Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 3: L’Oiseau Éternel
Les Fédérés avaient établi leur campement au bord du fleuve, à l’ouest de Lamasta, et des dizaines de travailleurs de toutes sortes et races s’y affairaient. Tous étaient vêtus d’un uniforme bleu avec des motifs dorés et beaucoup portaient une ceinture noire qui les désignait comme des esclaves récents. En entendant un sibilien aboyer des ordres tout en gesticulant, Dashvara comprit que ces travailleurs ne savaient même pas parler la langue commune. Il supposa qu’ils venaient de terres isolées, bien qu’il soit incapable de déterminer d’où. Sans doute, Tsu aurait deviné d’un simple coup d’œil. Le drow avait une grande expérience dans ce domaine.
Tandis qu’ils installèrent les autres Xalyas auprès du campement, ils guidèrent Dashvara entre les tentes jusqu’à un pavillon aussi grand que celui qu’avaient monté les Essiméens pour leur fête ; cependant, sur celui-ci, étaient dessinés de nombreux motifs bleus représentant l’oiseau des Dikaksunora auprès d’une fleur dorée, symbole personnel d’Arviyag.
Ils ne le firent pas entrer dans le pavillon proprement dit mais dans une petite tente contigüe et, sans surprise, ils l’attachèrent avec des fers à une lourde malle. Et ils le laissèrent là, sous le regard indifférent d’un sibilien qui montait la garde près de l’entrée. Son gardien avait tout l’air d’aller lui faire la conversation autant qu’une roche. Soupirant, Dashvara tenta de trouver une position confortable et, ne la trouvant pas, il soupira de nouveau, croisa les jambes et arrêta de s’agiter.
Vraisemblablement, Arviyag n’était pas pressé de lui parler, car, les heures suivantes, il ne donna pas signe de vie et Dashvara les passa dans cette même position, tendant l’oreille et écoutant les bruits du campement. Plus le temps passait, plus il se demandait si Arviyag n’attendait pas la fin de l’Alkanshé pour pouvoir sortir le sabre et exécuter les Xalyas sans offenser les Essiméens. Les exécuterait-il tous ? Ou seulement les guerriers ? Ou uniquement le meneur, comme il l’avait dit. Et comment réagirait alors son peuple ?
En se vengeant, Dash.
Il secoua la tête, sarcastique.
Sans sabres ? Penses-tu vraiment qu’ils sont si suicidaires ? Non. Avec un peuple à défendre, ils le défendraient. Ils tenteraient de s’enfuir. Et ils finiraient probablement aussi mal.
Il soupira.
Toujours en train d’imaginer le pire, Dash. Pense à Kuriag. Il est ton dernier salut. Le fils de celui qui a empoisonné toute la côte de l’Océan Pèlerin. Le loyal élève de Maloven, qui a gardé jusqu’alors un Oiseau Éternel intact. Voyons si celui-ci sera aussi intact quand il reviendra et découvrira deux-cents cadavres de l’Oiseau Éternel.
Il souffla et ses fers grincèrent et mordirent ses poignets. Ses pensées tourbillonnaient et une angoisse croissante s’enkystait en lui, une angoisse qui n’avait pas seulement à voir avec son peuple, non, elle avait aussi à voir avec lui et Arviyag. Avec la peur que lui inspirait cet homme. Il avait craint la mort, les brizzias de la Frontière, la perte de son peuple… mais cette peur était différente. C’était une peur marquée dans sa mémoire au fer rouge. Et avec elle, venait cette honte qu’il n’était jamais arrivé à surmonter complètement, bien qu’il sache rationnellement qu’un homme torturé se maintenait rarement ferme. Probablement, son seigneur père l’aurait fait. Mais lui non. Et c’est pourquoi il se sentait démasqué devant Arviyag, il se sentait sans défense parce que ce serpent avait vu qu’en réalité, le seigneur des Xalyas n’était qu’un lâche et, pire encore, un esclave brisé.
Veux-tu donc arrêter de penser des sottises ? se sermonna-t-il. Arviyag t’a torturé, Dash. Tu n’es pas un Oiseau Éternel de fer, tu es un homme. Et Arviyag en est un aussi. Lui aussi commet des erreurs. Songes-y. Lui aussi commet des erreurs, se répéta-t-il.
Dehors, il faisait nuit, les grillons stridulaient, l’eau du fleuve murmurait, le vent susurrait contre la toile de la tente et Arviyag n’apparaissait toujours pas. À présent, Dashvara s’était mis à regretter que Yira les ait accompagnés : il se taxait d’égoïste de s’être épris d’une âme aussi belle et de lui avoir demandé de se joindre à son clan pour le voir mourir dans la steppe deux mois plus tard. Ou pour le voir retourner à Titiaka, esclave comme avant.
Allons, Dash, as-tu oublié que, lorsque tu étais à Titiaka, tu as souhaité plus d’une fois abandonner ta liberté pour rester avec ta naâsga ? Tu vivais bien. Atasiag te donnait tout ce dont tu avais besoin excepté la liberté. Kuriag était même prêt à te la donner toute entière. La seule condition était de quitter la steppe. Uniquement ça. Uniquement de dire adieu à jamais à la mère qui t’a vu naître. Uniquement d’exiler ton clan et le tuer au-dedans.
Il humecta ses lèvres sèches. Sa langue était assoiffée. Et la position était si inconfortable que ses fréquents mouvements pour tenter de l’améliorer secouaient les fers fixés à la malle et ceux-ci écorchaient sa peau, lui causant une douleur cuisante.
Tout était sombre à l’exception de la lumière de la torche qui brillait à l’extérieur. Les paupières de plus en plus lourdes, ses yeux suivaient le vacillement hypnotisant des flammes quand ils virent soudain une ombre passer devant celles-ci. Un instant, il n’y accorda pas d’importance, il crut que ses propres paupières s’étaient fermées, mais alors il sentit un léger courant d’air et entendit un murmure.
— « Dash… »
Dashvara plissa les yeux et tourna la tête dans plusieurs directions avant de dire :
— « Tah ? »
Mais ce qu’il avait entendu n’était pas une voix mentale, c’était une voix de saïjit. Il se traita d’idiot de ne pas l’avoir reconnue aussitôt.
— « Naâsga », haleta-t-il tout bas, subitement inquiet. « Tu ne devrais pas… »
— « Chuuut… », le fit taire Yira, s’accroupissant à côté de lui. « Je crois avoir découvert où est Kuriag. J’ai entendu l’un des secrétaires de Garag mentionner le donjon d’Amystorb. Et Alta dit que ça se situe à l’ouest. Je vais aller le chercher. Et tu vas venir avec moi », affirma-t-elle. « Arviyag ne te touchera pas. »
Dashvara écarquilla les yeux dans l’obscurité, incrédule.
— « Quoi ? »
Yira venait de saisir les fers et elle s’appliqua à le libérer étouffant le bruit par des sortilèges. Allez savoir comment elle avait réussi à voler la clé… Dashvara secoua la tête.
— « Naâsga », chuchota-t-il. « Je ne peux pas… »
— « Ton peuple ne sait rien », l’interrompit Yira encore plus bas : « ils ne pourront pas le châtier plus qu’ils ne le font déjà. Fais-moi confiance. Viens », insista-t-elle.
Dashvara ne protesta pas. Fuir avec Yira était risqué, mais l’idée était mille fois plus attractive que de rester dans cette tente à attendre qu’Arviyag utilise de nouveau ses dés de torture sur lui… en se servant probablement de Tsu une fois de plus. Cette seule possibilité l’épouvantait. Non, il valait mieux partir et espérer qu’ils arriveraient à trouver Kuriag avant qu’Arviyag ne les trouve, eux.
Libéré de ses fers, il remonta le shelshami de sorte à couvrir son visage et suivit Yira dans une obscurité surnaturelle. Ils étaient entourés d’ombres harmoniques, comprit-il. Restait à savoir si ces trucs seraient suffisants pour tromper la vigilance essiméenne…
Au lieu de passer par l’entrée devant le gardien, ils passèrent par-derrière, déchirant la tente. Le campement était relativement silencieux en comparaison avec le bruit lointain des tambours qu’on percevait à Lamasta. Une lumière plus brillante que les autres attira l’attention de Dashvara. Entre les tentes, il aperçut quatre longues rangées de silhouettes allongées et son cœur se glaça. Durant un horrible instant, il s’imagina qu’Arviyag les avait tous tués… mais alors il perçut des mouvements et soupira de soulagement en voyant que son peuple était toujours vivant et bien vivant. Surveillé et enchaîné, mais vivant. Tout semblait indiquer que son peuple avait passé une journée bien plus épouvantable que lui… Brusquement, Yira le tira par la manche et Dashvara la suivit, contrôlant mal sa rage. Il se demandait encore si, finalement, il n’aurait pas dû rester quand ils se retrouvèrent hors du campement, sans que personne, apparemment, ne les ait vus.
Ils longèrent le bord du fleuve, où les arbres et arbustes leur occultèrent bientôt le campement et Lamasta. Durant un bon moment, ils ne dirent rien et se contentèrent de marcher dans le noir. Alors, Dashvara fit :
— « Naâsga… » Il sentit que Yira ralentissait le pas. « Comment as-tu trouvé la clé ? »
— « Mm… », dit-elle, amusée. « Un jeu d’enfants. Je l’ai volée au gardien. Le problème, c’est qu’il pourrait s’en rendre compte à tout moment. »
Dashvara souffla, secouant la tête.
— « Je ne sais pas si c’était une bonne idée… »
— « Tu aurais préféré rester et laisser Arviyag te torturer ? », répliqua Yira. « Je sais ce qu’il projetait. Cet homme… », sa voix se mit à trembler, « a parlé à Tsu. Je n’ai pas pu entendre ce qu’ils disaient. Mais Tsu était… très affecté. Surtout quand Arviyag lui a donné cet étui noir. Le pauvre drow s’est jeté à ses pieds. Vraiment, Dash. Tsu… lui qui est toujours si calme et si réservé… Par la Sérénité, je n’en croyais pas mes yeux », admit-elle dans un murmure.
Dashvara avait le cœur serré. Il se rappelait parfaitement l’étui noir où Tsu gardait autrefois ses dés de torture…
— « Ce serpent », siffla-t-il. Il étouffa un grognement, se calma, ou du moins essaya, et lança : « Nous avons besoin de chevaux. »
— « Zéfrek va nous les donner », assura Yira et, percevant la stupéfaction de Dashvara, elle expliqua : « Je lui ai donné les trois-cents dragons que mon père m’avait remis. »
Dashvara cligna des paupières, abasourdi.
— « Atasiag t’a donné trois-cents dragons ? »
— « Ouaip. Je ne pensais pas en avoir besoin, mais le capitaine dit qu’avec les Shalussis, c’est une technique qui fonctionne toujours. Et ça a fonctionné », déclara-t-elle en retrouvant un certain entrain.
Dashvara fronça les sourcils.
— « Le capitaine », répéta-t-il. « Le capitaine est au courant, alors. »
Yira hésita.
— « Oui… Et Alta aussi. Rien qu’eux, je crois. Et Sashava. »
Tous alors, déduisit Dashvara. Il haussa les épaules.
— « Tant qu’Arviyag ne s’en prend pas à eux… »
La simple idée que sa fuite puisse attirer des représailles sur son peuple l’emplissait d’une extrême tension. Il espérait seulement qu’Arviyag s’attacherait à le poursuivre, lui.
Interrompant ses pensées, Yira le prit par le bras pour l’arrêter et ils se baissèrent. Ils étaient déjà peut-être à six-cents pas du campement titiaka, ils s’étaient éloignés du fleuve et les arbres avaient laissé la place à des arbustes. Au-delà, s’étendait l’immense plaine du Kawalsh, qui séparait Lamasta de l’océan et des dunes d’Ergaïka. Il demanda :
— « Et tu es sûre que Kuriag se trouve dans les domaines d’Amystorb ? »
Il perçut le soupir de sa naâsga.
— « Non », avoua-t-elle. « C’est ce qu’il m’a semblé entendre dire au secrétaire. Je pourrais m’être trompée, mais c’est logique qu’ils soient à l’ouest. C’est la zone la plus sûre. Tout le reste pourrait être infesté de rebelles shalussis ou de nadres rouges ou… Bon, je ne crois pas que ses cousins aient laissé Kuriag partir dans une zone plus dangereuse, n’est-ce pas ? »
Dashvara souffla.
— « Non », admit-il, « à moins qu’ils n’aient l’intention de se débarrasser de lui. Cette meurtrière… nous ne savons pas encore qui elle voulait tuer. »
L’idée parut prendre Yira au dépourvu.
— « Eh bien », toussota-t-elle, amusée. « Toi aussi, tu commences à penser comme Atasiag Peykat, Dash. »
Dashvara roula les yeux.
— « Je me civilise. Malgré moi. C’est ici le point de rencontre ? »
— « C’est un peu plus loin. Tu vois quelque chose ? »
Yira s’était légèrement redressée. Dashvara sonda l’obscurité. Un vent hivernal sifflait à ses oreilles. Il venait de l’est, constata-t-il avec soulagement. Ce serait un avantage pour eux : le vent emporterait tout bruit qui puisse les trahir loin des oreilles de leurs ennemis et les alerterait, eux, de leurs poursuivants. En plus, cette nuit, la Gemme était bien visible dans le ciel et elle éclairerait leur chemin à travers le Kawalsh.
L’Oiseau Éternel des seigneurs de la steppe m’accompagne, se réjouit-il. Ou du moins il ne l’avait pas complètement abandonné… Il secoua la tête. Il ne voyait aucune trace de sentinelle dans la zone.
— « Allons-y », dit-il finalement.
Ils se levèrent et continuèrent à avancer entre les arbustes. Ils ne tardèrent pas à localiser les chevaux. Ils étaient sellés, frais et… merveille de la vie, ils avaient des outres pleines d’eau. Dashvara s’empressa d’écarter un instant le shelshami de son visage pour boire avant de faire lentement un tour sur lui-même. Il ne semblait y avoir personne dans les alentours. Et, cependant, il aurait parié qu’il y avait quelqu’un. Il caressa doucement le front de sa monture et, alors, à sa stupéfaction, il se rendit compte qu’il connaissait le cheval. C’était Soleil-Levant ! La surprise laissa la place à la confusion. Tinan n’avait-il pas pu transmettre son message à Kark Is Tork ? Celui-ci avait-il refusé le cheval ? Et comment se faisait-il que Zéfrek l’ait en sa possession si… ?
Il souffla.
— « Nous avons acheté nos propres chevaux ? »
— « Lifdor et ses gens ont volé des chevaux au hasard pour s’échapper et poursuivre la rébellion », expliqua Yira. « Et, avant que les Titiakas ne les confisquent, Zéfrek a profité du désordre pour cacher ces deux-là parmi les siens. »
— « Quatre », rectifia une voix au milieu des ombres. « Quatre chevaux. Quatre cavaliers. »
Dashvara se tourna, stupéfait.
— « Sîzan ! », s’exclama-t-il. Que diables faisait là Sirk Is Rhad ? L’Honyr approchait en tirant son cheval, et il ne venait pas seul. Quand il vit le quatrième cavalier et reconnut Tinan, Dashvara souffla. « Et vous allez me faire croire que Todakwa ne s’est rendu compte de rien ? »
— « Peut-être qu’il s’est rendu compte de quelque chose », avoua Yira tout en prenant les rênes de sa monture. « Mais, pour le moment, il n’a pas l’air pressé d’aider les Titiakas à récupérer leurs esclaves. »
Dashvara sourit.
— « Diables. Ça, c’est une bonne nouvelle. » Il inspira. « Je propose de chevaucher droit vers l’ouest. Je crois me rappeler où se trouve le donjon d’Amystorb. Je n’y suis jamais allé, mais, heureusement, Maloven m’a enfoncé les cartes dans la tête à coups de marteau… » Il se tut soudain en entendant des cris lointains provenant du campement. Oh, non, démons… si vite ? Il jura. « Mawer… Il vaudra mieux que nous filions. »
Ils guidèrent les chevaux hors des arbustes avant de les monter et de prendre la direction de l’ouest. Ils avançaient à un trot régulier, ne voulant pas fatiguer leurs montures. Avec un peu de chance, le temps que les Titiakas trouvent leur piste, ils auraient gagné suffisamment de terrain. Dashvara jetait de fréquents coups d’œil en arrière, s’attendant à voir surgir la lumière des torches à tout moment. Et il ne se trompa pas. Au bout d’un moment, il parvint à les voir au loin. Ils avaient peut-être deux milles d’avance sur eux. Peut-être moins. Il était difficile de calculer les distances dans le noir.
Ils traversèrent une petite rivière à la lumière de la Gemme et la petite ondulation de terrain leur fit perdre de vue leurs poursuivants. Ils en profitèrent pour accélérer le rythme durant un bon bout de chemin en remontant le cours d’eau avant de démonter pour laisser les chevaux se reposer. À présent, les torches de leurs poursuivants étaient à trois bons milles.
Bien que le vent froid continue de souffler et de les engourdir, tout était désert et tranquille sur la vaste étendue d’herbe. On voyait seulement de temps à autres quelque nuage d’insectes lumineux qui s’élevaient dans la nuit pour se reposer quelques pas plus loin.
— « Ce sont les alurhias », dit Tinan d’une voix sereine, en s’adressant à Yira. Le garçon marchait à côté d’elle, à quelques pas derrière Dashvara et Sirk Is Rhad, et le vent apportait ses paroles. « En oy’vat, cela veut dire messagères de paix. Elles sont les premières à fuir quand des troupeaux de nadres rouges ou d’écailles-néfandes approchent. En Xalya, nous savions lire leurs mouvements et, grâce à elles, nous pouvions deviner où étaient les nadres rouges avant qu’ils n’attaquent nos troupeaux. Quand elles se posent sur ta main, cela veut dire que tu es digne de confiance et que ton Oiseau Éternel n’a pas de mauvaises pensées. Et c’est vrai. Elles se posaient sans arrêt sur la main de Boron. »
Dashvara sourit en se rappelant. Bon, en réalité, si les alurhias se posaient tant sur le Placide, c’était plutôt dû à son manque de réaction qu’à des histoires de bonnes ou de mauvaises pensées, mais la croyance avait malgré tout son charme. Les murmures de Tinan et de Yira se perdirent dans la distance et Dashvara ne parvenait presque plus à les entendre. Sirk Is Rhad marchait à côté de lui, sondant la nuit. Du coin de l’œil, Dashvara l’étudia et se demanda pour la énième fois : pourquoi est-il revenu ? Finalement, il rompit le silence.
— « Sirk Is Rhad », prononça-t-il. « Je me réjouis que tu sois revenu et je te remercie de ton aide. Mais je pense que, maintenant, tu devrais retourner avec les Honyrs. »
À la lumière de la Gemme, il vit le steppien soupirer et secouer négativement la tête. Dashvara insista :
— « En venant avec moi, tu ne réussiras qu’à devenir un esclave comme moi. Mon Oiseau Éternel te doit plus que tu ne le crois. Et je te devrais encore davantage si tu me faisais une dernière faveur. » Il s’humecta les lèvres et se lança dans un murmure : « Emmène Tinan. C’est le seul que tu puisses sauver. Et c’est un garçon intelligent. Faute d’héritier direct… je le désigne, lui, comme seigneur des Xalyas. Tu es témoin, sîzan. Si je meurs ou si je reviens à Titiaka, je compte sur toi pour le lui dire. »
La demande était sortie de sa bouche spontanément. Il devina la surprise de Sirk Is Rhad. Peut-être était-il surpris qu’il choisisse un garçon de seize ans qu’il n’avait même pas vu durant ces trois dernières années ? Bon, comme disait Maloven, connais l’enfant et tu connaîtras l’homme. Il connaissait Tinan comme un frère de sang : il n’était pas sensible comme Makarva, il n’était pas impulsif comme Zamoy, ni paresseux comme Kodarah. Il était jeune, c’est un fait, mais Dashvara percevait en lui une âme de seigneur bien plus affermie que la sienne. Sa décision, en définitive, lui semblait tout à fait judicieuse.
— « Tu as ma parole », dit enfin l’Honyr. Durant un moment, on n’entendit que les sifflements du vent. Alors, il ajouta : « Mon père est parti avec un autre cheval. Il m’a demandé de te remercier pour ton cadeau, mais il dit qu’il ne peut l’accepter parce qu’il ne se sent pas digne d’un tel honneur. Je t’assure qu’il n’y avait pas d’ironie dans ses paroles. »
Dashvara acquiesça lentement sans bien comprendre de quelle sorte d’honneur il voulait parler.
— « Je te crois », dit-il cependant.
— « Je sais qu’il se sent coupable de te laisser en arrière », reprit Sirk Is Rhad après un silence. « Et je te demande de nouveau pardon en son nom, sîzan. Et au nom de mon peuple. Mon peuple a manqué envers toi. Et il a manqué à son Oiseau Éternel en condamnant le dernier seigneur de la steppe… » Il inspira. « Peut-être que tu ne le vois pas, sîzan, mais ce que mon peuple va perdre, ce qu’il abandonne, c’est l’espoir. À partir d’aujourd’hui, il ne sera plus qu’un clan mort, pardonné par un seigneur qu’ils ont abandonné… La pire des trahisons, ce n’est pas Sifiara de Rorsy qui l’a faite », murmura-t-il, « mais mon père. »
Dashvara secoua la tête et il allait protester contre son injuste condamnation, mais Sirk Is Rhad continua :
— « J’ai dit à Kark Is Tork que, s’il laissait en arrière le dernier seigneur de la steppe, il devrait aussi laisser en arrière son propre fils. Il m’a répondu de suivre mon Oiseau Éternel. Et c’est ce que je suis venu faire, sîzan. Je ne pensais pas rejoindre mon peuple parce que c’est mon peuple qui doit te rejoindre. Mais, si tu souhaites que je mette le garçon à l’abri, je le ferai. Je m’occuperai de lui. Mais je ne m’en irai que si tu me dis qu’il n’y a pas d’espoir. »
Dashvara demeura un moment saisi. Eh bien, Dash, qu’as-tu donc fait pour que cet homme qui te méprisait soit prêt à tout pour toi maintenant. L’Oiseau Éternel xalya doit déteindre… Mais voyons, Dash, se réprimanda-t-il intérieurement. Te moquerais-tu de ceux qui t’offrent leur loyauté ?
En réalité, il était bien loin de se moquer ; il se sentait plutôt profondément intimidé.
— « De l’espoir », répéta-t-il. Il arrêta Soleil-Levant et jeta un coup d’œil aux lumières qui continuaient à les poursuivre. Celles-ci avaient gagné pas mal de terrain. Il soupira, sombre. « De l’espoir, il y en a, oui. Mais pas en moi, sîzan, mais en Kuriag. Je suis peut-être un seigneur de la steppe, mais lui, c’est l’héritier d’une famille infiniment plus puissante. Nos croyances, nos valeurs, ne peuvent pas ouvrir la cage où est enfermé le clan. La force brutale lui serait funeste ; alors, il baissera la tête et il attendra que le jeune Titiaka utilise sa clé pour le libérer… ou l’emmène prisonnier jusqu’à la Fédération. » Il monta sur Soleil-Levant en s’efforçant de bouger le moins possible son bras et conclut : « C’est ça, la réalité, sîzan. Comme disait un sage steppien, si tu es moins fort que ton ennemi, apprend à te montrer faible et non obstiné : ta défaite sera moins violente. Et maintenant choisis : soit tu sauves mon héritier soit… », un sourire sardonique étira ses lèvres, « tu viens t’humilier avec moi. »
C’est à peine s’il attendit une réponse. Aussitôt, il appela :
— « Tinan ! Suis Sirk Is Rhad, là où il ira. C’est un ordre. Tu m’as entendu ? »
Il perçut dans l’obscurité la silhouette du garçon et sa réponse vint avec une pointe de confusion :
— « Oui, mon seigneur. »
— « Parfait. Et maintenant, avançons. Avec un peu de chance, à l’aube, nous parviendrons à voir le donjon. »
Ils remontèrent tous à cheval et continuèrent à chevaucher. Pour le moment, le mieux qu’ils pouvaient faire était de suivre le cours d’eau et d’espérer qu’ils ne se trompaient pas de chemin. Une bonne chose, c’était que leurs poursuivants perdaient du temps à suivre leur piste à tâtons dans l’obscurité et que leurs chevaux n’avaient peut-être pas autant d’endurance que les leurs. L’ennui, c’était qu’ils devaient aussi très probablement être accompagnés par un guide essiméen ou shalussi qui les conduirait avec beaucoup plus de discernement que Dashvara ne pouvait le faire, vu que celui-ci ne connaissait cette zone que d’après des cartes qu’il n’avait plus étudiées depuis peut-être plus de six ans.
Plus de la moitié de la nuit avait déjà passé quand Sirk Is Rhad lança :
— « Tu ne me laisses pas beaucoup le choix, sîzan. »
Dashvara acquiesça avec un léger sourire et répliqua :
— « Traverse le ruisseau et suis le chemin du nord. Avec un peu de chance, ils ne verront pas vos traces avant demain. »
— « Quoi… ? », haleta Tinan. « Je ne comprends pas… »
Dashvara répliqua :
— « Bon voyage, frères. Que l’Oiseau Éternel éclaire votre chemin. En particulier le tien, Tinan. »
Il talonna son cheval et, au fur et à mesure que Yira et lui s’éloignaient de l’Honyr et de Tinan, il sentit grandir en lui un espoir étrange et consolateur. Tinan allait être sauvé, ainsi que les cinq femmes xalyas et le petit Shivara qui étaient restés avec les Honyrs. Tinan allait rester dans la steppe. Et il continuerait d’y avoir un seigneur, n’en déplaise à Todakwa et aux étrangers… Il secoua la tête, souriant. Il ne sut pas très bien s’expliquer pourquoi cette idée l’emplissait de paix.
Hypocrite. Vraiment, tu ne te l’expliques pas ? Je vais te l’expliquer, Dash : tu as simplement pensé qu’avec un second seigneur de la steppe, le premier n’a pas besoin de se conduire comme tel, hein ?
Dashvara soupira longuement, mais il ne put s’empêcher de se sentir curieusement léger. Les lumières, derrière, continuaient à gagner du terrain.
Tant que ces lumières ne nous rattrapent pas avant celles de l’aube, nous aurons la possibilité de voir le donjon et de galoper vers lui…
Quand le ciel commença à bleuir, leurs poursuivants se trouvaient sensiblement plus près. Ils n’avaient pas dû perdre de temps pour s’assurer qu’ils remontaient le cours d’eau : ils savaient où il était. Aussi, les voyant si proches, Dashvara s’était pris à divaguer, s’imaginant qu’on les capturait. Qu’on les tuait. Et son espoir se changeait en une insupportable et étrange fatalité.
— « Dash ! », cria Yira, à quelques pas devant lui. « C’est le donjon ? »
Le cœur de Dashvara fit un bond. Il cessa de surveiller ses poursuivants et regarda avec une avidité anxieuse ce que Yira lui montrait. Là-bas, au loin entre les ombres du matin, à peut-être cinq milles, se dressait une structure de pierre en ruines. Dashvara tira sur les rênes et fit une moue pensive, les yeux brillants rivés sur la tour.
— « Je ne pourrais pas l’assurer », avoua-t-il. « Mais ça se pourrait. »
Ils donnèrent à boire à leurs montures et burent à leur tour avant de reprendre leur chevauchée. Ils étaient épuisés. Même Yira car, même si elle n’avait pas besoin de dormir autant, elle avait utilisé beaucoup d’harmonies pour se déplacer dans le campement titiaka sans qu’on la voie, et elle n’avait pas encore tout à fait récupéré. Heureusement, ils n’avaient pas trop forcé leurs chevaux jusqu’alors et, bien qu’ils aient trotté toute la nuit, ils avaient l’air d’avoir encore assez d’énergie. Et ils allaient devoir le prouver, comprit Dashvara, en jetant un coup d’œil en arrière : leurs poursuivants avaient accéléré l’allure.
— « À ce rythme, ils vont nous rattraper avant que nous n’atteignions la tour », calcula-t-il à voix haute. Yira lui rendit un regard inquiet et Dashvara sourit. « Maintenant, tu vas voir de quoi sont capables les chevaux steppiens, naâsga. Ne t’inquiète pas : aie confiance en ta jument. La mienne la guidera. »
Il tapota l’encolure de Soleil-Levant et lui dit d’une voix puissante :
— « Prouve que tu es la reine de la steppe, daâra. Oahey ! »
Et la course commença. Le terrain montait légèrement, mais il était régulier. Dashvara et Yira maintinrent un trot rapide durant un moment jusqu’à ce que leurs poursuivants, les voyant déjà sans difficulté dans l’aube naissante, poussent leurs montures au galop. Ils étaient une vingtaine et tous n’étaient pas des sibiliens d’Arviyag, loin de là. Dix l’étaient. Mais les dix autres étaient essiméens, sans aucun doute, et ils allaient en tête, contents de montrer à ces fils de la mer que leurs chevaux étaient meilleurs, qu’ils étaient de meilleurs cavaliers et que la steppe était leur terre. Au bout d’un temps, ils furent à moins d’un demi-mille… et la tour était encore à plusieurs centaines de pas. Dashvara scruta celle-ci. On voyait des chevaux et des tentes près des ruines, et un étendard. Un étendard blanc. Celui des Dikaksunora, avec un peu de chance.
— « Galope, Soleil-Levant ! », s’écria Dashvara en oy’vat en se relevant sur ses étriers. « Galope comme le vent ! »
Soleil-Levant s’anima et s’élança. À ce moment-là, elle n’eut rien à envier à Lusombre : elle traversait la steppe dans un fracas de sabots, avec l’élégance et la sécurité d’une véritable reine. Les chevaux des Titiakas étaient rapides… mais Dashvara était persuadé que Soleil-Levant remporterait la course. Il s’en assura en continuant à l’aiguillonner et à la louer et, pour ne pas être en reste, la jument de Yira la suivait de près. Il espérait seulement que sa naâsga, peu habituée à chevaucher, se fierait à l’instinct de sa monture.
— « Arigá rhad kab, dawana is set ! », cria-t-il. « Liá Liadirlá kab ! »
Galope comme le vent, reine de la steppe, vole comme le Liadirlá !
Ils arrivèrent au petit donjon d’Amystorb en ayant distancé les Essiméens. Dashvara laissa Soleil-Levant ralentir l’allure à sa guise tandis qu’il sondait le lieu. En plus des douze Ragaïls, il y avait là une vingtaine de sibiliens armés, constata-t-il avec un tressaillement. L’arrivée de ces deux cavaliers poursuivis avait révolutionné et réveillé tout le monde. Il aperçut la grande et forte silhouette d’Asmoan de Gravia sortant de sa tente orange et il vit un Ragaïl repousser le jeune Api et l’empêcher de sortir du campement pour assouvir sa curiosité. Mais il ne vit pas Kuriag Dikaksunora. Cependant, vu la présence des Ragaïls, il devait forcément être là.
Il descendit de cheval d’un bond et caressa le front de Soleil-Levant, lui murmurant à l’oreille :
— « Ayshat, Soleil-Levant. L’âme de la steppe vibre dans ton cœur. Sois mille fois bénie… »
— « Que signifie tout cela ? », rugit une voix.
Dashvara se retourna et se trouva face au capitaine Djamin. Le Ragaïl avait une expression sévère. Pas hostile, car il était difficile de se montrer hostile envers un homme qui ne portait pas d’armes. Mais il était clair que le revoir ne le réjouissait pas. Tout compte fait, depuis qu’ils se connaissaient, Dashvara n’avait fait que tromper sa vigilance.
Et l’heure était venue d’expier.
Devant des Ragaïls qui s’approchaient avec de moins en moins d’appréhension en constatant qu’il n’y avait aucun danger, Dashvara s’écarta de Soleil-Levant. Et, écartant également sa fierté, il s’agenouilla sur la terre steppienne et prononça bien haut :
— « Je suis venu présenter mes excuses à mon maître, Kuriag Dikaksunora, et lui demander miséricorde pour mon peuple. »