Kaosfantasy. Moi, Mor-eldal, Tome 1: Le voleur nécromant

17 Ne tente pas le diable

Le regardant avec fascination, je laissai échapper tout l’air de mes poumons et prononçai un timide :

— « Rolg ? »

Rolg se leva à moitié, comme s’il avait du mal à se redresser, il émit un grognement guttural et rugit :

— « N’approche pas ! Va-t’en… Va-t’en et ne dis rien sinon… »

Il n’acheva pas sa menace, il porta ses mains de plus en plus noires à sa tête, ses dents s’affilèrent davantage et je crus même voir son visage changer de forme. Il émit un autre grognement animal et siffla :

— « Va-t’en et ne reviens pas ! »

Avec une étrange agilité, il se précipita vers moi. Je n’eus le temps que d’ouvrir des yeux exorbités de terreur avant que Rolg ne referme la porte de sa chambre d’un coup sec. Je l’entendis la barricader de l’intérieur et je ne réfléchis pas davantage : je sortis de là en courant et avec l’impression de vivre un cauchemar. D’abord, Miroki Fal et son testament, ensuite Warok et son arbalète, et maintenant voilà que Rolg oubliait de bloquer sa porte, me montrait les dents et me mettait à la porte !

— « Je savais qu’il cachait quelque chose », dis-je tandis que je remontais la rue, tremblant encore un peu. « Je le savais ! »

Ce que je ne comprenais pas, c’est pourquoi il me chassait de cette façon. D’accord, un démon était censé être une créature horrible, un être que les saïjits ordinaires n’aimaient pas… en définitive, être un démon était aussi dangereux que d’être un nakrus. Et en plus, cette fois, peut-être était-ce un être véritablement dangereux, vu les difficultés que Rolg semblait avoir à se contrôler. Ses paroles résonnaient encore dans ma tête : va-t’en et ne reviens pas ! Juste maintenant que Yal avait quitté Estergat. Yal le savait-il ? Savait-il que l’elfe qui l’avait recueilli et logé depuis sept ans était ce que les saïjits appelaient un démon ? Un démon, me répétai-je, incrédule. Il ne me manquait plus que ça. Si les démons haïssaient vraiment les nécromanciens, bouffres, quelle chance j’avais eue de ne pas trop ouvrir la bouche l’année précédente. J’espérais seulement que Yal gardait bien le secret de ma main squelettique…

Avec un soupir bruyant, je portai ma main droite sur ma poitrine, là où avait été suspendu durant des années mon collier d’argent, mais je ne trouvai que les battements précipités de mon cœur. En enlevant le pendentif, l’Esprit de la Mauvaise Fortune m’avait jeté le mauvais œil, je n’en doutais plus.

Comme je ne savais pas où aller, je me rendis à La Rose du Vent. Je m’approchai du comptoir, m’assis sur un des tabourets et dis :

— « Monsieur le tavernier, le menu du jour. »

Il était déjà aux alentours de midi et l’établissement était plein. Plusieurs regards se tournèrent vers moi, l’air surpris. Le tavernier ne m’observa pas avec moins d’étonnement, mais il me servit tout de même un plat de bouillie de gruau avec un petit pain. Je le payai et me mis à manger, sans un mot, entendant sans écouter le tranquille brouhaha de la taverne. Je terminai, me nettoyai avec ma manche et me laissai glisser du tabouret.

— « Eh, gamin ! », m’appela le tavernier, en passant sa grosse tête barbue par-dessus le comptoir. « Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu ne vas pas nous chanter quelque chose aujourd’hui ? »

Je haussai les épaules.

— « C’est que… aujourd’hui, c’est un jour bizarre », dis-je.

— « Fichtre ! Ne me dis pas que tu es déprimé ? », s’inquiéta le tavernier.

Un type roux du nom de Yarras intervint :

— « Même les plus aguerris peuvent l’être quelquefois. Allons, petit, raconte-nous ce qui ne va pas. Tu ne t’es pas fait pincer par les mouches, des fois ? »

Je fis non de la tête.

— « Non, c’est pas ça. »

Je remarquai qu’à présent plus d’une tablée écoutait. Ils devaient se demander ce qui pouvait avoir déprimé le barde quotidien de La Rose du Vent.

Yarras fronça les sourcils.

— « Je vois. Des ennuis avec quelque bande, hein ? »

Je grimaçai et acquiesçai.

— « De gros ennuis. »

Le principal mystère résolu, les gens s’intéressèrent de nouveau à leur repas. Après tout, quel gwak n’avait pas eu de problèmes avec quelque bande ? Cependant, au lieu de se désintéresser de mon cas, Yarras me fit signe de m’approcher. Ce que je fis. C’est que ce roux n’était pas né de la dernière pluie. D’après ce que j’avais entendu dire, c’était le défenseur de La Blanche, la matrone de la maison publique la plus réputée du quartier des Chats, La Flamme Bleue. Bref, ce n’était pas n’importe quel Chat et il s’y connaissait en trucs de survie.

— « Une pinte pour le gosse », dit-il. « C’est moi qui invite », ajouta-t-il.

Il me donna la chope et nous allâmes nous asseoir à une petite table à l’écart. Les yeux de Yarras m’observaient par-dessus son propre verre.

— « Alors ? Pour qui tu travailles ? »

Je fronçai les sourcils.

— « Pour personne. »

Yarras leva les yeux au ciel.

— « Mais bien sûr. Alors, t’es un solitaire, tu gagnes des dorés, tu manges comme un grippe-clous et tu n’as pas de bande. J’ai rond ? »

— « T’as tout rond », dis-je.

— « Mmpf. C’est une position dangereuse, shour. Et j’y crois pas vraiment. T’as pas d’amis ? »

Je me mordis la lèvre et acquiesçai silencieusement.

— « Si, j’en ai. Je vendais des journaux avec eux. Mais plus maintenant. »

Yarras s’assombrit.

— « Diables. Ils sont fumisés ? »

Je fis non de la tête.

— « Non, non, ils sont vivants. Ou au moins… je l’espère. Mais on les laisse pas sortir. »

J’hésitai, je le regardai dans les yeux et, soudain, une crainte instinctive m’envahit. Et si Yarras était en réalité un Ojisaire ? La gorgée de bière que j’avais avalée me sembla d’un coup très amère.

— « Eh, gamin », me dit Yarras. « Tu te sens bien ? »

Je déglutis et acquiesçai.

— « Dis-moi, Yarras », murmurai-je. « Toi, t’es pas un Ojisaire, n’est-ce pas ? »

Yarras écarquilla les yeux.

— « Par la barbe du Saint Esprit Patron », laissa-t-il échapper dans un murmure. « T’as des problèmes avec les Ojisaires ? Fichtre, ça, c’est franchement la poisse. Ça, ce n’est pas n’importe quelle bande, gamin, c’est la bande du Fauve Noir. »

Je soupirai, soulagé de savoir que Yarras, au moins, ne fraternisait pas avec cette bande. Il me regarda, les yeux plissés, et se pencha sur la table.

— « J’ai entendu dire que ce type est en train d’amasser une fortune. Tu n’es pas au courant de quelque chose, par hasard ? »

Je secouai la tête.

— « Non. Ch’sais seulement que ces types ont pris un ami à moi à la fin de l’hiver. Et qu’ils en ont capturé deux de la bande du Vif, y’a quelques semaines. Et que, moi, ils ont failli m’attraper aujourd’hui. »

Yarras me regarda avec intérêt.

— « Tu t’es échappé ? Bien joué », approuva-t-il.

Je lui rendis un pâle sourire, parce que je n’étais pas encore d’humeur à crier victoire. Yerris était toujours dans ce « puits » et mes camaros… allez savoir où.

Yarras prit un air pensif.

— « Dis-moi. Tu as un refuge sûr ? »

Je grimaçai et fis non de la tête. Je n’avais plus de refuge.

— « Mm. Écoute, la seule chose que je peux faire, c’est de te donner un conseil. Trouve-toi une bande. Une bonne, qui te protège. Si tu continues à agir seul, je te vois un avenir très noir, mon garçon. »

J’assimilai le conseil et le regardai avec espoir.

— « Toi, t’as une bande ? », demandai-je.

Yarras esquissa un sourire, amusé.

— « Pour ainsi dire. Disons que c’est plutôt un réseau d’amis. » Il fit une pause. « Tu connais Le Tiroir ? »

— « Ch’sais où c’est, mais j’y suis jamais entré », avouai-je.

— « Dommage, c’est la meilleure taverne des Chats, mais le dis pas à celui-ci », plaisanta-t-il, en faisant un bref geste éloquent vers le tavernier de La Rose du Vent. « Écoute, si d’ici la tombée de la nuit tu trouves pas de bande, passe par là-bas. Je te promets rien, mais peut-être que cela intéressera quelqu’un d’écouter des histoires sur les Ojisaires. L’information vaut de l’or », me chuchota-t-il avec un petit sourire.

Le roux finit sa bière, se leva et me donna une tape dans le dos qui me fit heurter la table.

— « Prends soin de toi, le barde. »

— « Ayô, Yarras », fis-je en reprenant mon souffle. Je le vis saluer le tavernier et sortir de La Rose d’une démarche tranquille. Quelques instants après, je terminai ma bière, passai devant le comptoir pour rendre la chope et lançai :

Ô Esprit de Passioooon !
Prisonnier me voici
De cette douce amie,
Prisonnier d’émotiooon !

Le tavernier s’esclaffa.

— « Voilà notre vrai barde de retour ! »

Je lui souris, lui dis ayô !, et partis de la même démarche tranquille que Yarras, le ruffian de La Blanche. Je suivis son conseil : je partis à la recherche de Slaryn et de sa bande. J’étais sûr qu’elle m’accepterait. Le problème, c’était que son refuge se trouvait probablement dans le Labyrinthe et qu’il était encore plus probable que je ne le découvre pas avant la nuit.

Me tenant le plus éloigné possible du refuge de Warok, je me promenai dans le Labyrinthe de ruelle en ruelle. La plupart des gens que je croisais me jetaient à peine un coup d’œil ou même aucun, mais d’autres me regardaient passer avec une telle effronterie que je me demandai si Rolg ne m’avait pas transmis ses marques noires. Cependant, quand j’arrivai sur la Place Laine, je jetai un regard dans l’eau d’une grande flaque et me vis normal. Bon, c’était déjà ça.

Comme les heures passaient et que le soleil allait se coucher, je perdis espoir et pris la direction du Tiroir.

Le Labyrinthe était maintenant plus agité. Il grouillait de vie. Les Chats qui sortaient le jour pour gagner leur pain revenaient tous plus ou moins joyeux, certains en groupes, d’autres seuls. Quelques fenêtres étaient éclairées de lumières, d’autres étaient dans le noir, mais cela ne signifiait pas pour autant que les maisons soient vides. Je passai devant le refuge de bandes de gwaks qui se préparaient à dormir, mais je n’osai pas m’approcher parce que… tomber dans une bande, comme ça, sans du tout la connaître, cela pouvait me créer plus de problèmes que ceux que j’avais déjà.

J’arrivai dans la rue de la taverne quand j’entendis un bruit derrière moi et je vis une ombre bouger. Aussitôt, je partis en courant jusqu’à la porte de la taverne, l’ouvris et la refermai avant d’observer l’intérieur. Ce n’était pas très grand, il faisait chaud, deux lanternes brillaient et les tables étaient toutes occupées. Il régnait un brouhaha de fortes voix ; cela sentait l’alcool et la sueur ; et sur les tables, on ne voyait pas de paris d’argent mais d’or.

Mon entrée n’avait pas attiré beaucoup l’attention, et j’avançai vers le comptoir en mordillant les ongles de ma main gauche et en regardant autour de moi. Je cherchais Yarras. Je ne le trouvai pas et je tournai plusieurs fois sur moi-même ; soudain, la porte s’ouvrit et le roux apparut.

— « Ayô la compagnie ! », fit-il. « Salut, Sham. »

— « Salut, truand », lui répondit le tavernier avec une affection manifeste. C’était un elfe noir aux cheveux violets, aux yeux bleus très clairs et à la peau bleutée presque aussi noire que celle de Yerris. « Qu’est-ce que je te sers ? »

— « De la radrasia », répondit Yarras. En s’approchant, il m’aperçut et sourit. « Tiens, tiens. Alors tu n’as pas trouvé de bande, hein ? »

— « Tu connais le gamin ? », demanda le tavernier. Il m’avait sans doute déjà remarqué, mais à présent il me regardait avec plus d’intérêt.

— « Bien sûr que je le connais », dit Yarras, en s’appuyant sur le comptoir. « Ce gwak passe par La Rose tous les jours et parfois il nous chante des couplets comme le chœur des Enfants Chanteurs de Soshira. Le gosse fera un bon crieur public, crois-moi. Malheureusement, des épines sont venues se planter sur son chemin, et je lui ai dit de passer par ici. »

— « Quel genre d’épines ? », s’enquit un vieux.

Il y avait encore du bruit dans la petite taverne, mais plus autant. Je promenai un regard sur les visages et, comme Yarras semblait attendre que je réponde, je dis :

— « Les Ojisaires. »

Cette fois, tous se turent. Yarras esquissa un sourire.

— « De grosses épines. Il dit que les Ojisaires ont capturé des amis à lui. Je me demande pourquoi ils s’amusent à capturer des gwaks. »

— « Bah ! Ils doivent les faire jeûner pour les envoyer mendier », suggéra quelqu’un. « Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures. »

— « Il faudrait qu’ils aient une sacrée armée de mendiants pour que les affaires du Fauve Noir marchent aussi bien », répliqua Sham, le tavernier, sur un ton sceptique. « Il y a anguille sous roche. »

— « Tu l’as dit », approuva Yarras. « Et je suis sûr que notre petit invité sait quelque chose. Lui aussi, ils ont essayé de le capturer. Et il s’est échappé. »

Plusieurs firent une grimace. Et je grimaçai aussi.

— « Ch’sais rien », dis-je. « Moi, je voulais juste aller sauver mes amis. »

— « Et bon gars, en plus », approuva le vieil homme qui avait parlé avant. « Viens ici, gamin. Comment tu t’appelles ? »

— « Draen », répondis-je.

— « Draen. Dis-moi, tu es entré dans le territoire des Ojisaires ? »

J’acquiesçai et j’entendis quelque souffle et commentaire louant mon stupide courage.

— « Qu’est-ce que tu as vu ? », demanda le vieil homme.

Je haussai les épaules.

— « Ch’sais pas. Ça fait plusieurs jours que je rôde par là-bas. Et aujourd’hui… Warok m’a menacé avec une arbalète et il m’a dit qu’il en avait assez que je les épie et il m’a fait descendre dans le corridor et je… » Je me tus et, me rappelant que je ne devais pas parler de la décharge mortique, je haussai de nouveau les épaules et conclus : « Et je me suis échappé. »

— « Alors qu’il tenait une arbalète… Impressionnant », dit le vieux. « Comment as-tu dit que ce type s’appelle ? »

— « Warok », dis-je.

— « Mm. Tu en connais d’autres ? »

J’acquiesçai de la tête et, face au regard attentif de tous, je me rappelai les paroles de Yarras et dis :

— « L’information vaut de l’or. »

Le vieil homme roula les yeux et sortit un siato de sa poche.

— « Ça, si tu me dis tout ce que tu te rappelles. Ça court ? »

— « Sûr, ça court », dis-je. « Tif, Lof, Adoya. Et le Fauve Noir. C’est tous les noms que je connais. Tif est un grand gaillard, un caïte blond, d’environ dix-huit ans, avec une tête d’isturbié. Lof, je l’ai jamais vu. Adoya, c’est un humain blanc, cheveux châtains, assez grand, avec un tas de méchants chiens. Ch’sais qu’y en a d’autres, mais je connais que ceux-là. »

Le vieil homme me regardait, le visage songeur.

— « Bien. Et dis-moi, comment sais-tu que tes amis capturés sont toujours en vie ? »

Je pâlis.

— « Ils sont vivants », affirmai-je.

— « Oui, mais comment le sais-tu ? », insista le vieux.

Je clignai des paupières.

— « J’ai… j’ai entendu Warok derrière la porte. Je l’ai entendu parler d’un puits. Il y a même mis un compagnon à lui. Warok est un Esprit du Mal. Un vrai. »

— « Un puits », murmura le vieux.

— « Un puits ? », répéta un elfe qui portait sur lui plus d’armes que de dents. « S’il l’a vraiment mis dans un puits, c’est peut-être une jolie façon de dire qu’il l’a tué. »

Je le foudroyai du regard.

— « Il ne l’a pas tué ! Yerris est vivant ! »

Ils ne m’écoutèrent pas : les habitués se mirent à bavarder et j’eus l’impression d’avoir parlé pour rien. Bon, au moins, ils s’intéressaient un peu aux Ojisaires, mais je voyais bien qu’ils n’étaient pas disposés à risquer quoi que ce soit pour m’aider. Je ramassai le siato sans m’attirer de reproches du vieil homme et, après avoir vu Yarras et le tavernier s’asseoir à la table de celui-ci, plongés dans une conversation pleine de conjectures sur le rapport entre ce puits et la nouvelle richesse du Fauve Noir, je m’éloignai, je m’attardai un moment de plus dans la taverne et, comme personne ne me prêtait attention, je me dis : au diable les commères. J’ouvris la porte et je partis.

Dès que j’arrivai au bout de la rue sombre et silencieuse, je sentis mes instincts de proie aux aguets se raviver.

— « Eh ! Eh, gamin ! », dit une voix derrière moi. Je me retournai et, dans l’obscurité, je vis Yarras approcher. « Où vas-tu ? »

— « Ch’sais pas », avouai-je.

— « Mm. Bon », me dit le ruffian. « En tout cas, maintenant, tu sais : si t’as quelque chose d’intéressant, tu passes par Le Tiroir, y’a toujours quelque curieux prêt à donner des pièces. »

— « Mais, moi, je veux pas de pièces », protestai-je. « Ce que je veux, c’est que les Ojisaires libèrent mes amis et me laissent tranquille. »

Je l’entendis se racler doucement la gorge.

— « Oui. Je le sais, gamin. Voyons, écoute », dit-il, en posant une main paternelle sur mon épaule. « Que tu aies tenté de sauver tes amis prouve que t’es un bon gwak, avec un grand cœur. Les vrais amis sont comme des frères : tu donnes ta vie pour eux. Mais… quand ils l’ont déjà donnée avant, tu ne peux rien faire, tu me comprends ? Rien. Allons », il me tapota l’épaule tandis que mes yeux se remplissaient de larmes. « Cherche cette bande et arrête de rôder autour des Ojisaires. Avec le temps, ils t’oublieront. Ne tente pas le diable. »

Comme je ne disais rien, il me poussa doucement la tête, fit volte-face et retourna au Tiroir. Je passai une manche sur mes yeux. Ce qu’insinuait Yarras m’emplissait d’horreur. Était-il possible que ce puits ne soit, en réalité, qu’un joli mot pour dire que Yerris était spirité et ne reviendrait jamais plus ?

Comme les prêtres disaient que les bons esprits erraient de par le monde, aidant leurs êtres chers, je regardai autour de moi et murmurai :

— « Je pleure pas, Chat Noir. Je sais qu’un Chat, ça pleure pas, et encore moins un Chat gwak, mais, toi, s’il te plaît, fais que tu sois pas mort pour de vrai. »

Je déglutis et me mis en marche. Je m’éloignai du territoire des Ojisaires, en descendant des escaliers, puis je décidai enfin que je m’étais suffisamment écarté et je cherchai un refuge. J’escaladai une maison, traversai plusieurs terrasses et, finalement, j’en choisis une, je m’allongeai et, épuisé comme j’étais, je m’endormis presque aussitôt.