Kaosfantasy. Les Pixies du Chaos, Tome 4: Destruction
Nous nous étions réveillés tard et, quand nous terminâmes d’empaqueter les vivres, il était déjà une heure. Nous mangeâmes avec Aroto dans une échoppe de repas rapide qui rappela à Livon son échoppe préférée du Parat à Firassa. Le Couteau Rouge et le permutateur partageaient visiblement certains goûts et aussi des façons de manger : ils aspiraient les longues pâtes comme si c’étaient de l’air, plus qu’ils ne les mastiquaient. Ils se lancèrent le défi de manger trois plats d’affilée et finirent tous les deux par se plaindre de maux de ventre ; Tchag se moqua d’eux avec des grimaces silencieuses. Cependant, Kala ne resta pas à la traîne. Il mangea deux portions. Et il les engloutit si bien que je commençai à me demander si, du fait d’avoir deux esprits, nous n’étions pas plus gloutons que la moyenne. Jetant un autre coup d’œil à Livon, à Aroto et à leurs assiettes, je me détendis et me dis que j’étais encore loin d’en arriver à ce point.
Nous dûmes nous dépêcher pour être à l’heure à l’endroit convenu, au nord d’Arhum. Je sentais que les Ragasakis, en particulier Zélif, souhaitaient me parler en privé. Mais je ne fis aucun effort pour leur faciliter les choses. Premièrement, parce que je ne voulais pas enfreindre plus que nécessaire l’accord avec Kala. Deuxièmement, parce que je craignais qu’ils me posent des questions sur ma position dans cette affaire… et, moi-même, je ne le savais pas encore très bien. La seule chose que je savais, c’était que nous allions sauver Orih et que Rao allait nous aider. Et ça, c’était l’essentiel pour le moment.
Nous arrivâmes sur la place des caravanes, relativement animée, et nous la parcourûmes du regard, cherchant Rao et Chihima. Cette dernière était partie avant le repas pour se préparer.
— « Elles n’ont pas l’air d’être arrivées », observa Aroto. Il fit un tour entier sur lui-même comme s’il dansait et s’arrêta, lançant un éclat de rire incrédule. « Je les vois maintenant. »
— « Où ça ? », demanda Kala.
Le jeune ternian nous adressa un sourire en coin.
— « Devine. »
Déconcertés, Kala et moi scrutâmes plus attentivement les passants. Alors, Zélif souffla.
— « Les voilà. »
Elle regardait des prêtresses de Nééka, Jouvencelle du Bien-être, à quelques pas de distance. Elles étaient vêtues de la tunique blanche caractéristique ornée du symbole de la spirale sur la partie supérieure et d’un ruban de soie doré autour de la taille. Leurs cheveux étaient dénoués, chargés de décorations colorées. Exactement comme les prêtresses de Nééka. Mais ce n’étaient pas des prêtresses. Rao tendait une corbeille aux gens tandis que Chihima disait :
— « Une aumône pour la Grandeur de Nééka, pour le pèlerinage de ses jouvencelles… »
Elles s’arrêtèrent devant nous, et Chihima, avec un visage découvert de jeune kadaelfe tout à fait normal, me regarda dans les yeux avec moquerie.
— « Pour la Grandeur de Nééka », répéta-t-elle.
— « Pour la grandeur de ton audace », répliqua Aroto, déposant une pierre dans la corbeille d’un geste théâtral. « Un de ces jours, Nééka va vous envoyer un éclair de bien-être pour vous remercier de vos démonstrations de foi. »
Rao ramassa la pierre avec une moue.
— « Et toi, tu vas recevoir un éclair fulminant pour ton manque de générosité. Radin. »
— « Que diables faites-vous ? », intervint Sirih.
Rao regarda les Ragasakis et sourit largement.
— « Nous nous entraînons. Comme nous avions le temps, nous avons décidé d’inventer une histoire… »
— « C’est ridicule », murmura Naylah.
— « C’est impressionnant ! », s’émerveilla Livon.
Le regard de Kala se porta sur le chat noir qui venait d’apparaître entre les deux prêtresses. Samba s’étira. On aurait dit un chat noir tout à fait ordinaire, mais, d’après Rao, ça ne l’était pas. Nous croisâmes ses yeux verts tirant sur le jaune. Rao donna la corbeille à Chihima et souleva le chat en disant :
— « Voilà Samba. Je crois que certains d’entre vous ne le connaissaient pas encore. Je vous le présente. »
— « Enchanté ! », sourit Livon.
Kala et moi observâmes le permutateur avec curiosité. Il disait cela sérieusement… Alors, Kala s’avança et tendit une main, serrant la petite patte de l’animal.
— « J’ai hâte de travailler avec toi, le chat. »
Rao s’esclaffa tandis que Samba prenait un air qui me rappelait étrangement l’expression agacée de Saoko.
— « En route ! », dit alors Rao, reposant Samba. « Je compte sur vous pour que ma sœur et moi parvenions au bout de notre pèlerinage. Aroto, j’ai changé d’avis : toi aussi, tu viens. »
— « Quoii ?! », s’exclama le ternian. « Mais je ne me suis pas préparé ! »
— « Rassure-toi : Nééka pourvoit au bien-être de ceux qui la servent fidèlement », se moqua Rao.
Dès qu’elle lui tourna le dos, Aroto sourit jusqu’aux oreilles, preuve qu’il n’était pas si opposé que ça à sa nouvelle mission. Chihima lui donna un sac bien rebondi en disant :
— « C’est à toi. »
— « À moi ? », souffla Aroto, prenant le sac. « Ne me dites pas que vous avez mis là toutes vos affaires ? Traîtresses ! »
Rao fit la sourde oreille. Il y avait pas mal de gens qui sortaient d’Arhum en direction de Dagovil et je me rappelai que la capitale était en pleine Grande Foire. Nous n’eûmes pas de problèmes pour passer devant la garde qui s’occupait davantage de ceux qui entraient dans la ville que de ceux qui en sortaient. Bientôt, la diligence que nous suivions se distança, nous laissant seuls sur le chemin, entourés de champs gorgés d’eau et de stalactites lointaines.
— « Ils cultivent du riz ? », demanda Livon, curieux.
Rao répondit :
— « Ce sont des champs de colnarelles. Ce sont des légumineuses. »
— « Oh-oh ? », s’intéressa Sanaytay. « Je n’en avais jamais entendu parler. Elles ne poussent qu’ici ? »
Rao eut l’air incertaine.
— « Eh bien… »
— « Elles poussent dans toutes les Cités de l’Eau, si je ne me trompe », intervint Jiyari. « Elles sont bonnes à manger et nutritives et, dans mon École Savante, on appelait ça la nourriture sainte. Mais, en réalité, les colnarelles sont considérées comme un aliment de pauvres. Alors, elles s’exportent à peine, je crois. »
— « Le scribe a parlé », dit Aroto, impressionné. « Tu devrais en apprendre davantage sur les colnarelles, Rao : on dit que leurs tiges entrelacées sous l’eau sont le paradis des grenouilles. »
Rao voulut lui donner une bourrade, mais le ternian l’évita d’un bond en se moquant :
— « Regardez-moi ça, la prêtresse se fâche ! »
J’entendis le soupir de Saoko. Le drow aux cheveux en brosse marchait à ma gauche sur le bord du chemin, donnant de temps à autre un coup de pied à une pierre. Les prêtresses avançaient d’un bon pas, mais les Ragasakis les suivaient sans peine. Au bout d’un moment, nous laissâmes la caverne et ses champs et nous entrâmes dans un large tunnel par où passait la route principale vers le nord-ouest. Nous venions de croiser une diligence et un groupe de voyageurs sur des anobes quand Sirih demanda :
— « Combien de temps mettrons-nous pour arriver au Grand Lac ? »
— « Eh bien… D’après mes cartes, j’ai calculé environ quatre heures », répondit Zélif. « Le tunnel est assez direct, mais il descend et monte une centaine de mètres de dénivelé. Au moins, nous éviterons la grande descente juste après le Grand Lac, vers les Dunes de Nacre : là-bas, il y a une pente de cent mètres presque à pic », assura-t-elle.
Les Ragasakis échangèrent des regards amusés.
— « Avec toi comme guide, même dans un labyrinthe, on ne se perdrait pas ! », se réjouit Livon.
Zélif sourit et écarta une mèche blonde de son visage en disant :
— « Bien sûr, quelle sorte de leader je serais si je perdais mes confrères ? Mais… » Les yeux de la leader des Ragasakis surveillèrent la réaction de Rao quand elle ajouta : « Une fois au Grand Lac, je me demande ce que nous allons faire. Je crois qu’il est temps d’en parler. »
— « Vraiment ? », réfléchit Rao, tournant la tête un instant. « Mm… Je n’aime pas ça. Sais-tu pourquoi ? Parce que même les tunnels ont des oreilles. Nous en parlerons quand nous arriverons là-bas. »
Je perçus l’exaspération de Zélif.
— « Je te rappelle que je suis perceptiste », dit-elle alors. « S’il y avait quelqu’un d’autre aux alentours, je le saurais. Sanaytay l’entendrait. Drey le sentirait respirer. Tu nous as peut-être pris par surprise hier, mais nous ne sommes pas des aventuriers aussi désarmés que tu le penses. Nous sommes venus sauver l’une des nôtres des mains de gens puissants et nous te sommes reconnaissants pour ton aide, mais, par Zarbandil, nous n’allons pas suivre un plan sans l’avoir analysé avant. »
Son ton n’était pas aussi hostile qu’il aurait pu l’être, mais il était décidé et inflexible. Elle n’allait pas laisser Rao nous conduire à l’aveuglette sans rien nous expliquer avant. Celle-ci soupira.
— « Bon, d’accord. » La Pixie se retourna au milieu du tunnel bien droit et revint en arrière, décidant : « Je vais vous donner une piste. Les dokohis entrent par la petite porte du fort et en repartent en barque vers les ombres du lac. Et qu’est-ce que cela signifie ? »
Elle pointa son doigt sur Aroto et celui-ci fit une moue.
— « Qu’ils donnent des dokohis à manger à la gargouille ? »
Rao rit de bon cœur.
— « La gargouille mange… des saïjits ? », s’effraya Livon.
Les éclats de Rao redoublèrent, à tel point qu’à présent, elle avait davantage l’air d’une résidente d’un asile de fou que d’une prêtresse de Nééka. Elle s’étrangla de rire et Kala soupira, s’approchant pour lui donner de petites tapes dans le dos.
— « Dis-nous, Rao », lança Sirih. « Tu te moques de nous ? »
La Pixie fit non de la tête, reprenant son souffle.
— « Mais non… mais non. C’est vous qui me faites rire, ce n’est pas ma faute. La gargouille ne mange pas de saïjits, que je sache. Voyons voir : s’ils conduisent les dokohis quelque part en barque, c’est que cet endroit n’est pas facilement accessible ou qu’il n’est pas accessible par une autre voie que le lac, parce que je vous rappelle que le lac est totalement entouré de roche, excepté la partie du fort de Karvil, vous me suivez ? Cet endroit a tout l’air d’être un des laboratoires de la Guilde. Vous voyez ce que je veux dire : un de ces endroits de progrès technologique. »
Un laboratoire. C’était logique et cela coïncidait avec la théorie de Yodah : la Guilde était en train de récupérer des colliers pour les retransformer à sa guise.
— « Progrès technologique ? », répéta Naylah, les sourcils froncés.
— « Des expériences, des mutations », dit Aroto sur un ton étrangement neutre. « Ce genre de progrès. »
Je perçus les frissons des autres. Tandis que nous reprenions la marche dans le tunnel, Zélif raisonna :
— « Comment penses-tu te rendre à ce laboratoire si on ne peut y aller qu’en barque ? D’après la carte, le lac est entouré de roche excepté une zone étroite où se trouve le fort. On nous repèrera tout de suite. »
Rao sourit.
— « La cartographe a parlé. Mais tous les éléments ne figurent pas sur les cartes. Par exemple, il n’est pas mentionné que le Grand Lac est constamment baigné dans le brouillard. On ne nous verra pas. »
Il y eut un silence durant lequel seuls résonnèrent les pas de douze saïjits dans le tunnel. Elle avait raison, me dis-je. Je me souvenais du brouillard de ce lac : il était humide et chaud, mais surtout, il était dense. Je demandai :
— « Et comment traverserons-nous le lac ? »
Kala ne me réprimanda pas pour mon intervention car lui aussi voulait connaître la réponse. Rao haussa les épaules.
— « Comme nous ne savons pas dans quel état se trouve votre amie, nous ne pouvons pas y aller en nageant. Nous devrons emprunter une barque. » Elle jeta un coup d’œil aux Ragasakis, ajoutant : « Sur la rive du fort, il y a trois barques en tout. Du moins, il y a trois mois, il y en avait trois. Une pour les pèlerins qui vont sur l’île de la gargouille et deux autres, dans le fort, qui s’utilisent pour se rendre au laboratoire. »
— « Et nous allons voler l’une d’elles ? », grogna Sirih. « Ils s’en rendront compte tout de suite. »
Rao acquiesça.
— « Très juste. C’est pourquoi, nous achèterons notre passage jusqu’à l’île de la gargouille. Néma a dit qu’il y avait de vieilles barques là-bas. De là, nous irons au laboratoire. Pour le retour, nous ne pourrons pas revenir tous ensemble avec Orih depuis l’île avec les pèlerins : le passeur fait payer chaque passager et, si nous en ramenons un de plus sans billet, il s’en rendra compte et avertira. Et ce n’est pas tout », admit-elle. « Il se pourrait qu’il y ait d’autres dokohis à sauver là-bas. »
— « D’autres ? », murmura Livon. Il échangea un regard concentré avec Tchag. « Fichtre… Alors, comment allons-nous faire ? Drey peut détruire leurs colliers, mais alors ils s’évanouiront durant plusieurs jours… »
— « Ça, je peux l’arranger », assura Rao. « Rappelez-vous que j’ai aidé Lotus à fabriquer ces colliers. Je sais comment ils fonctionnent. Mais nous ne les détruirons pas. »
Kala fronça les sourcils.
— « Nous ne les détruirons pas ? »
Rao fit non de la tête.
— « Nous n’aurons pas le temps de le faire et de tout expliquer aux gens. Nous le ferons une fois en sécurité. En attendant, je me contenterai de les contrôler temporairement avec un sortilège bréjique à travers le collier. »
— « Les contrôler », répéta Zélif, se rembrunissant. « Vraiment ? »
Rao plissa les yeux.
— « Réfléchissez-y. Vous n’avez aucun intérêt à ce que Dagovil apprenne qu’une confrérie de Firassa s’est infiltrée dans un de leurs laboratoires. Et les Couteaux Rouges n’ont aucun intérêt à être découverts. Alors », elle indiqua le sac rebondi que portait Aroto, « vous allez mettre ce qu’il y a à l’intérieur si vous voulez passer inaperçus comme nous. Une fois près du Grand Lac, nous arriverons en plusieurs groupes. Nous sommes un groupe trop nombreux. La discrétion avant tout. » Ses yeux scintillèrent. « On leur fera croire que ce sont les dokohis qui ont organisé l’évasion. Nous, nous sommes des pèlerins, rien de plus. »
Il y eut un silence durant lequel je perçus l’ébahissement des Ragasakis. Alors, Sirih toussota.
— « C’est bien beau tout ça, mais… tu ne nous as pas dit qui va s’occuper des dokohis. »
Rao haussa les épaules.
— « Les Couteaux, nous nous occuperons de les ramener au bord. Une fois dans le tunnel principal, nous retournerons à Arhum avec eux pendant que je les contrôle et, une fois là-bas, toi, Kala, tu leur enlèveras les colliers. En ce qui vous concerne, Ragasakis, Kala s’occupera de libérer Orih de son collier dans le laboratoire, vous mettrez votre amie dans le groupe des pèlerins à la place de l’un de nous et, normalement, vous ne devriez pas avoir de problèmes. Et… voilà plus ou moins le plan d’aller-retour. Le reste, ce sera de l’improvisation : nous ne connaissons pas le lieu. Nous savons qu’il y a une dizaine de scientifiques là-dedans et au moins deux gardes et qu’ils ont fait entrer au moins cinq dokohis, mais nous n’avons pas surveillé tout le temps. Ils peuvent être davantage, ils peuvent être moins, selon ce qu’on leur a fait subir. Bon, vous savez tout. »
Et plus que je ne l’espérais, reconnus-je. Zélif scrutait Rao du regard.
— « Toutes ces informations, tu les avais déjà depuis longtemps », fit-elle remarquer. « Tu pensais t’infiltrer dans ce laboratoire. Une vieille vengeance ? »
Les yeux de Rao flamboyèrent quand ils regardèrent en arrière.
— « Une vieille vengeance ? Non, Zélif. Ce n’est pas une vengeance. C’est le Rêve des Pixies. Le rêve de la paix. Et le rêve de Sheyra. »
J’inspirai d’un coup, saisi face à ses derniers mots. Qu’avait à voir Sheyra dans tout ça ? Nous la vîmes accélérer le pas, fidèlement suivie par Samba, et Zélif murmura :
— « Un… rêve ? De quoi parle-t-elle ? »
— « Je ne sais pas », dit Livon, fermant les poings tout en pressant le pas lui aussi, « mais, si, grâce à elle, je sauve Orih, je la suis où qu’elle aille. Et vous ? »