? »
Le visage du ruffian se voyait à peine. Je l’entendis soupirer et ouvrir davantage la porte tandis qu’il m’expliquait :
— « Récupérer tous mes papiers. Entre. Pognefroide m’a parlé d’un accord assez particulier. »
J’entrai avec le P’tit Loup et vis le Bor s’empresser de refermer la porte avant qu’un de mes compères ait l’idée de franchir aussi le seuil.
— « P’tit Loup », murmura la voix de Pognefroide. Sa voix sembla encore plus faible que la veille.
Le blondinet, se sentant en terrain connu, me lâcha la main, se précipita vers le sofa et embrassa la nécromancienne, qui laissa échapper un doux ronronnement d’affection.
— « Petit », murmura-t-elle. « C’est la dernière fois que tu m’embrasses, tu sais ? C’est mieux comme ça. Tu vivras avec les vivants. Tu joueras avec des enfants de ton âge. Tu verras le soleil tous les jours. Tu ne parleras peut-être pas avec ta langue, mais tu parleras avec ton cœur. »
Sa voix trembla et se brisa. Bouleversé, debout près du sofa, j’observai sa sombre silhouette étreignant le petiot. Je la vis alors lever une grande main et, soudain, une très faible lumière y brilla et s’écarta en flottant à travers la pièce.
— « Là, jeune homme », prononça-t-elle. « Là, sous cette trappe dissimulée, tu trouveras un total de huit-cent-quarante siatos en blanches ou en dorés. Ce n’est pas autant que je voudrais, mais… c’est tout ce que j’ai pour le P’tit Loup. » Elle laissa retomber sa main, mais la lumière, dans le coin de la pièce, ne s’éteignit pas. Elle reprit dans un murmure : « Rappelle-toi, Shyuli, que je t’ai sauvé la vie. Maintenant, sauve celle de cette pauvre créature, quoi qu’il en coûte. »
Il y eut un bref silence durant lequel, perplexe, je regardai tout à tour la silhouette du Bor, debout, au milieu de la pièce, et la grande masse de la sorcière. Bouffres. De sorte que Pognefroide lui demandait à lui aussi de s’occuper du P’tit Loup ? Finalement, le ruffian se racla la gorge et répondit avec une inhabituelle solennité :
— « Je le ferai, madame. Je vous le promets. »
Je vis, dans la pénombre, que Pognefroide acquiesçait lentement de la tête.
— « Tiens ta parole. »
Ceci sembla à la fois un ordre et une bénédiction. La sorcière tourna alors son œil vert magique vers moi et dit d’une voix très faible :
— « Shyuli t’aidera aussi, petit. Il me l’a prom… »
Elle s’interrompit d’un coup, prenant une bouffée d’air et son corps sursauta. Je crus, un instant, qu’elle allait mourir là, devant mes yeux horrifiés, mais alors elle expliqua dans un croassement alarmé :
— « Des gens. D’autres gens dans le Couloir. »
Elle avait à peine parlé que j’entendis dehors un cri d’enfant qui me glaça le sang dans les veines. Rapide comme l’éclair, je me précipitai vers la porte.
— « N’ouvre pas ! », lança le Bor.
Je n’ouvris pas. Je n’en eus pas le temps : la porte s’ouvrit à la volée et des encapuchonnés entrèrent, poussant mes compères à l’intérieur. Certains portaient leur arme à la main, d’autres tenaient des torches qui illuminèrent tout l’intérieur. Je reculai précipitamment avec Manras, Dil et Rogan jusqu’au fond de la pièce et nous nous serrâmes là comme nous pûmes, la bouche close et les yeux grands ouverts. Bonne mère, ceux-là, qui c’étaient ?
L’un d’eux, à la capuche verte, aboya :
— « Sorcière ! » Et il reprit sur un ton moqueur : « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Les gens te paient avec des gwaks maintenant ? »
Je jetai un coup d’œil vers le sofa et, en voyant la sorcière, je ne pus éviter de faire une grimace d’horreur. Bien qu’elle soit emmitouflée dans ses vêtements, Pognefroide présentait un aspect monstrueux. Elle faisait peur à voir et, aux gestes indécis de certains intrus, je compris qu’eux aussi avaient peur. Mais pas celui de la capuche verte, visiblement.
— « Gowbur », prononça Pognefroide calmement.
Où était passé le P’tit Loup ? Et où était le Bor ? J’avais beau tordre le cou, je ne les voyais nulle part. Aucun de ceux qui étaient présents ne semblait les voir. Je plissai les yeux. Se pouvait-il que Pognefroide les occulte par quelque sortilège ? À moins qu’ils aient eu le temps de se glisser sous cette trappe dissimulée… Je fis d’énormes efforts pour ne pas regarder vers cet endroit et je gardai les yeux rivés sur Pognefroide.
Je clignai des paupières face à la lumière d’une torche que l’un des encapuchonnés passa devant nous, comme pour s’assurer que nous n’allions pas bouger. Bouah. Comment allions-nous bouger avec tant d’armes sorties… Mon couteau oublié dans ma poche allait difficilement m’être d’une grande aide. J’inspirai. Bon. Alors, comme ça, celui à la capuche verte était Gowbur, celui-là même qui avait juré d’« arracher la cervelle » de Frashluc la veille, d’après les dires des habitués du Tiroir. Ce n’était pas si étonnant que Gowbur ait des affaires avec Pognefroide… Mais qu’ils soient arrivés juste quand nous étions là, c’était vraiment pas de veine.
— « Refuser mon offre, ça a été une très mauvaise idée, sorcière », reprit Gowbur.
Lui, il n’avait pas sorti son arme : il tenait à la main une torche et se promenait dans la pièce misérable et nauséabonde avec une apparente tranquillité. On ne voyait pas son visage : il portait un cache-nez et il avait une grande capuche. Un de ceux qui brandissaient une épée se plaça près de nous et nous regarda avec un sourire torve tandis que Gowbur poursuivait.
— « Si tu continues à travailler pour ceux de Frashluc, je t’arrache la tête. Si tu me donnes pas les noms de tes clients, je t’arrache la tête. Tu m’entends, démon ? À toi de choisir. »
Pognefroide ne sembla pas s’effrayer. Son œil droit était dissimulé sous un tissu, mais l’autre brillait avec la même intensité que les yeux de mon maître nakrus. Elle ouvrit son énorme bouche sans lèvres et répondit d’une voix pleine de venin :
— « Si tu as si envie de m’arracher la tête, Gowbur : fais-le. Mais rappelle-toi : tes querelles avec Frashluc ne me concernent pas. J’accepte les tâches que je veux et celle que tu m’as demandée, malheureusement, je ne vais pas pouvoir l’accomplir… parce que je suis en train de mourir, Gowbur. Si tu veux écourter mes souffrances, fais-le. J’ai fait tout ce que j’avais à faire dans cette vie. Allez, Gowbur », ajouta-t-elle, moqueuse, comme celui-ci ne disait rien. « Tire cette épée et tue-moi. Et, après, va tuer Frashluc. Tes anciens compagnons. Tes pareils. Aussi misérables que toi », cracha-t-elle. « Le vice et la convoitise ont fait de vous des monstres plus terribles que Pognefroide. La Sorcière Bifide. »
La nécromancienne découvrit ses dents, des dents parfaites, blanches, au milieu d’une bouche difforme. Sans s’approcher plus que nécessaire du sofa, Gowbur souffla.
— « Tu dis que t’es en train de mourir ? Mon œil. Ça fait des années que t’es en train de mourir. Qu’est-ce qui t’empêche de répondre à ma question, sorcière ? Est-ce que Frashluc est passé te voir, oui ou non, combien de fois et pourquoi ? J’ai des soupçons et je veux savoir. Je veux tout savoir. »
Il approcha la torche du visage de la sorcière et exigea :
— « Parle, sorcière ! »
Face à son silence, il poussa un grognement contrarié.
— « Frashluc n’a pas tué l’assassin de mon frère », déclara vivement Gowbur. « Il l’a blanchi et il lui a donné de faux papiers pour m’empêcher de suivre sa piste. Il l’a blanchi parce que c’est lui qui l’a engagé ! Dis-moi le contraire ! », rugit-il.
Cette fois, Pognefroide soupira.
— « Je ne dis pas que ce soit faux et je ne l’affirme pas non plus parce que je n’en sais rien. Frashluc ne me donne pas d’explications quand il me passe une commande. Et il paie davantage pour cela, mais il peut se le permettre. C’est un des avantages d’être la plus grande canaille des Chats… »
— « Tais-toi ! », la coupa Gowbur. Il pointait encore la torche sur elle et, inconsciemment, je frémis comme si les flammes allaient me brûler, moi, et non la sorcière. Il siffla : « Peut-être que tu sais pas les détails, mais tu connais le nom. Tu connais des noms. Et je suis venu te les faire cracher. »
À ce moment, on entendit un crissement. Tous, nous tournâmes la tête vers la porte. Les intrus l’avaient fermée en entrant et, par la fente, un morceau de papier venait d’apparaître. Durant un instant, personne ne bougea. Alors, Gowbur fit un geste brusque et un de ses compagnons se pencha pour ramasser la feuille. Il lui jeta un coup d’œil et nous l’entendîmes inspirer d’un coup.
— « C’est quoi ? », grogna Gowbur, impatient.
L’autre lui passa la feuille et murmura :
— « On est dans le pétrin. »
Gowbur ne sembla pas s’altérer pour autant. Il haussa les épaules et, à ma stupéfaction, il se tourna vers nous et déclara :
— « Gwaks. Vous pouvez sortir. Vous êtes libres. »
Je restai à les regarder, bouche bée, tandis qu’ils s’écartaient tous de la porte. Je ne pouvais pas le croire. Libres, me répétai-je. Vraiment ? Comme nous nous montrions encore récalcitrants et incrédules, Gowbur dégaina son épée… Nous filâmes tous les quatre. Ils nous ouvrirent la porte et nous sortîmes aussi vite que nous pûmes.
— « Halte ! »
La voix ne vint pas de derrière, mais de devant : le bout du Couloir était plein de gens et de lanternes. Et d’arbalètes. J’écarquillai les yeux et, comme un écho, je criai :
— « Halte ! »
Je me jetai sur Dil pour le plaquer contre le sol. Rogan et Manras nous imitèrent presque aussitôt et, avec le stupide espoir qu’ils ne nous verraient pas, je lançai un sortilège harmonique d’ombres. Mais… quelles ombres ! Jamais je n’avais dépensé autant d’énergie, élargissant et amplifiant le tracé pour nous dissimuler, pour qu’ils nous oublient… Mais bien sûr, pensai-je alors. Nous étions par terre dans un corridor, en plein milieu de la « bataille », comment bouffres allaient-ils nous oublier ?
— « Fais gaffe, Frashluc, nos gwaks ont des explosifs ! », cria soudain une voix de baryton derrière nous.
Et un rire démoniaque retentit avant que Gowbur reprenne :
— « La sorcière m’a tout dit ! Tout ! Peut-être que tu vas nous massacrer, mais tes hommes me tueront pas sans savoir que t’es un traître, un eunuque et un… »
Quelque chose siffla au-dessus de nos têtes et il y eut un claquement de porte qui se referme brusquement. J’étais si concentré à fabriquer encore et encore plus d’ombres que je ne prêtai même pas attention aux mensonges de Gowbur. Par contre, je saisis le cri suivant :
— « Ne tirez pas ! Ce sont des compères à moi ! S’il vous plaît, ne tirez pas ! »
C’était la voix du Voltigeur. Une voix sèche du côté des arbalétriers lui répondit :
— « Alors dis à cet idiot de défaire son sortilège ! »
Un bruit de protestation se fit entendre, suivi d’un :
— « N’approche pas, peut-être que c’est vrai qu’ils ont des explosifs. »
Rogan jura avec un cri désespéré :
— « On n’a pas d’explosifs ! »
Des pas résonnèrent dans l’obscurité complète. Ni la Lune ni la Gemme ne parvenaient à traverser mes ombres harmoniques.
— « Draen ! », appela le Voltigeur. « Draen ! S’te plaît, défais ce sortilège. C’est toi qui l’as fait, n’est-ce pas ? Défais-le, sinon ils vont tirer pour vous empêcher d’approcher. S’te plaît, réponds. »
— « Draen, réponds ! », grogna Rogan.
Allongé à côté de moi, le Prêtre me secoua l’épaule. C’est alors seulement que je me rendis compte que je tremblais comme une feuille.
— « J-ch’peux pas », bégayai-je dans un murmure exténué. « J-j’en peux plus. »
Et, de fait, je n’en pouvais plus : ma tige énergétique, coupée à la racine, était entièrement consumée. Je ne me rappelai pas l’avoir jamais consumée autant de toute ma vie : même ma main droite ne me répondait plus. Épuisé, je cessai de soutenir mon sortilège. Celui-ci s’effilocha et plus rapidement que je ne l’aurais cru. La lumière pénétra l’obscurité et je pus voir le Voltigeur parcourir les derniers mètres, une torche à la main. Il nous rejoignit et nous lança d’une voix aigüe :
— « Jurez-moi par tous les ancêtres que vous n’avez pas d’explosifs. »
Je secouai la tête, mais ce fut Rogan qui continua à affirmer :
— « On n’en a pas. Je le jure par mes ancêtres, ceux de Draen et ceux de Manras et Dil. Je le jure. Gowbur a menti comme un mécréant. Oh, bouffres », jura-t-il. « Je crois que Manras s’est évanoui. »
Je tâtonnai, regardai grâce à la lumière de la torche et constatai qu’effectivement, Manras ne bougeait pas. M’imaginant qu’il était mort, l’horreur m’envahit, la tête me tourna encore davantage, je me redressai à moitié contre le mur et gémis :
— « Élassar, je veux sortir d’ici ! »
— « Calme-toi, shour ! », me coupa le Prêtre, me prenant fermement par l’épaule, et il leva les yeux. « Voltigeur. Ces gens, c’est ceux de Frashluc ? »
— « Tout rond », confirma le Voltigeur. « Et… je dois vous fouiller, si ça vous dérange pas. »
Encore hébété et troublé par mon sortilège grandiose, je me frappai le front avec le poing et, vaguement, je me rappelai que le Voltigeur avait dit qu’il faisait maintenant des commissions dans les tavernes des Chats. Oui, c’est ça… Des commissions pour Frashluc, sûrement.
Le Voltigeur nous fouilla avec efficacité, il nous ôta les couteaux et retourna auprès des hommes de Frashluc avant de revenir et de dire :
— « Venez. »
Nous nous levâmes et, comme je n’étais pas bien dans mon assiette, c’est Rogan et Dil qui se chargèrent de transporter Manras. Avancer vers les arbalètes ne fut pas facile, non tant par peur, car, dans mon état d’hébétude, je ne parvenais pas vraiment à être effrayé, mais parce que j’avais tout le temps l’impression d’arriver sans jamais pouvoir arriver. Je me souvins d’une histoire que m’avait racontée mon maître nakrus il y avait longtemps de cela et je murmurai en caeldrique :
— « Comme l’oasis. C’est comme l’oasis. » Et j’ajoutai encore plus bas : « Férilompard. »
Derrière nous, au fond du Couloir de la Mort, tout était silencieux. Je ne me demandai pas ce que pouvaient bien faire Gowbur et les siens et je ne pensai même pas au P’tit Loup et au Bor : le monde s’était transformé en une bulle dans laquelle seuls, élassar, l’oasis et moi entrions. Il ne me restait même pas de force pour invoquer les écureuils.
Dès que nous passâmes la ligne des trois arbalétriers qui fermaient le corridor, une main gantée me saisit par le bras et me poussa vers le mur, sans violence mais avec fermeté.
— « C’est le Daguenoire, pas vrai ? »
— « Oui, m’sieu », confirma le Voltigeur.
Les yeux de mon capteur brillèrent légèrement sous sa capuche.
— « Réponds, Daguenoire. Tu travaillais pour Gowbur ? »
Je le regardai fixement sans comprendre sa question. Après un silence, il me frappa contre le mur, cette fois-ci avec moins d’amabilité. Cela ne servit pas à m’éclaircir les idées, au contraire. Le Voltigeur intervint :
— « M’sieu. Il est sonné. »
— « Ou il fait semblant d’être sonné », grogna l’autre.
À cet instant, on entendit une série de cris au fond du Couloir.
— « Ne tirez pas ! Gowbur est mort, la sorcière l’a tué ! »
— « On se rend, ne tirez pas ! »
— « On se rend ! »
— « Vraiment minables, ces rebelles », marmonna mon capteur.
Il se désintéressa de moi pour s’occuper de ceux qui se rendaient et, moi, je me frappai de nouveau le front avec le poing, conscient que je devais faire quelque chose, mais je ne parvenais pas à savoir quoi. Fuir, peut-être ? Cependant, quand l’idée me vint, le scandale des voix s’était déjà éteint, je vis des silhouettes, désarmées et ligotées, passer devant moi… et quelqu’un m’agrippa et m’invita à suivre la procession. Ce n’est que lorsque j’arrivai au bout de la ruelle par laquelle ils me guidaient que je pensai à mes camaros et m’arrêtai net, pris de panique. Et, sans avertir, je gonflai mes poumons d’air et hurlai :
— « MANRAAAS ! DIIIL ! »
Je voulus faire demi-tour et je reçus une bonne taloche.
— « Tu veux te taire, oui ? », me siffla l’homme de Frashluc.
Me taire, me répétai-je. Me taire ? Non, je ne voulais pas me taire. Je m’accrochai à la cape de mon guide en criant :
— « Bonne mère, les os ! Je vois leurs os ! Mes camaros ! Des os ! Des os… ! »
À ce moment, mes paroles avaient pour moi plus de sens qu’une sainte vérité. Mais mon guide ne sembla pas très bien comprendre mon angoisse, car, à cet instant, il me plaqua contre le mur avec l’aide d’un autre, ils me mirent dans la bouche un tissu avec lequel je faillis m’étouffer et ils me bâillonnèrent tandis que je donnais des coups de pied comme un endiablé en criant des « os ! » qui ne se percevaient déjà plus que comme des gémissements assourdis. Ne pouvant crier, mes yeux pleurèrent de terreur durant tout le chemin jusqu’à la guilde de Frashluc.