Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des esclaves
Ses frères les conduisirent jusqu’à l’une des rares maisons en pierre de la ville. Bien évidemment, Son Éminence Atasiag Peykat ne pouvait pas vivre dans n’importe quel taudis. Cela aurait été impensable, n’est-ce pas ? Avec une moue railleuse, Dashvara avança en suivant Wassag dans le couloir de pierre. Le Loup était vêtu de son habituelle tunique grise et de sa ceinture d’esclave. Il le fit entrer dans une pièce où Atasiag, installé à une petite table, griffonnait un message. Contrairement à Wassag, le fédéré ne revêtait pas comme à l’accoutumée sa tunique blanche et son ceinturon de magistrat : il avait des vêtements sombres et, à la ceinture, il portait deux dagues. Cet homme qui se tenait en face de lui était redevenu Cobra, le chef de la Confrérie du Songe.
Avec désinvolture, Dashvara s’assit sur la chaise qui était devant lui et lança :
— « Salut, Éminence. Alors ? Comment ça se passe ? »
Cobra arqua un sourcil et leva enfin le nez de son parchemin.
— « Je t’avais enterré une deuxième fois, Philosophe. Permets-moi de me réjouir de te voir de nouveau vivant. »
Dashvara esquissa un sourire en coin.
— « Je te le permets, Éminence. Et permets-moi à mon tour de te remercier d’avoir aidé mes frères à échapper. »
— « Oh. » Atasiag fit un geste vague. « C’était tout naturel. Nous sommes une famille, non ? »
— « Euh, oui, enfin… » Dashvara passa sa langue sur ses lèvres. « Tu as des nouvelles de Titiaka ? »
— « Et plus fraîches que toi », affirma Atasiag. Il tapota un message sur la table. « Les pigeons voyageurs sont un service fantastique. Rends-toi compte. Un message peut voyager de Titiaka à Matswad en moins de six heures. Cela ne te semble pas merveilleux ? »
— « Magnifique et admirable », approuva Dashvara, amusé. « Je suppose que cela signifie que tout Titiaka n’a pas été réduite en cendres. »
— « Loin de là », assura Atasiag. « Il leur a fallu trois jours, mais les Ragaïls ont fini par calmer la foule. Ça oui, le Conseil a été complètement ravagé et pillé. Les Légitimes ont fui comme des lapins. » Il sourit. « La moitié d’entre eux sont partis sur leurs bateaux à Dazbon, y compris les courageux Telv. » Il souffla, comme étouffant un rire. « L’autre moitié s’est retranchée au Palais Fédéral. Et certains d’entre eux ont commis la malheureuse erreur de tromper des Ragaïls. Ils leur ont dit que le Commandant leur ordonnait de les protéger, eux, au lieu de sortir aider leurs compagnons dans la ville. Imagine-toi », pouffa-t-il. « Quand il l’a appris, le Commandant de la Garde Ragaïle s’est irrité et a ordonné de les faire arrêter. » Il éclata cette fois d’un grand rire. « Qui peut bien avoir l’idée de tromper les Ragaïls ! Cela a dû être impressionnant à voir. Depuis, le Commandant a pris la liberté d’instaurer un Conseil Provisoire, dirigé par le capitaine Faag Yordark. Lui et son père font partie des rares Légitimes à s’être comportés comme de véritables dirigeants de leur peuple. » Il se leva de sa chaise en poursuivant : « Maintenant, ils viennent de me communiquer que les Légitimes emprisonnés ont été remis en liberté. Ils ont confisqué les biens de ceux qui ont fui et le Commandant a exilé les Nelkantas pour avoir appuyé la rébellion unitaire. Les Yim et les Stéliar doivent être en train de trembler et de prier pour que le Commandant ne les remarque pas trop. » Il secoua la tête, amusé. « Quand les Ragaïls veulent faire le ménage, ils ne font pas semblant. C’est eux qui ont instauré les Légitimes, il y a quatre-vingt-dix ans. Et maintenant, c’est eux qui les ont déposés. Ou du moins en partie. »
Dashvara le contempla, déconcerté. Atasiag semblait plus jovial que mélancolique après le revirement qu’avait opéré sa vie durant les derniers jours. Bon, il était également vrai que, d’après le peu qu’il savait de sa vie passée, ces brusques changements devaient être plutôt familiers pour lui.
— « Et Shéroda ? », demanda-t-il.
Atasiag arqua un sourcil.
— « Elle est ici. Sous ce même toit. Avec Aligra et les autres Frères de la Perle. Tu souhaites la voir ? »
Dashvara déglutit.
— « Non. Je demandais simplement. Et ma sœur ? »
Atasiag grimaça.
— « Elle est… dans l’aile est de la maison. Elle est… », répéta-t-il, « avec Lessi et avec d’autres personnes. »
Le regard étrange qu’il lui jeta alarma Dashvara.
— « Quelles autres personnes ? »
Atasiag s’arrêta près d’une porte latérale donnant sur une cour. Il lui fit signe de le suivre et Dashvara se leva.
— « Avec quelles autres personnes ? », insista-t-il tout en le suivant au-dehors.
— « Avec Lanamiag Korfu. Et quelque autre citoyen qui a fui avec lui. »
Sa voix était tranquille. Dashvara n’essaya pas de dissimuler sa contrariété.
— « Lanamiag Korfu », répéta-t-il. « Pourquoi diables héberges-tu le fils de l’homme qui t’a trahi ? »
Atasiag s’arrêta au milieu de la cour intérieure et sa bouche se tordit en un sourire, mais ses yeux demeurèrent sérieux.
— « Ne le demande pas à moi. Demande-le à Fayrah. Voici la chambre », indiqua-t-il. « Il est gravement blessé, Dash », ajouta-t-il. « Reste ici. Je vais aller chercher ta sœur. »
— « Éminence », l’appela Dashvara, mal à l’aise. « Si elle est avec lui, je préfère ne pas la déranger. Je… je lui parlerai à un autre moment. »
Atasiag haussa les sourcils avant d’acquiescer lentement.
— « C’est bon. »
Il y eut un silence embarrassé. Une brume matinale dansait sur les pavés de la cour. Elle semblait presque aussi vivante que la brume des Murmures.
— « J’ai tué Rayeshag Korfu », murmura enfin Dashvara. « C’était ton ami, n’est-ce pas ? »
Atasiag Peykat ne répondit pas immédiatement.
— « Celui qui finit par te trahir peut-il réellement être un ami ? », demanda-t-il brusquement. « Non, Philosophe. Ce n’était pas un ami. Comme je te l’ai dit, il requérait simplement mes services. Je lui inspirais un certain respect, davantage à cause de la Confrérie du Songe qu’à cause de mon titre de magistrat, mais… c’était un homme qui n’aimait pas les risques. Dès que les Dikaksunora ont commencé à le menacer sérieusement, il a changé de camp. Et il a commis une erreur. » Il sourit avec amertume. « Il ne pouvait pas imaginer qu’un steppien irait directement mettre fin à ses jours. Ni que les Akinoas, les grands ennemis des Xalyas, t’appuieraient. »
Dashvara baissa le regard sur ses mains et eut une moue de répugnance. Sa voix était rauque quand il dit :
— « J’en ai assez, Éminence. Assez de devoir lutter continuellement pour rester en vie. Assez des vengeances. Et déjà assez d’être dans cette île entourée d’eau. »
Atasiag esquissa un sourire compatissant.
— « Moi aussi, j’en ai assez. Sauf du dernier point. En plus, par définition, une île est entourée d’eau, Philosophe. » Dashvara roula les yeux et le Diumcilien ajouta : « Tu peux cesser de m’appeler Éminence, Dash. Nous ne sommes pas à Titiaka. »
Dashvara lui adressa un sourire moqueur.
— « Pourtant, avant tu aimais qu’on t’appelle comme ça. Éminence. »
Atasiag le détailla quelques secondes du regard avant de soupirer.
— « Tu as raison », avoua-t-il. « À Titiaka, il y a trop de mauvaises influences, je suppose. Parfois, j’ai l’impression que je suis à moitié idiot. »
Dashvara s’esclaffa discrètement.
— « Eh bien, c’est déjà un bon début. Quand tu auras totalement confirmé ton impression, j’arrêterai de t’appeler Éminence. Et je t’appellerai frère. »
Atasiag secoua la tête, amusé, et il allait répondre quand un tumulte se fit soudain entendre dans un des couloirs. Le cœur saisi, Dashvara se mit à courir traversant la cour en direction des cris… Il arrivait devant la porte du couloir quand celle-ci s’ouvrit à la volée et il vit un homme se ruer vers lui, un sabre à la main. Les yeux exorbités, il esquiva de justesse un coup létal qui lui frôla la poitrine. La seconde suivante, cinq Xalyas se jetaient sur l’assassin par-derrière, le désarmaient et le plaquaient contre le sol.
— « Ne le tuez pas ! », cria Dashvara.
Le souffle altéré, il s’approcha de l’homme. Tsu lui barra le passage et le prit par le bras.
— « Il t’a blessé ? »
Dashvara fit non de la tête.
— « Non », souffla-t-il. Il baissa le regard sur sa poitrine et sourit. « Ton amulette a dû fonctionner, Tsu. »
— « Qui diables es-tu ? », grogna Orafe à l’assassin. « Réponds ! »
Lui et Maef secouèrent l’homme. Le capitaine intervint patiemment :
— « Les gars, arrêtez de le secouer, voyons. Comment voulez-vous qu’il réponde comme ça ? »
Tous les Xalyas avaient rejoint la cour, suivis de Yira, Wassag, Yorlen, Dafys, Loxarios et son chien.
— « Qu’est-il arrivé ? », demanda Yira en courant vers Dashvara.
Dashvara la prit par la taille et la tranquillisa :
— « Rien, naâsga. Cet homme a essayé de me tuer, c’est tout. S’il est capable d’expliquer pourqu… » Il se tut d’un coup quand, le redressant, Maef leur permit à tous de voir le visage de l’homme. Il le reconnut immédiatement.
C’était Zéfrek de Shalussi. Zéfrek fils de Nanda.