Kaosfantasy. Moi, Mor-eldal, Tome 1: Le voleur nécromant
Abasourdi, je le suivis aussi rapidement que je pus dans la ruelle sombre, portant une charge qui, sans aucun doute, m’aurait spirité à l’instant si elle s’était activée. Le ciel s’était couvert et la Lune éclairait à peine, mais, étant sokwata, je voyais plus qu’assez pour éviter les obstacles, le linge suspendu et les saillies de pierre.
Yerris me conduisit dans un endroit dangereusement proche du territoire ojisaire, situé un peu plus bas sur le versant. Nous descendîmes des escaliers déserts qui bordaient un des escarpements les plus pentus du Labyrinthe. Au pied de celui-ci, se dressaient des bâtiments avec des terrasses. Le Chat Noir pénétra dans une des arrière-cours encombrée de fourbis et il s’arrêta au milieu. Il murmura :
— « Ça va être grandiose. »
Je le regardai, impatient de savoir. Mais le Chat Noir n’ajouta rien, il posa son sac de magaras explosives et s’approcha de la paroi rocheuse haute d’une trentaine de mètres environ. Il escalada témérairement un pan et scruta quelques instants avant de se laisser tomber avec agilité et de dire à voix basse :
— « Durant mes explorations dans le puits, j’ai trouvé un trou caché par la lumière. Ce trou conduit à une caverne sombre, sans écume vampirique. Et à partir de là, y’a deux tunnels. Au fond de l’un, y’a une porte d’acier noir fermée qui mène les esprits savent où. Mais le plus incroyable, c’est qu’au fond de l’autre tunnel, on voit la lumière du soleil. Imagine un peu ce j’ai ressenti quand je l’ai découvert. On le voyait à peine, mais diables, après avoir passé tant de temps à chercher et chercher dans les tunnels de la mine, voilà que je trouve un morceau de soleil ! Et, pour comble, après avoir écarté toutes les roches branlantes que j’ai pu, j’ai vu… » Il fit un mouvement du menton vers les terrasses plongées dans l’obscurité de la nuit. « Ça. » Il me sourit. « J’ai mis un bon bout de temps à reconnaître l’endroit. Mais, maintenant, j’ai plus le moindre doute. Il y a quelques jours, j’ai reconnu la même vieille femme sur un balcon. J’ai plus le moindre doute », répéta-t-il.
Je le regardais, bouche bée. Je n’arrivais pas à croire qu’il ait gardé ça pour lui et qu’il ne nous ait rien dit.
— « J’ai essayé d’agrandir le trou », continua le Chat Noir. « Mais c’était impossible. Et je me suis dit : ayô liberté, je resterai dans ce puits jusqu’à ma mort. Mais, alors, ce jeune ami à toi nous a apporté les clés, on est sortis et… Sla et moi, on s’est mis à chercher le trou depuis l’extérieur. On l’a trouvé. Et, bon, maintenant, on va le faire exploser. Et on va faire sortir nos compagnons de la mine. Et on en finira avec ces crapules d’Ojisaires une fois pour toutes. » Il fit une pause et se tourna vers moi. « Eh, shour. Qu’est-ce que t’en dis ? T’as avalé ta langue ? »
Je m’éclaircis la voix.
— « Non, non. C’est que… Ça alors, c’est… incroyable, mais… Chat Noir, je sais pas si j’ai bien compris. On fait un trou et on sort les gwaks, j’ai rond ? »
— « T’as tout rond », approuva le semi-gnome.
Je secouai la tête, posai mon sac près du sien avec beaucoup de précaution, m’approchai de la paroi et me retournai.
— « Mais, Yerris, les Ojisaires ont toujours l’alchimiste. Si c’est pas eux qui nous capturent, c’est nous qui finirons par aller les voir. Syrdio et le Voltigeur ont perdu la sokwata qu’ils avaient. »
Yerris roula les yeux et, ne le voyant pas atterré par la nouvelle, je devinai.
— « Bonne mère ! C’est toi qui l’as fauchée ? »
— « C’est Sla qui l’a fauchée », dit Yerris. « Au cas où les gwaks qui sont dans le puits en auraient besoin. Et crois pas tout ce que te disent ces isturbiés : la sokwata qu’ils avaient cachée là-bas, c’était même pas la moitié de ce que l’alchimiste m’a donné. Ils doivent encore avoir pas mal de pastilles cachées aux quatre vents. J’aurais dû faire la même chose avant qu’ils me la chipent, je sais bien, mais j’étais trop occupé à aider Sla à trouver des dorés et à payer ces explosifs… pour me préoccuper de deux isturbiés de gwaks. Enfin. Les choses sont ce qu’elles sont. »
J’expirai brusquement.
— « T’aurais pu me demander de l’aide avant. Ch’suis un Daguenoire. Je sais comment soulager les grippe-clous. »
— « En tirant quelques clous de leurs poches ? », se moqua Yerris. « Les magaras explosives sont chères, shour. Elles s’achètent pas avec des trucs de chapardeur. »
Je me défendis :
— « J’ai volé la Wada et un diamant. Ça, c’est pas des trucs de chapardeur. »
Yerris tourna la tête vers moi et laissa échapper un rire étouffé.
— « Bon. Ça, c’est différent », concéda-t-il. « Mais, de toute façon, les explosifs sont là, et grâce à toi : rappelle-toi que t’as donné à Sla les crochets pour se couler en douce dans une maison. Moi, je me suis chargé des achats. Chacun son rôle, shour. Et, maintenant, au travail. »
Il se mit à écarter tout le fatras qu’il y avait près du mur, probablement pour ne pas le faire voler dans les airs quand il activerait la magara. Moi, son plan ne me convainquait toujours pas.
— « Yerris. Et l’alchimiste ? », insistai-je.
— « Te préoccupe pas de ça », dit le Chat Noir sur un ton moqueur.
— « Et comment veux-tu que je me préoccupe pas ? », répliquai-je vivement. « On sort les gwaks de la mine, ça court, mais pour quoi ? Pour revenir à la mine le jour suivant ? »
— « Non », dit le Chat Noir en posant une pile de paniers à côté de moi. « Les Ojisaires ne pourront tout simplement pas nous renvoyer dans la mine, parce qu’il n’y aura plus de mine. »
Je demeurai interloqué et, comprenant ce que le Chat Noir se proposait de faire, je laissai échapper un bruit étouffé.
— « Bonne mère… Je comprends maintenant. »
— « T’es sûr ? Pas tout, je crois », me dit Yerris sur un ton amusé. « Parce que, si tout va bien, avant de tout faire exploser, Sla et toi, vous viendrez avec l’alchimiste par le tunnel. Vous êtes de bons harmonistes. Vous le sortirez de son laboratoire avec ses appareils pour fabriquer la sokwata. Aucun Ojisaire ne s’attendra à ce que l’alchimiste s’enfuie par le tunnel, parce que, pour eux, il n’y a aucune issue par là. » Il sourit. « C’est faisable. Tout peut bien se passer… ou peut-être que non. Mais, au point où on en est, on perd rien à tenter quelque chose. Tu crois pas, shour ? »
J’hésitai à peine avant d’acquiescer. L’idée d’avoir quelque chose à faire me donnait des ailes.
— « Ça court. Alors, moi, je vais travailler avec Sla. Où est-ce qu’elle est ? »
— « Elle devrait pas tarder à arriver. Elle… elle est allée acheter une magara de silence à Korther. On enveloppera la magara explosive avec elle, comme ça, peut-être qu’on réveillera pas tout le quartier. En plus, on va attendre les feux d’artifice des fêtes de Puits : ils commencent à onze heures et ils durent pendant quelques minutes. Dans le meilleur des cas, personne ne se rendra compte de rien. »
— « Eh beh, vous avez tout sacrément préparé », fis-je, impressionné.
— « Naturel, on est des Daguenoires », lança Yerris avec une certaine fierté.
J’arquai un sourcil, agréablement surpris.
— « Korther t’a pardonné ? »
Yerris avala de travers.
— « Euh… Non, pas exactement. Mais je lui ai fait un certain nombre de promesses et… au moins, il m’a pas planté sa dague noire dans la gorge. »
Je déglutis. Rassurant.
— « Elle arrive », ajouta le semi-gnome dans un murmure. « Mais, diables, qui c’est, l’autre ? »
Je me tournai et vis les deux silhouettes qui descendaient les escaliers. On entendait des rumeurs lointaines de fête en ville mais, là où nous étions, tout était silencieux. Slaryn atteignit la petite cour et nous rejoignit, suivie de l’encapuchonné. Celui-ci me sembla familier.
— « In-cro-yable », souffla l’elfe noire. « Korther nous a donné une lanterne sourde, une magara de silence, et il nous a même envoyé un observateur. Et c’est pas tout : il nous a proposé un endroit sûr pour cacher l’alchimiste. Finalement, il va même s’avérer altruiste et tout. »
Yerris émit un petit rire sceptique, mais il n’osa faire aucun commentaire à cause de la présence de l’observateur, qui s’approcha en tendant une main.
— « Abéryl, pour vous servir, les gwaks. Yerris, n’est-ce pas ? La dernière fois que je t’ai vu, tu n’étais qu’un marmot, mais tu es toujours aussi noir et, moi, aussi blanc. »
Le jeune Daguenoire serra la main de Yerris énergiquement, puis il serra aussi la mienne. Je perçus son léger tressaillement et le coup d’œil qu’il jeta à ma main avant de la lâcher… Je pâlis. Avait-il senti quelque chose de bizarre ? En tout cas, il ne dit rien et déclara sur un ton léger :
— « Je suis venu inscrire mon nom dans l’Histoire. À partir de cette nuit, tous me connaîtront comme Abéryl, le Héros des Gwaks. Alors l’entrée est par là ? », s’enquit-il, en jetant un coup d’œil intéressé à la paroi rocheuse.
Yerris et moi échangeâmes un regard et sourîmes. Abéryl avait vraiment l’air content de pouvoir nous aider.
— « Elle est à environ trois mètres de hauteur », informa Yerris. « Si tout explose comme ça doit exploser, la partie d’en bas du tunnel devrait se retrouver à moins d’un mètre de haut, je crois. Ce que je me demande, c’est pourquoi les mineurs d’autrefois ont fait un autre tunnel plus loin et n’ont pas ouvert ici, alors qu’ils avaient une issue si proche. »
— « Hum… Intéressant », dit Abéryl. « Et vous savez comment fonctionnent les explosifs ? »
— « On sait comment ça marche », répondit Slaryn. « Mais je n’ai fait aucun essai. »
Abéryl acquiesça, pensif.
— « Pour ça, je peux vous aider. » Il posa une main sur le sac d’explosifs et demanda : « Je peux ? »
Yerris hésita, puis fit un geste.
— « Vas-y. »
Abéryl défit la corde, ouvrit le sac et y pêcha un étrange instrument circulaire. Malgré ma curiosité, je n’osai pas m’approcher. Comme disait mon maître nakrus : n’approche pas ton crâne du casseur d’os si tu peux l’éviter.
— « Ils ont l’air pas mal », approuva Abéryl. « Vous les avez achetés à l’Artificier, n’est-ce pas ? J’ai entendu dire qu’il était de passage dans la ville. Il vend cher mais, pour le moment, je n’ai jamais eu à me plaindre d’aucun de ses articles. Il y en a combien ? »
— « Au total ? Cent, environ », répondit le Chat Noir.
Abéryl souffla et, soudain, il s’esclaffa, et son éclat de rire, étouffé par son cache-nez, me sembla un peu sinistre.
— « Cent ! Et qu’attendez-vous pour faire sauter la Roche ? », demanda-t-il avec entrain.
Yerris se racla la gorge.
— « C’est la mine qui va sauter, pas la Roche… »
Abéryl émit un bruit de gorge amusé et, horrifiés, nous le vîmes jeter la magara en l’air avant de la rattraper au vol.
— « Cent de ces trucs-là… ça a dû vous coûter les yeux de la tête. »
Le semi-gnome marmonna quelque chose tout bas et dit :
— « Ça nous a coûté pas mal, oui. Et maintenant, tu veux bien arrêter de jouer avec ça ? »
— « Oups. » Abéryl attrapa de nouveau la magara à la volée et fit : « Pardon. Tu as raison. On a assez causé comme ça : au travail. »
S’ensuivit tout un inquiétant processus au cours duquel je l’aidai à enchevêtrer cinq disques explosifs sur un fil. Quand Abéryl dit que tout était parfait, Yerris grimpa jusqu’au fameux trou, fixa le cordon de disques comme le lui demanda le Daguenoire et à peine était-il redescendu qu’un boum retentit et me prit tellement par surprise que je fis un bond, croyant que les magaras s’étaient activées toutes seules.
— « Calme tes nerfs, compère ! », se moqua Sla. « Ce sont les feux d’artifice. »
Je poussai un soupir de soulagement suivi d’imprécations inintelligibles. Cette histoire d’explosions ne me plaisait pas. Franchement, j’aurais préféré que mon maître soit là pour lever une petite troupe de squelettes et les envoyer droit sur les Ojisaires. Sûr que certains mourraient d’une crise cardiaque et que les autres partiraient en courant comme des écureuils effarouchés.
Je revins à la réalité quand je vis Abéryl prendre la magara de silence et se tourner vers nous. Il nous fit un geste de la main.
— « Écartez-vous, ça, c’est mortel. »
Non, sans blague ? Ça, je l’avais bien compris depuis le début. Nous prîmes les sacs, allâmes les déposer loin de là et, finalement, nous restâmes tous les trois cachés derrière le coin du bâtiment contigu. Comme Yerris pointait le nez, ne voulant pas rater le spectacle, Sla, exaspérée, le tira par la chemise.
— « Chat Noir ! »
— « Je veux juste voir », protesta-t-il.
— « La curiosité tue le chat », répliqua Slaryn. Elle hésita et ajouta : « Espérons que ça va marcher, sinon… »
Le Chat Noir se tourna et sourit en s’approchant très près d’elle.
— « Ça va marcher, princesse », murmura-t-il. « Il faut que ça marche. »
Je les contemplai, les yeux ronds. Bonne mère… Ils n’allaient tout de même pas s’embrasser juste quand tout allait exploser, n’est-ce pas ? Soudain, Abéryl apparut au coin au pas de course, il heurta le Chat Noir et lança :
— « Bouchez-vous les oreilles ! »
Malgré la magara de silence, l’explosion s’entendit, même avec les oreilles bouchées. Plusieurs secondes après, on entendait encore des roches et des pierres rouler. Je m’écartai du mur de l’édifice en titubant et risquai un coup d’œil, le premier. Un impressionnant nuage de poussière s’était levé et je toussai tout en m’approchant. Je lançai un sortilège perceptiste et souris largement en m’apercevant qu’il n’y avait plus d’obstacle. Le tunnel était ouvert.
— « Voie libre ! », fis-je.
— « Attention, shour », me lança Yerris en me prenant par le bras et me tirant en arrière. « Il se pourrait qu’une magara n’ait pas explosé. »
Je reculai avec lui mais, après avoir attendu un moment et constaté qu’aucun voisin ne venait et que rien d’autre n’explosait, nous décidâmes de nous approcher. Les feux d’artifice étaient déjà terminés et, dans la petite cour, le silence régnait. Quand j’entendis Abéryl assurer que les cinq disques avaient été vidés de leur énergie, je me hissai agilement par le trou et lançai un sortilège de lumière harmonique. Le tunnel était si étroit et si bas que n’importe quel saïjit n’aurait pas pu y passer. J’avançai de quelques pas et, arrivant à un léger virage du tunnel, je crus alors distinguer une lumière lointaine, là-bas au fond. Était-ce l’écume vampirique ? C’était plus que probable.
J’allais faire un pas de plus quand mon pied droit heurta quelque chose. Curieux, je m’accroupis et examinai l’objet. C’était un os. Et il avait l’air très vieux. Par réflexe plus que par nécessité, j’absorbai le morjas et, tout en le faisant, mon autre main trouva un autre os.
— « Fichtre, c’est quoi ça, un cimetière ? », murmurai-je.
— « Draen ! », chuchota Yerris.
Il m’appelait depuis la bouche du tunnel et, le voyant tenter de monter le sac d’explosifs avec précaution, je laissai les os et me précipitai vers le Chat Noir pour l’aider. Une fois en haut, Yerris fit :
— « Bon. D’abord, je vais faire sortir tous les gwaks et, ensuite, je placerai les explosifs. Abéryl, je crois pas qu’il puisse me suivre à travers l’écume vampirique : il faut quand même marcher un bon moment pour arriver à la caverne. Mais tout se passera bien, t’inquiète pas. Toi, va avec Sla chercher l’alchimiste. Dans deux heures, au plus, tout sera prêt. » Comme j’acquiesçai, il me prit par le bras et me murmura : « Eh. Fais très attention. Les Ojisaires ont peut-être pas réussi à nous capturer pour le moment mais, s’ils t’attrapent sur leur territoire, ils te fumisent, tu m’entends ? Et n’oublie pas, shour : s’il arrive quelque chose à Sla, tu me le paieras. »
Je frémis en sentant sa main serrer mon bras avec plus de force et je secouai la tête.
— « Prends pas la mouche, Chat Noir. Je fais ce que je peux. »
Yerris soupira, me lâcha et me tapota l’épaule.
— « Je sais. En avant et bonne chance. »
J’esquissai un sourire, lui tapotai moi aussi l’épaule, m’appuyant sur lui pour me lever, et je me glissai au-dehors. Abéryl venait de placer deux caisses en bois sous le trou, pour former un petit escalier. Il écarta une pierre, donna un coup de pied à une autre et, sous mon regard curieux, il se frotta les mains en déclarant calmement :
— « Préparer le chemin de retour est essentiel. »
J’acquiesçai et, me rappelant que Yal m’avait dit une fois quelque chose de semblable, j’affirmai :
— « Yal dit que, pour un bon voleur, y’a pas d’aller sans retour… Non, attends, qu’y’a pas de retour sans aller. Il dit que… »
Sla me saisit en soufflant.
— « Allons-y, shour ! On a des choses à faire. »
Je la suivis sans protester, traversant les ombres de la nuit, et je crus entendre derrière nous Abéryl lancer sereinement un :
— « Bonne chance. »