Kaosfantasy. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat
La maison de l’alchimiste n’était pas loin de la frontière avec le quartier des Chats et je ne mis pas longtemps à arriver au Foyer. Je tendis l’oreille, mais la porte était si épaisse qu’on ne pouvait rien entendre à travers. Je frappai et attendis.
Quand la porte s’ouvrit, Abéryl apparut, son cache-nez bleu bien relevé, et ses yeux d’un châtain clair tirant sur le jaune sourirent.
— « Ciel constellé, mais c’est notre héros estropié ! »
Je souris.
— « Ayô, Ab. Je peux entrer ? »
— « Mais naturellement, entre, entre donc. Tu viens pour un petit travail, n’est-ce pas ? Korther m’en a parlé. Tout de suite, il est en pleine réunion d’affaires, mais je vais l’avertir de toute façon. J’adore le déranger. Fais comme chez toi. »
Comme il s’éloignait, passant par la porte du fond et la refermant derrière lui, je m’avançai dans la pièce. Sur la table, il y avait une petite pile de clous et, cherchant une raison pour ne pas les glisser dans ma poche, je me dis : ils ne sont pas à toi, Mor-eldal. En plus, un Daguenoire ne volait pas un autre Daguenoire. Quelle idée !
Détournant les yeux, la curiosité me poussa à m’approcher du fauteuil de Korther. Je touchai le tissu et je remarquai qu’il était rembourré et tout. Après avoir jeté un coup d’œil sur la porte, je m’assis et soupirai, souriant. Il n’était pas mal du tout. Il était même plus confortable que ceux de la maison de Miroki Fal. Je me levai, me rassis et examinai rapidement ma jambe. Mon bandage datait de plusieurs jours déjà. J’étais en train de penser qu’il était temps de l’enlever quand la porte s’ouvrit et je me levai d’un bond. Abéryl me lança un regard blagueur.
— « On se prépare pour devenir kap plus tard, hein ? »
Je rougis et soufflai.
— « Ah, non, pas du tout. Je faisais qu’essayer, c’est tout. »
— « Bien sûr. » Je perçus clairement le coup d’œil qu’il jeta à la pile de clous avant d’ajouter : « Korther veut que tu passes dans son bureau. La réunion est déjà terminée. Vas-y. »
Je le suivis et nous traversâmes deux pièces avant de monter des escaliers et d’arriver dans le dit bureau. Si le reste des pièces était plutôt terne, le bureau était spacieux et bien éclairé, avec toutes sortes de meubles luxueux et un grand tapis qui semblait être brodé de fils d’or. Korther était assis dans son fauteuil, en train d’écrire une lettre avec une énorme plume noire. Il leva les yeux, posa la plume et sourit.
— « Merci, Ab. Bienvenue, galopin. Approche, approche. Comment va ta jambe ? »
— « Guérie », répondis-je, en m’approchant.
Le kap avait, devant lui, une pile de feuilles, des encriers, des plumes impressionnantes et, dans sa main gauche, une petite pierre mauve ovale.
— « Je m’en réjouis. Comment ça s’est passé avec l’alchimiste ? »
Je pris l’air de qui ne sait pas quoi répondre et ma mine lui arracha un autre sourire. Obéissant à ses gestes, je fis le tour du bureau et il poussa vers moi une petite feuille pleine de signes.
— « Dis-moi, galopin. Tu reconnais ces signes ? »
Je fronçai les sourcils et examinai l’écriture.
— « Pas beaucoup », dis-je enfin.
Korther arqua un sourcil.
— « Pas beaucoup ? », répéta-t-il.
— « C’est qu’ils ressemblent à ceux que je connais, mais ils sont pas pareils », expliquai-je.
— « Je comprends », murmura Korther. « Par curiosité, où est-ce que tu les as appris ? »
Je haussai les épaules et dis :
— « Avec un très vieil homme. »
Korther observa un silence et, chose étrange, voyant que je ne disais rien d’autre, il n’insista pas. Il écarta la feuille avec les signes et s’adossa contre le fauteuil en disant :
— « Écoute, la nuit où tu m’as aidé à voler la Wada, je t’ai entendu parler… une langue étrange. Une langue que j’essaie d’apprendre depuis quelques lunes déjà et qui est plus infernale que l’owram. Tu sais de quoi je parle ? »
J’acquiesçai calmement.
— « Du caeldrique. »
— « Exact », sourit Korther. « Le caeldrique, la langue de la terre, qui, suite à certaines tueries perpétrées par les Halinasg, a fini par être connu comme le morélique, la langue des morts. » Il fit un vague geste de la main, prenant un air de conteur. « L’hystérie fut telle qu’on brûla des bibliothèques entières pour en finir avec tous les livres écrits en morélique. Dans toute la Grande République, qui s’étendait alors des montagnes des Harpons jusqu’à la Mer Blanche du Levant, on jetait au bûcher les suspects de complicité avec les Halinasg. Aujourd’hui, seuls certains spiritistes qui veulent se donner des airs macabres apprennent le morélique. Et les signes sont encore interdits. Cependant… dans les Souterrains, il se parle toujours. Et, dans les terres de l’ouest, on le considère simplement comme une langue morte, savante et oubliée. Une langue qu’apprennent les érudits. »
Il joua avec sa pierre mauve quelques instants, pensif, et, la portant alors devant mes yeux, il ajouta :
— « Sais-tu ce que c’est ? »
— « Une pierre mauve ? », suggérai-je. Et comme je voyais surgir dans ses yeux reptiliens un éclat moqueur, je rectifiai : « Un diamant ? »
— « Rien à voir avec un diamant : c’est une relique », répliqua Korther. Il la posa sur la table et joignit les mains, racontant avec un évident plaisir : « Abéryl me l’a apportée la lune dernière. Sais-tu où il l’a trouvée ? Sur une plage des Terres de l’Aveugle. Et incroyablement, cette relique flotte. Alors, ça ne peut pas être de la pierre ordinaire. » Il fit une pause. « J’ai mis un bon moment à découvrir comment activer la relique, mais, maintenant, quand je le fais, j’arrive parfois à entendre des murmures de voix. L’autre jour, j’ai reconnu un mot en caeldrique. Quelque chose comme ilshuay. Cela signifie eau, n’est-ce pas ? »
— « Eau salée », approuvai-je.
— « Encore mieux », murmura Korther, observant la pierre avec un intérêt manifeste. « Mon intuition me dit que cette relique a une valeur incalculable. »
Il reprit la pierre et, après avoir pris un air concentré, il leva les yeux et me la tendit :
— « Prends-la. »
J’hésitai, principalement parce que je ne savais pas avec quelle main la prendre, si avec la gauche, dont la peau de sokwata avait une sorte de bouclier anti-énergie, ou avec ma main squelettique qui était indétectable face aux alarmes magiques. Je choisis finalement cette dernière et saisis la pierre. Je sentis une décharge et je tressaillis, mais je ne lâchai pas la relique. Le tracé de celle-ci était si compliqué que je renonçai à le comprendre au bout de quelques secondes.
— « Elle est activée », dit Korther en se levant. « Ne la lâche pas. Assieds-toi et attends d’entendre les voix. Alors… » Il plaça une feuille blanche et une plume sur l’écritoire et m’invita d’un geste à m’asseoir devant, dans un fauteuil non moins confortable que le sien, en concluant : « Traduis tout ce que tu pourras. »
J’acquiesçai et, pensant de nouveau à ces dix clous par ligne que Yal m’avait recommandé de demander, je m’enquis :
— « Et qu’est-ce que je gagne avec ça ? »
Korther roula les yeux.
— « Écoute-moi, mon garçon. La première des choses, pour un bon sari, c’est de bien s’entendre avec son kap. Réfléchis. Tu ne te rappelles pas avoir reçu plus d’une récompense ces dernières semaines ? »
Je pâlis. Fichtre.
— « Vous voulez parler des repas, du bandage, de la maison et… et du gnome ? Hum », fis-je avec un raclement de gorge, tandis qu’il acquiesçait calmement. « Bon. C’est rond. Alors, je traduis. »
— « Tu traduis », approuva Korther, souriant. « Pense que plus tu me rendras de services, plus je t’en rendrai. Et le remède de monsieur Wayam en fait partie. »
Il était un peu prompt à affirmer que le gnome trouverait un vrai remède, pensai-je. Mais j’acquiesçai néanmoins et tournai mon attention vers la pierre mauve. Durant un long moment, nous ne dîmes rien. Je balançais les pieds et examinais la relique ; Korther écrivait une lettre avec une grande plume noire. Quand il termina, il utilisa un sceau avec de la cire noire qui représentait une dague. Il se leva, ouvrit la porte et descendit les escaliers en appelant :
— « Ab ! »
J’entendis des murmures en bas, le bruit d’une porte et, finalement, Korther revint. Il avait l’air de bonne humeur.
— « Toujours rien, hein ? Parfois, des heures peuvent passer. En attendant, peut-être que tu as envie d’un peu de lecture. Yal m’a dit qu’il t’a appris à lire le drionsanais. Voyons, voyons », dit-il en fouillant sur une de ses étagères. Il en retira un livret vert avec un petit sourire. « Peut-être celui-ci. »
Il me le tendit et je lus le titre à voix haute :
— « Théo-ries sur les… créa-tures infernales. »
J’arquai les sourcils, levai le regard vers Korther et, croisant ses yeux reptiliens violets et attentifs, je déglutis. Je pariai un cinclous qu’il avait choisi ce livre exprès. Je l’ouvris néanmoins et, me recroquevillant dans mon fauteuil confortable, je commençai à lire.
« À toute époque, dans toutes les civilisations, on trouve des légendes et des mythes, des histoires inventées ou inspirées de la réalité, qu’il s’agisse de faits historiques lointains ou déformés par le temps. L’anormal est monstrueux ou divin et, selon les peuples et les races, au cours des siècles, des évènements, traditions et créatures qui étaient autrefois ordinaires sont devenus étranges et d’autres êtres et modes de vie, à l’inverse, ont perduré et se sont normalisés. »
Je continuai à lire sans grande illusion et j’étais déjà en train de passer à la deuxième page quand, soudain, je sentis une vibration et je baissai les yeux sur la pierre. J’entendis un doux éclat de rire et un :
— « Bonjour ! »
Mais je l’entendis si bas que j’eus presque du mal à le comprendre. S’ensuivirent d’autres murmures et je parvins à capter des mots : tranquille, sûr, sentier, oui, oui, fonctionner, endormi, bien, localiser, maladroit, inimaginable et… Korther me saisit brusquement par le bras et me mit la plume dans la main gauche. Je soufflai.
— « Je les entends à peine », protestai-je.
— « Bon, au moins, tu les entends, c’est déjà quelque chose », dit le kap. « Écoute-les et écris, galopin. »
J’obéis et, laissant de côté le livre sur les créatures infernales, je m’inclinai sur la table et commençai à retranscrire en drionsanais un mot sur vingt de ceux que je comprenais, ou moins ; c’est que non seulement j’avais des problèmes pour entendre, mais j’en avais aussi pour me rappeler les signes. Comme le disait bien Korther, Yal m’avait appris à lire… pas autant à écrire. En plus, la fréquence avec laquelle Korther se levait et faisait le tour du bureau pour lire par-dessus mon épaule ne m’aidait pas à me concentrer.
Finalement, les murmures se changèrent en susurrements inaudibles et, alors, je jetai un coup d’œil embarrassé à Korther, hésitai et me raclai la gorge.
— « Je… j’entends plus rien, Korther. C’est cassé. »
Le kap leva les yeux au ciel et tendit une main au-dessus du bureau pour récupérer la pierre.
— « Elle s’est désactivée », expliqua-t-il. « Ça lui arrive au bout d’un moment. C’est normal. »
Je soupirai de soulagement, parce qu’avoir abîmé la relique alors que Korther semblait si enthousiasmé, cela aurait vraiment été une gaffe. Craignant qu’il l’active de nouveau et me demande de continuer, je me levai.
— « Alors, ça y est, n’est-ce pas ? Fichtre, ma main gauche me fait mal comme si un corassier me l’avait écrasée… »
— « C’est bon, galopin », m’interrompit Korther, l’air mi-exaspéré mi-amusé. « Je ne crois pas que ta feuille pleine de griffonnages me serve à grand-chose, mais… tu peux t’en aller. Reviens demain à huit heures du soir et je te donnerai cinquante clous si tu fais la même chose qu’aujourd’hui. »
Je lui adressai une expression inquisitrice. Cinquante clous pour m’esquinter la main et la patience avec une plume ? Je me mordis la langue, dissimulant mal mon sourire.
— « Ça court, je reviens demain. »
Korther me jeta un regard enjoué et j’étais déjà en train d’ouvrir la porte quand il s’écria :
— « Eh, galopin ! C’est bien que tu acceptes aussi allègrement mon argent mais… fais attention à ne pas accepter l’argent de n’importe qui, hein ? Il y a des profiteurs partout : regarde comme le Fauve Noir a utilisé ses sbires. Quoi qu’en disent les mercenaires, la qualité de l’argent dépend de qui te le donne. » Il sourit. « Décampe, galopin. »
Je lui jetai un dernier coup d’œil curieux et je sortis, fermant la porte. Je descendis les escaliers, méditant ce qu’il m’avait dit. Je savais que les Daguenoires n’accomplissaient pas uniquement des travaux proposés par les kaps : ils se débrouillaient pour gagner leur vie, ils trafiquaient, faisaient de grands vols, de la contrebande, un peu de tout. Et, forcément, ils avaient des rapports avec des gens totalement étrangers à la confrérie. Les esprits savaient pourquoi, à cet instant, Korther avait souhaité me donner un conseil plus qu’évident. Je haussai les épaules et passai dans la pièce d’entrée, où je trouvai Abéryl, les bottes sur la table et la chaise en équilibre, tambourinant d’une main sur son bras, l’air absorbé. Il ne faisait absolument rien. À part penser, peut-être.
— « Je m’en vais, Ab », fis-je.
— « Ah ! Tu en as mis du temps. Je suppose que cela signifie que tu sais parler la fameuse langue interdite et diabolique. » Ses yeux bleus sourirent et je lui rendis un sourire comique. « Bonne nuit, mon garçon. »
— « Bonne nuit ! »
Je sortis du Foyer avec l’impression de laisser derrière moi deux êtres qui, pour les saïjits normaux, entreraient dans la catégorie des créatures infernales. C’est que j’étais pratiquement certain que Korther était un démon. Et Abéryl… Eh bien, s’il avait été saïjit, comment serait-il entré et sorti de la mine de salbronix sans même ressentir les effets de l’écume vampirique ? Je ne lui avais jamais posé la question… et je ne savais pas si je voulais connaître la réponse.
Comme c’était nuit de fête, le quartier était animé et on entendait des instruments et des gens chanter. J’agitai énergiquement mes deux mains tout en m’engageant dans une ruelle qui descendait. J’avais encore l’impression de sentir de légères décharges dans ma main droite, et l’autre était toute engourdie à cause de la plume. Je n’avais pas tiré grand-chose au clair de tout ce que j’avais entendu à travers cette pierre mauve, mais ce que j’avais compris m’avait laissé interdit. Visiblement, la relique avait une relique sœur quelque part et, à travers celle-ci, deux personnes tentaient des sortilèges pour localiser celle qu’avait Korther. Ils avaient parlé d’énergie bréjique, de monolithes, de canaux auditifs et d’un orbe mauve et, le plus incroyable pour moi, ce fut d’entendre plusieurs fois le nom « Marévor Helith ». Je connaissais ce nom : c’était un vieil ami de mon maître, un des rares nakrus qu’il connaissait en personne. Je me rappelais encore ce que mon maître avait dit de lui, quelque chose comme :
“Pour ce qui est de l’extravagance, il n’a pas son pareil ! C’est un nakrus audacieux : la dernière fois que je l’ai vu, il partait de nouveau vers le ponant avec l’intention de devenir professeur dans une académie de saïjits. C’est un grand magariste. Une fois, il m’a offert une fleur qui ne se fanait pas. Elle a duré presque deux-cents ans. Et sais-tu ce que, moi, je lui ai offert ? Une corne pleine d’eau, pour assouvir sa soif !”
Et il avait éclaté de rire. C’était de l’humour de nakrus. Je dois dire qu’ayant été élevé par l’un d’eux, je le comprenais plus que bien. Je secouai la tête tout en marchant distraitement dans les rues.
— « Marévor Helith », murmurai-je.
Cela m’intriguait de savoir que, de l’autre côté de cette pierre mauve, il y avait deux mystérieuses personnes qui connaissaient Marévor Helith. Et cela m’emplissait aussi d’émotion, parce que… bon, cela me rappelait que mon maître était encore dans les montagnes, attendant peut-être… peut-être, un os de férilompard qui n’arrivait pas.
Je déglutis et me dis : allons, Mor-eldal, tu crois encore à cette histoire de férilompard ? Il l’a dit pour te chasser, pour que tu ailles voir le monde, les férilompards n’existent pas ! Malgré tout, je n’arrivais pas à le croire. Peut-être qu’ils n’existaient plus maintenant mais… et s’ils avaient existé autrefois ? Alors, sûr qu’il devait encore rester quelque squelette de férilompard quelque part et…
Je secouai la tête, me moquant de moi-même. Dépendant comme je l’étais de la sokwata et avec des amis que je n’abandonnerais pas même pour cent-mille siatos… voulais-je vraiment retourner maintenant dans les montagnes avec mon maître ? Non. Il me manquait tout simplement, c’est tout.
Je croisai une bande bruyante d’ivrognes et, quand je les eus laissés en arrière, je décidai d’enlever mon bandage. Je constatai que la cicatrice se voyait à peine. Comme ça, si quelque connaissance me voyait, elle poserait moins de questions. J’utilisai le tissu en guise de ceinture et, satisfait de mon nouvel accoutrement, j’entrai enfin droit dans le Labyrinthe.