Kaosfantasy. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies
« Imposer ou laisser faire… tel est le jeu des saïjits. Nous avons beau vouloir rester dans l’ombre, les inquisiteurs, nous sommes des pions de la société. »
Yodah Arunaeh
* * *
Quand je me réveillai, le lendemain matin, je me trouvai sur le tapis de la chambre de Jiyari tandis que celui-ci dormait à poings fermés dans le lit. Je contins un grognement. Je passais toute la nuit à le consoler et il m’en remerciait ainsi : en m’éjectant du lit. Au moins, je lui avais volé la couverture.
Je me levai, replaçai la couverture sur le Pixie et restai un moment à le regarder dormir. Ses mèches blondes tombaient désordonnées sur son visage au teint hâlé. Il avait une expression apaisée.
“Il n’a plus l’air hystérique,” dis-je mentalement.
“Traite-le encore d’hystérique et je te fais la vie impossible,” répliqua Kala. “Jiyari est sensible, c’est tout.”
Il le défendait des dents et des ongles, souris-je. Je ne répliquai pas parce qu’à cet instant, je croisai les yeux noirs de Jiyari.
— « Tu as… changé », murmura-t-il.
— « Contrairement à toi », lançai-je sur un ton léger. « Maintenant que j’y pense, ta peau ne devrait-elle pas être tout le temps grise ? »
Il se redressa, s’étirant tout en confessant :
— « Je ne sais pas. Dis… Qu’est-ce que tu fais dans ma chambre ? »
Je le contemplai, les yeux grands ouverts.
— « Tu ne t’en souviens pas ? »
— « Ben non. » Jiyari cligna des yeux, confus. « Je me rappelle que je buvais un verre de liqueur chez Kormer quand deux enfants m’ont sorti de là et… je t’ai vu. C’est vrai », ajouta-t-il, souriant. « Je me rappelle avoir ri un moment parce que tu portais un masque ridicule. Et après… diables, je t’ai promis de ne plus jamais boire, n’est-ce pas ? »
“Dix kétales pour moi,” se moqua Kala.
Je roulai les yeux.
— « Exact. » Je me dis que, s’il ne se souvenait pas de sa crise de cette nuit, c’était mieux ainsi. Je me dirigeai vers la porte en lançant : « Prépare-toi. Nous partons en voyage. »
— « C’est vrai ? », s’enthousiasma Jiyari. « Je pars avec toi ? Attends… Il y a un problème », se rembrunit-il.
— « Quel problème ? », m’étonnai-je.
— « Le maître Jok », expliqua le blond. « Je devais lui remettre une lettre d’un autre scribe de Kozéra avec la copie d’un manuscrit… » Il fouilla dans les poches de sa tunique grise et en sortit les papiers. « Les voilà. »
— « Nous passerons par ton École Savante », le tranquillisai-je. « Viens. Allons déjeuner. »
Lorsque nous sortîmes, tous étaient déjà réveillés et déjeunaient sur une des petites terrasses surélevées dans la taverne. Zélif était allongée dans un fauteuil, balançant son pied bandé tout en savourant un jus de zorf, Yéren parlait du déjeuner idéalement équilibré sans presque manger et Reyk dévorait comme quatre. Je les saluai avec entrain :
— « Bon rigu à tous ! »
Je m’assis sur les coussins, confortablement appuyé, et commençai à remplir mon assiette tout en demandant :
— « Vous avez bien dormi ? »
Tous trois échangèrent des regards.
— « Moi, comme un ours lébrin », dit le Zorkia d’une voix profonde. « Mais j’ai entendu des hoquets dans la chambre voisine au milieu de la nuit. »
Il avait entendu Jiyari pleurer, compris-je. Yéren s’était légèrement empourpré et il toussota tout en signalant les tugrins grillés.
— « Ils sont particulièrement bons. »
Je souris.
— « Oui, mon petit déjeuner préféré ! » Je pris avec les pinces plusieurs tugrins et, au passage, je servis aussi Jiyari avant d’ajouter : « Nous avons encore du temps avant le départ de la caravane, n’est-ce pas ? Elle part à neuf heures, si je ne me trompe pas, non ? Jiyari doit remettre quelque chose à son maître et aussi récupérer quelques affaires à lui, je suppose… »
— « Bien sûr, vous avez largement le temps », assura Zélif.
La petite faïngale dressa alors la tête et la tourna vers les escaliers qui montaient jusqu’à la petite terrasse. Je vis Yodah puis perçus une aura bien familière qui me fit me lever, le cœur accéléré. Se pouvait-il… ?
— « Frère ! »
“Sœur !” murmura Kala mentalement, incrédule. “C’est notre sœur, n’est-ce pas ?”
Ne la reconnaissait-il pas ?
— « Yanika », soufflai-je.
Dans un tourbillon de tresses roses, ma sœur passa devant le fils-héritier et s’arrêta en face de moi, me dévisageant avec intensité. Je posai une main gantée sur sa tête, déconcerté.
— « Ça alors, Yani… As-tu fait tout le voyage juste pour me voir ? »
— « Elle a insisté », dit Yodah, nous rejoignant. « De fait, elle a voulu veiller toute la nuit pour terminer son travail et pouvoir t’accompagner. »
Je clignai des yeux. M’accompagner ? L’aura de Yanika était fatiguée et, en même temps, elle bouillonnait de joie.
— « Je leur ai appliqué les Datsus ! », dit-elle. « Mère m’a aidée… mais c’est moi qui les ai appliqués. »
Laissant le Datsu ravaler ma surprise, je compris que le Sceau avait été suffisamment réparé pour apposer à nouveau le Datsu. Cependant, Yani avait parlé de Datsus au pluriel. Qui… ? J’ouvris grand les yeux. Bien sûr. Ma cousine Alissa n’était pas la seule à être dépourvue de Datsu : la petite Suri en avait besoin, elle aussi. Étant donné que toutes deux étaient les filles de Rafda, ce bon passeur devait être heureux. Tous devaient l’être.
Je regardai ma sœur avec un mélange d’incrédulité et d’admiration.
— « Tu es la sauveuse du clan, Yani », fis-je en souriant. « As-tu vraiment répa… ? »
— « Drey », me coupa Yodah à temps. J’avais été sur le point de parler du Sceau devant des gens étrangers au clan. Je grimaçai et murmurai une excuse. M’ignorant, le fils-héritier afficha un petit sourire agréablement surpris. « Mais, par Sheyra, voilà deux de mes anciens patients ! »
Il regarda Jiyari et j’observai que le Pixie plissait le front, tentant de se souvenir… Puis il regarda Reyk. Celui-ci n’avait pas encore mis le masque et je pus le voir transpercer le fils-héritier d’un œil assassin.
— « Sale sangsue mentale », gronda sourdement le Zorkia. « Tu paieras pour ça un jour. »
Yodah soupira. Il n’avait donc pas seulement interrogé Jiyari… Moi qui avais participé à l’interrogatoire d’un Arunaeh, je me fis une idée claire de ce que Yodah avait fait endurer à Reyk et à ses compagnons quand ceux-ci étaient tombés entre les mains des gardes kozériens, il y avait à peine quelques jours de cela.
— « Tu n’as pas aimé ? », s’étonna Yodah. « J’ai été particulièrement doux, tu sais ? Plus la vie de mon patient a été douloureuse et violente, plus je suis doux et plus je stimule le plaisir, l’impuissance et l’amour. Tu as voulu avouer tous tes crimes, n’est-ce pas ? Ne t’inquiète pas », ajouta-t-il, levant les mains, voyant que Reyk se dressait en feulant. « Je n’ai pas l’habitude de parler de mes sessions avec mes patients. Je suis curieux de savoir quelle était ton impression, c’est tout. Je serais surpris que tu la qualifies de désagréable. »
— « Yodah », intervins-je. « Je crois que ce n’est pas le moment. »
Le visage froid comme la glace, Reyk se tourna brusquement vers moi.
— « Qu’est-ce que ça veut dire, Kaladrey ? Qu’est-ce que ce démon fait ici ? »
Yodah éclata de rire.
— « Kaladrey ? », répéta-t-il.
— « Ça ne te plaît pas ? », souris-je, puis je m’efforçai d’effacer mon sourire parce que Reyk aurait pu mal l’interpréter. Je lui dis : « Excuse-moi. J’avais oublié que, Yodah et toi, vous vous connaissiez déjà. C’est pourquoi je pense, Yodah, que si tu as toujours l’intention de nous accompagner… »
— « Certainement, cet homme m’effraie un peu », me coupa Yodah, moqueur, « mais je ne reculerai pas. Comprends-le, mercenaire », ajouta-t-il avec une subite gravité, « toi, tu faisais ton travail dans ta compagnie et, moi, je fais le mien dans les prisons. Il n’y a rien de personnel. » Le commandant Zorkia continuait à exhaler du venin à tout vent, mais il demeura inhabituellement silencieux. De la bréjique ?, me dis-je. Lui avait-il dit quelque chose par bréjique ? Le fils-héritier acquiesçait, satisfait. « Bon, je crois que je connais déjà tout le monde. C’est un plaisir de nous revoir si vite, Zélif d’Éryoran. J’ai décidé d’accompagner mes jeunes parents ici présents pour les surveiller. Vous allez à l’ouest, n’est-ce pas ? J’espère que cela ne vous dérange pas que je vous accompagne. »
Comme si ça lui importait, soufflai-je intérieurement. Je ne pouvais pas croire que Liyen ait donné son accord. S’il voulait me surveiller, il aurait pu envoyer n’importe quel autre Arunaeh, et non le fils-héritier en personne. Mais… je n’imaginais pas non plus Liyen interdisant catégoriquement quoi que ce soit à son fils. Tout compte fait, chaque Arunaeh choisissait sa voie…
Mes yeux se tournèrent d’eux-mêmes vers Jiyari. Attah… Kala s’inquiétait pour lui, bon, mais ce n’était pas une raison pour rompre notre accord à chaque instant ! Cependant, j’oubliai ce détail quand je vis que l’humain blond avait pâli.
— « Ça va, Jiyari ? », lui murmurai-je tandis que Zélif et Yodah parlaient de la route que nous allions prendre.
Yanika s’intéressa aussi au curieux comportement de Jiyari. Alors, celui-ci recula d’un pas, nerveux.
— « Je m’en souviens. »
— « De l’interrogatoire avec Yodah ? », m’inquiétai-je.
Le Pixie blond secoua la tête.
— « Non… La raison pour laquelle tu as passé la nuit avec moi. »
J’avalai d’un coup une bouffée d’air. Yanika pencha la tête de côté, intriguée.
— « Vous avez passé la nuit ensemble ? »
Je grimaçai.
— « Euh… Non ! Bon, oui, mais c’est qu’il était… »
— « Je ne savais pas que vous vous aimiez de la sorte », commenta Yanika.
Elle souriait de toutes ses dents, son aura emplie d’amusement. J’ouvris grand les yeux.
— « Quoi ? », m’étouffai-je. « Non ! Je suis seulement entré parce que… »
— « Je le sens », assura Yanika. « Je te l’ai dit. Je sais que, toi et lui, vous vous aimez beaucoup. »
— « À la folie », marmonnai-je, moqueur. « Mais n’interprète pas mal les choses, Yani. Et toi, Champion, pourquoi tu ris ? »
Jiyari riait avec son habituelle insouciance et il passa un bras sur mes épaules en disant :
— « Allez, Grand Chamane, ne sois pas timide. Qui sait ce qu’est notre amour, en réalité. Un amour entre frères ? Un amour entre amants ? »
— « Quelque chose de plus fort », dit soudain Kala.
Il ne manquait plus que lui… Je grinçai des dents mentalement.
“Kala, les deux jours et demi, tu les as oubliés ? Je me demande pourquoi je passe des accords avec toi…”
Jiyari arqua un sourcil et sourit largement.
— « Un amour qu’aucun saïjit ne peut comprendre, alors ? », proposa-t-il. Et il me lâcha enfin en disant avec une sereine franchise : « Merci, Drey. Je t’en dois une pour cette nuit. »
Sa sincérité était telle que je me calmai d’un coup et dis, laconique :
— « De rien. C’est ce que font les amis. »
J’insistai bien sur le mot et, conscient que tous me regardaient à présent, je me frottai vigoureusement le visage, m’assis devant mon petit déjeuner et grommelai :
— « Attah… ! On ne peut pas déjeuner tranquille. »
Et je me mis à engloutir les tugrins grillés avec appétit.