Kaosfantasy. Cycle de Dashvara, Tome 2: Le Seigneur des esclaves

34 Les funérailles d’un roi esclave

— « Maître, maître, maître ! », s’écria Dashvara avec un large sourire. « J’ai trouvé la fleur dont tu m’as parlé. La plumesol ! C’est celle-ci, n’est-ce pas ? Je veux que tu la gardes, maître. »

Maloven ramassa les pétales dorés avec un sourire, mais, à la surprise et à l’indignation de Dashvara, il tendit le poing par-dessus des créneaux du donjon et lança les pétales au vent.

— « Les pétales ne sont que l’apparence de la beauté intérieure, petit. C’est la tige qui les produit. Qu’en as-tu fait, Dashvara ? »

— « Je… je l’ai arrachée et je l’ai jetée », bégaya Dashvara.

Maloven passa une main affectueuse sur sa tête d’enfant et murmura de sa voix de sage :

— « Tu as mal fait. L’Oiseau Éternel montre ses plumes au monde par ses actes. Mais les plumes tombent, se défont, changent et renaissent. Ce qui importe réellement est au-delà de ces plumes, quelle qu’en soit la couleur : tu trouveras une étoile dont peut-être toi seul pourras voir la lumière, mais l’important, c’est que, toi, tu la voies… Tu m’écoutes, Dashvara ? »

* * *

Il perdit connaissance peu après avoir prononcé son propre requiem et, quand il la reprit, quoiqu’à moitié, il ne sut s’il était mort ou vivant. Il avait perdu beaucoup de sang et il se sentait vide à l’intérieur, aussi exténué que lorsque le ternian Aydin Kohor l’avait soigné dans sa roulotte, sur la route de Rocavita.

La seconde fois qu’il se réveilla, il ouvrit les yeux et vit la Lune sur un ciel noir. Aux secousses, il comprit qu’on le transportait sur une litière. Ou était-ce un cercueil ouvert ? Il perdit conscience, cette pensée macabre en tête, avec la conviction qu’il avait cessé d’exister. Quand il revint à lui, il entendit un sanglot étouffé et une voix qui déclamait en diumcilien :

Que la Patience et la Sérénité le guident sur le chemin de la Foi et de la Mort.
Qu’avec Discrétion, Humilité et Courtoisie il se présente à Cili toute-puissante.
Qu’avec Constance il pénètre dans ses Domaines.
Et qu’il soit Digne et Brave face au Sacrifice que la Vie lui a confié.
Fais, Cili, par Compassion, que cette âme ingrate, esclave et païenne qui porta dans sa première vie le nom de Dashvara de Xalya s’élève jusqu’à ton trône.
Fais que, par Sympathie, ses péchés soient accueillis et pardonnés par ta noble bienveillance…

Dashvara ouvrit les yeux, étourdi. Il vit, dressé devant lui, un elfe vêtu d’une longue tunique bleue et mauve. Il se trouvait dans le salon d’Atasiag Peykat.

Petit à petit, ses paroles acquirent un sens dans son esprit et elles lui semblèrent si ridicules qu’un instant, il ne les crut pas. Cependant, comme le prêtre continuait à parler, il dut commencer à contempler la réalité : incroyablement, il était installé dans un cercueil ouvert, couvert de tissus colorés. Il ouvrit ses poings rigides et découvrit un morceau de bois sculpté en forme d’aigle. Dashvara le reconnut aussitôt : c’était celui qu’il avait donné à l’inspecteur Rondouillard à Compassion. Comment diables se faisait-il qu’il soit à présent entre ses mains ?

Alors il se mit à considérer sérieusement le fait qu’il était bel et bien mort et qu’il se trouvait dans une sorte de paradis ou quelque chose comme ça. Mais les morts ont-ils si mal à la tête aux paradis de Cili ?, pensa-t-il avec ironie. Fatigué d’écouter les délires de ce prêtre cilien, il prit une inspiration et se redressa. Ou du moins il essaya : il n’eut la force que de lever un de ses bras.

Immédiatement, une clameur de stupéfaction s’éleva dans la salle. Dashvara vit Fayrah tomber évanouie. Des visages le cernaient de tous côtés, remarqua-t-il. Que faisaient ces gens chez Atasiag ? Je dois sortir de là, feula-t-il mentalement. Mais il était trop fatigué. Trop affamé et assoiffé. Et à moitié mort.

Il était vêtu d’une tunique blanche impeccable, constata-t-il. Depuis quand réservait-on un enterrement aussi fastueux à un esclave ? Son aspect et la situation lui semblèrent si incongrus qu’il ne sut comment réagir : devait-il se sentir horrifié d’avoir failli être enterré vivant ou devait-il rire de cette folie ?

Le fort tumulte tira le prêtre de ses oraisons ; quand l’elfe baissa les yeux, il porta les mains à sa tête en clamant :

— « Que les Grâces aient pitié de nous, il est vivant ! »

Dashvara grimaça.

— « Bien sûr que je suis vivant », grogna-t-il. Seul un bruit guttural s’échappa de ses lèvres.

Quelqu’un l’aida à sortir du cercueil et à s’allonger sur un des sofas du salon. C’était Wassag. Il portait des habits bleu clair, la couleur de la mort en Diumcili.

— « Le Roi est vivant ! », exclama une voix qu’il ne reconnut pas.

L’exclamation fut reprise par d’autres personnes qui parlèrent de résurrections et de miracles. Depuis le sofa, Dashvara les regarda, la mine abasourdie.

— « Le Roi ? », répéta-t-il. Cette fois, il réussit à articuler les syllabes. Ses yeux se fermèrent de pure fatigue.

— « Par la Sérénité », souffla la voix tremblante de Tsu. « Que tous sortent. Éminence, dis-leur de sortir. Il est vivant, mais il est très faible. »

Dashvara sourit intérieurement. A-t-on jamais vu ça, un esclave donnant des ordres à son maître… Et, le comble, c’est qu’Atasiag s’adressa à tout ce cortège inconnu en disant :

— « S’il vous plaît ! Un peu de respect. Sortez ou vous finirez par le tuer avec vos cris. S’il vous plaît », répéta-t-il. « Sortez. Rentrez chez vous. Oui, je vous le promets, je vous informerai de son état demain à la première heure. Et maintenant, par les Grâces de Cili, accordez-nous un peu de paix. »

Le chahut se calma peu à peu et les bruits de pas se firent de moins en moins nombreux. Quelqu’un lança :

— « Longue vie à son Oiseau Éternel ! »

Dashvara ouvrit les yeux et croisa le regard fervent d’un jeune Diumcilien portant une tunique bleue et une ceinture dorée. Que diables faisait un citoyen à parler d’Oiseaux Éternels ?

— « Dash », fit la voix de Tsu. « Tu m’entends ? »

Dashvara sépara ses lèvres.

— « Je t’entends », répondit-il. « De l’eau. S’il te plaît. »

— « Bien sûr. »

Des pas s’éloignèrent et d’autres approchèrent.

— « Yorlen, Wassag », lança la voix d’Atasiag. « Emmenez Fayrah dans sa chambre. Lessi, accompagne-les et prends soin d’elle. Léoshu, dis aux croque-morts de retirer le carrosse funèbre. Rassure-les et dis-leur que je payerai les frais de transport de toute façon. Philosophe », enchaîna-t-il. Il se dressa près du sofa et Dashvara put voir son expression émue. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres quand il dit : « Tu es indestructible. »

Dashvara inspira doucement.

— « Pas tant que ça. »

— « Tu étais mort », ajouta Atasiag. « Totalement mort. Quand Faag Yordark t’a fait porter ici, ton cœur ne battait plus. Tu es incroyable, Philosophe. »

Dashvara expira.

— « Qui étaient ces gens ? », demanda-t-il.

— « Mmpf. Des étudiants », répondit Atasiag. « Des admirateurs de ce vieux Maloven. Il leur a dit que tu étais le dernier Roi de l’Oiseau Éternel. » Il s’assit près de lui. « C’était ton maître, n’est-ce pas ? »

Dashvara n’eut même pas la force de s’étonner.

— « Oui », confirma-t-il dans un murmure.

L’eau arriva enfin et Dashvara crut sentir jaillir de nouveau l’énergie dans son corps quand il acheva le premier verre. Il en but un autre, et un autre, jusqu’à ce que Tsu l’arrête.

— « Cela suffit. Maintenant dors. Je te donnerai davantage d’eau quand tu te réveilleras. »

Dehors, on entendit une soudaine agitation.

— « Daaash ! »

— « Dashvara ! »

— « Frère ! »

C’étaient les Xalyas. Le sang tambourinant contre ses tempes, Dashvara lança un regard suppliant à Atasiag.

— « Tu peux les laisser entrer ? »

Tsu marmonna tout bas. Atasiag hésita mais finit par accepter et il se leva pour aller leur ouvrir la porte. Ce fut comme si une marée d’orcs avait soudain envahi la maison. Mais ce n’étaient pas des orcs : c’était son peuple.

— « Fils ! », exclama Zorvun, la voix tremblante, tombant à genoux devant lui. « Tu étais mort. J’ai vraiment cru que tu l’étais. Ces Diumciliens enterrent les gens de n’importe quelle façon. Oh, Liadirlá, comment te sens-tu ? »

Dashvara ne put se concentrer que sur ce que dit le capitaine. Il sentit sa main serrer la sienne avec fermeté et il sourit.

— « Je me sens, ce qui n’est déjà pas mal. Dis-moi », ajouta-t-il dans un filet de voix, « comment diables ceci est arrivé là ? » Il montra l’aigle de bois qu’il tenait dans son poing. « Je l’avais donné au Rondouillard. »

Les yeux de Zorvun brillaient.

— « Oh. Je crois qu’il a appris ce qui t’était arrivé par des amis étudiants et il est venu. Les Diumciliens ont pour coutume d’offrir des objets aux morts. Écoute, Dash. Maintenant, ne meurs pas, hein ? Ça ne se fait pas de jouer avec nos sentiments. »

— « Exactement », appuya Orafe, les joues humides. « Si tu ressuscites, ressuscite pour de vrai. Ne fais pas le makarveur. »

Tous sans exception pleuraient. Même Sashava. Makarva et Zamoy s’étaient agenouillés près du capitaine et le premier, le visage émacié, prononçait tout bas une prière à son Oiseau Éternel. Les autres gardaient tous un silence chargé d’émotion. Dashvara esquissa un sourire tremblant, le cœur plus vivant que jamais.

— « Tu ne devais pas t’entraîner au solfata, Mak ? », murmura-t-il.

Makarva sourit et inspira bruyamment.

— « Les Yordark nous ont renvoyés avec toi. Ils nous ont déclarés “inutilisables”. Je n’aurais même pas pu monter à cheval te sachant mort », avoua-t-il.

— « Je ne suis pas mort », assura Dashvara. « La résurrection n’existe pas. Maloven te le dirait. »

L’expression de Makarva changea subtilement. Le capitaine soupira.

— « Il est mort, Dash. Il y a deux jours. C’était l’homme le plus vieux que j’aie connu dans toute ma vie de Xalya. »

Dashvara garda le silence. Il ne put se sentir tout à fait triste parce que, tout compte fait, Maloven avait eu une vie relativement bonne et très longue. “L’Oiseau Éternel vole dignement mais finit toujours par se poser”, pensa-t-il. Il regretta seulement de ne pas avoir eu le temps de parler avec le shaard pour le remercier. Il déglutit. Les paroles qu’il venait de prononcer lui parurent soudain d’un humour très noir.

— « Je n’ai jamais tout à fait compris son Oiseau Éternel », murmura-t-il enfin.

Il regarda de nouveau ses frères et sourit.

— « Je me suis rappelé ce qu’il m’a dit sur les pétales. “L’important, ce ne sont pas les plumes, mais la force qui les soutient”. Quelque chose comme ça. » Il marqua un temps d’arrêt, pris de vertige, et il murmura : « Que Son Oiseau Éternel repose en paix. Je vais méditer ses paroles pendant que je dors. » Il ferma les yeux, inspira et ajouta : « J’essaierai de rester en vie. Je vous le promets. »

— « Allons, sortez », leur suggéra la voix douce d’Atasiag Peykat. « Je prendrai soin de lui comme de mon propre fils. »

Dashvara entendit des bruits de pas puis la voix rauque du capitaine dire à Son Éminence :

— « Les Xalyas te remercient. »

Quand le salon plongea dans le silence, Dashvara rouvrit les yeux et serra l’aigle de bois contre sa poitrine. Atasiag le couvrit aimablement avec une couverture, s’assit dans un fauteuil avec un livre, croisa les jambes et adressa à Dashvara un léger signe de la tête.

— « Dors tranquille, mon ami. Je veillerai sur tes rêves », lui promit-il.

Dashvara referma les yeux, épuisé. Il pensa à dire au fédéré que, la prochaine fois, il ne prenne pas la peine de lui payer un cercueil et un prêtre cilien, mais il s’endormit avant même de pouvoir ouvrir la bouche.

Quand il se réveilla, ils l’installèrent dans un lit, dans la bibliothèque d’Atasiag, et, durant le reste de la journée, Dashvara s’appliqua à avaler de l’eau et de la nourriture et à dormir. Atasiag passa des heures à écrire des parchemins à son bureau ou à lire des livres dans son fauteuil. Tsu venait régulièrement vérifier le pouls du Xalya et le sonder avec les sortilèges d’endarsie ; à la cinquième apparition du drow, Dashvara lui lança :

— « Alors ? Je suis prêt à être enterré ? »

Le drow l’observa, acheva son sortilège et secoua la tête.

— « Pas tout à fait », répondit-il. « Si tu continues à dormir, peut-être que tes poumons finiront par guérir. Je ne perçois plus aucune trace de venin de serpent rouge. Avec un peu de chance, tu as réussi à l’éliminer complètement en perdant tant de sang. Je n’en sais rien, sincèrement : ta maladie est incompréhensible. »

Dashvara le scruta et, après une hésitation, il murmura :

— « Toi, tu as toujours cru que je finirais par en mourir, n’est-ce pas ? »

Les yeux rouges du drow reflétèrent la réponse mieux que toute parole.

— « Je ne te donnais pas plus de quelques mois », admit-il. Il jeta un coup d’œil inexpressif à Atasiag Peykat, assis à son bureau avant d’ajouter : « J’attendais que ta garantie arrive à son terme pour en parler à Son Éminence et ainsi m’assurer que… qu’il ne te rendrait pas au Conseil s’il découvrait ta maladie. » Il fit une moue. « De toutes façons, je n’avais pas non plus beaucoup d’espoir que d’autres médecins puissent faire quelque chose pour toi », avoua-t-il. « J’ai reçu la même éducation qu’eux à l’Université et, depuis le début, j’ai vu que ton état était difficilement réparable. Je n’ai même pas pensé à vérifier tes énergies quand ils ont dit que tu étais mort. J’étais si… convaincu. Le médecin des Yordark a dû penser que tes énergies se décomposaient naturellement. J’ai été idiot de ne pas le vérifier. » Il lui adressa un regard apaisant en reprenant : « Mais, maintenant, il se peut que les choses aient changé. Je ne saurais dire pourquoi, ton état ne semble plus aussi critique. »

Dashvara continua à le regarder, essayant de deviner s’il était sincère avec lui. Il pensa le lui demander, mais il se contint. Il préférait le croire.

— « Bien. Alors, vous devrez supporter le seigneur de la steppe encore un peu », sourit-il.

Tsu lui rendit son sourire et lui tendit un objet.

— « Qu’est-ce que c’est ? », demanda Dashvara, curieux. Cela ressemblait à une pièce de monnaie en argent, cependant elle n’était pas frappée avec les habituels sceaux diumciliens ou dazboniens, mais façonnée avec, au centre, le profil d’une femme elfe couronnée.

Tout en l’aidant à passer la courroie autour du cou, le drow expliqua :

— « C’est l’Hakassu que tu as vu en Ariltuan qui me l’a offerte. Elle est censée porter chance. »

Dashvara écarquilla les yeux et jeta un coup d’œil vers Atasiag. Celui-ci continuait à examiner son parchemin.

— « Il sait tout », l’informa Tsu. « Il sait que je travaille pour les Hakassu. Ou… du moins que j’ai travaillé pour eux », rectifia-t-il en voyant Atasiag arquer un sourcil. « Apparemment, les Yordark et les Korfu projettent d’accélérer des négociations de paix avec Shjak. Ils ont commencé par délivrer Saazi, la femme que tu avais vue sous la tente du capitaine Faag. C’était une Hakassu. Et finalement ils ont permis que la reine Shaazra “s’évade” enfin. La reine de Shjak », précisa-t-il face au regard dérouté de Dashvara. « C’est la femme qui apparaît sur le médaillon. Enfin, en principe, elle n’est pas reine, mais c’est une Hakassu et, avant que les armées fédérales ne la capturent il y a cinq ans, elle avait beaucoup d’appuis. D’après ce que j’ai entendu, du moins. Le cas est que Shaazra s’est enfuie la même nuit où je me suis éclipsé, le jour de la fête des Kondister. Apparemment… hum… l’évasion a bien failli être annulée parce que deux des drows qui devaient l’aider boitaient. À ce qu’il paraît… euh… ils ont croisé des sauvages en pleine nuit, sur la Place de l’Hommage. » Il toussa délicatement et Dashvara se mordit la langue.

Bien qu’Alta ait déjà exprimé ses soupçons sur le sujet, Dashvara n’avait pas cru jusqu’alors que Tsu soit impliqué dans une histoire de négociations entre Diumcili et Shjak. Ou plutôt qu’il ait été impliqué, se corrigea-t-il en jetant un coup d’œil curieux à Atasiag. Il regarda de nouveau le médaillon et le profil de la drow lui sembla soudain trop… majestueux. Il s’éclaircit la voix.

— « Bon. Eh bien tant mieux. » Il sourit. « Maintenant, il faut juste espérer que cette Shaazra est un peu plus sage que Saazi et qu’elle ne prétend pas anéantir la Fédération. Si elle l’est, je suppose que bientôt tout le monde fêtera la paix. Espérons qu’elle durera. Bon », il bâilla. « Dis-moi, Tsu, combien de jours ont passé depuis que je suis… euh… mort sans être mort ? »

— « Quatre », répondit Tsu calmement. « Le médecin des Yordark a d’abord essayé de te nourrir. Puis nous t’avons tous cru mort et… »

— « Et on m’a mis dans un cercueil », conclut Dashvara avec un petit rire nerveux. « Comme quoi, quand Lumon disait que nous n’étions plus vraiment vivants, il n’était pas si loin de la réalité. »

Tsu grimaça. Il tendit la main et lui toucha doucement le front tout en se levant.

— « Je ne te dérange pas plus. Dors, frère. » Il s’inclina vers Atasiag et sortit de la bibliothèque.

Dès que la porte se referma, le fédéré laissa sa plume dans l’encrier et, après quelques secondes de silence, il observa :

— « On dirait que tu vas mieux. » Il marqua un temps d’arrêt avant d’ajouter : « Je m’en réjouis. »

Dashvara caressait le médaillon d’argent avec des doigts distraits.

— « Tu t’en réjouis comme un ami ou comme un maître d’esclaves, Éminence ? »

N’obtenant pas de réponse, il tourna la tête vers Atasiag. Celui-ci avait l’air songeur.

— « Les deux », dit-il enfin. « Je ne suis pas aussi fermé que tu sembles le croire. Mais mets-toi à ma place, Philosophe. Je suis né dans une famille de citoyens aisée, avec cinq esclaves, et parmi eux un précepteur qui était un fervent défenseur du système diumcilien ; il a même refusé sa liberté quand mon père la lui a proposée parce qu’il considérait qu’il devait donner l’exemple. Il était un peu fou, je le reconnais, mais… sincèrement, la condition des esclaves a sa raison d’être, tu ne crois pas ? C’est légal et naturel. Certains doivent créer et d’autres, organiser. Qu’en serait-il de Titiaka si tous se mettaient à organiser et que personne ne crée rien ? Et inversement, qu’en serait-il de Titiaka si tous créaient et que personne n’organise ? »

Atasiag était bavard. Dashvara esquissa un sourire.

— « Le chaos ? La ruine ? L’autodestruction ? » Il rit doucement. « Un jour, un vieux Shalussi m’a dit : l’enfant joue, le jeune travaille, l’homme ordonne et le vieillard parle. Visiblement, les Shalussis s’organisent par tranche d’âge et les fédérés par condition et provenance. Nous, les Xalyas, nous nous organisons tous ensemble et nous créons ce dont nous avons besoin sans devoir asservir personne ni écarter personne. Si nous n’avions pas eu des voisins aussi belliqueux, nous nous serions très bien débrouillés », affirma-t-il.

Atasiag haussa les épaules et se leva pour se dégourdir les jambes tout en répondant :

— « Vous n’étiez pas plus de quelques centaines. On ne peut pas comparer. En plus », sourit-il, « les Xalyas n’ont-ils pas un seigneur auquel ils doivent obéissance ? N’est-ce pas une forme d’esclavage ? »

Dashvara fit une grimace.

— « Là, tu as mis le doigt sur un point sensible », avoua-t-il. « À la place d’un dieu nous avons un seigneur qui, selon la tradition, joue le rôle de frère et de dirigeant. »

— « C’est-à-dire, toi », prononça Atasiag en s’asseyant sur une chaise près du lit.

Dashvara se mordilla la joue.

— « C’est-à-dire, moi », confirma-t-il enfin. « Selon la tradition », répéta-t-il. « Mais, en toute rigueur, je suis trop jeune pour être seigneur. »

— « Ah ! Alors, dans ton peuple, il y a aussi des séparations selon l’âge », ironisa Atasiag.

Dashvara arqua un sourcil.

— « Tu veux que nous jouions à qui trouve le plus de défauts dans son clan ? Bien, bien. Pour commencer, ton clan est conquérant comme les Akinoas, hypocrite et esclavagiste comme les Essiméens et aussi belliqueux que les Shalussis. Et, en plus, ses citoyens se divertissent avec des sottises. Je ne dis pas que toute ta société soit une absurdité, je dis seulement qu’une grande partie l’est. »

Il se tut et, se rappelant soudain à qui il parlait, il pâlit un peu. Atasiag, cependant, se contenta de prendre un air pensif. Finalement, il dit :

— « Ton clan est orgueilleux comme les Dikaksunora, conservateur comme les Korfu et aussi fanatique que certains prêtres ciliens. Et, c’est précisément pour ça que je vous apprécie autant », sourit-il.

Dashvara laissa tomber le médaillon sur sa poitrine. Il ne sut pas très bien comment réagir à ses dernières paroles, aussi s’enquit-il :

— « Fanatique ? »

— « Mm », confirma Atasiag. « Les Xalyas, vous êtes des fanatiques de vos Oiseaux Éternels. Tu vois ? Tu t’offusques déjà. »

— « Je ne m’offusque pas », répliqua Dashvara. « Explique-moi. En quoi suis-je un fanatique de mon Oiseau Éternel ? »

Atasiag croisa las bras, le regardant avec des yeux souriants.

— « Toi, peut-être pas tant que ça », reconnut-il. « Mais la plupart de tes hommes le sont. J’ai l’impression que leurs esprits fonctionnent comme un seul homme. Un Xalya n’est rien sans ses frères. C’est ce que m’a dit Arvara il y a quelques jours. » Ses yeux sombres le sondèrent. « Tu ne les as pas vus quand ils ont reçu la nouvelle de ta mort. Je craignais qu’ils perdent la tête et deviennent incontrôlables. Je leur ai même fait retirer les armes avant, au cas où. Mais cela n’aurait pas été nécessaire. Ils sont restés comme tétanisés. J’ai eu peur de tous les perdre, je te le jure. On aurait dit que, sans leur seigneur, le clan était condamné à mort et eux avec. Pendant trois jours, ils sont morts avec toi dans ton cercueil, Dashvara de Xalya. »

Dashvara soutint son regard quelques secondes avant de le détourner vers le plafond de la bibliothèque.

— « Si ça, c’est du fanatisme, alors, moi aussi, je suis un fanatique, Éminence. »

— « Ne me mal interprète pas », dit doucement Atasiag. « J’admire la loyauté qui existe entre vous. Et je l’envie. Mais votre mode de vie est autodestructeur. Vous placez vos espoirs en une personne qui représente votre “Dahars” et vous êtes capables de perdre l’instinct de survie et de mourir pour elle. »

— « Ils s’en seraient remis », assura Dashvara. « Tu exagères. »

Atasiag esquissa un sourire et une lueur d’affection passa dans ses yeux.

— « Je n’exagère pas. Tu aurais dû les voir. On aurait dit des cadavres ambulants, si tu me pardonnes l’expression. Enfin, ne pense pas qu’à Titiaka, nous sommes moins sensibles aux morts des proches, mais nous sommes beaucoup plus… individualistes. Vous autres, vous ressemblez à une ruche d’abeilles. »

Dashvara se détendit et sourit.

— « Merci. C’est le meilleur compliment que j’aie entendu depuis longtemps. Écoute cette histoire, Éminence », fit-il soudain. « Nous la racontions aux enfants, dans notre peuple. Un jour, un loup solitaire rencontre une meute de congénères et apprend qu’ils recherchent un louveteau perdu dans la steppe. Comme il ressent de la curiosité, il les suit longtemps jusqu’au jour où il leur demande : vous n’allez jamais vous rendre, frères ? Un vieux loup s’approche et lui répond : nous cherchons notre fils depuis cinq ans, mais nous ne nous rendons pas parce que notre cœur nous dit qu’il est encore en vie et nous n’abandonnons pas les nôtres. Alors, le loup solitaire comprend que c’est lui qu’ils cherchaient. Il se sent alors ému face à la constance et à l’amour que lui a témoignés sa meute et il décide de dire adieu à sa vie solitaire en se rendant compte que la vie est bien plus belle quand on fait de bonnes actions pour ses frères. » Il sourit et conclut : « Les Xalyas, nous donnons tout pour notre clan et notre Dahars. Nous sommes des frères, nous avons confiance en nous et nous demeurons toujours dignes. Dignité, confiance et fraternité », murmura-t-il. « Cela ne me semble pas un mode de vie si autodestructeur. Peut-être un peu orgueilleux et obstiné. Mais c’est notre façon d’être. »

Atasiag secoua la tête avec une moue profondément pensive.

— « Merci pour le conte. » Il sourit, se leva et plaisanta : « Il vaudra mieux que je te laisse dormir, sinon tu finiras par me convertir en Xalya. »

Dashvara souffla, amusé.

— « Je ne convertis personne, Éminence. Je ne suis qu’un philosophe. »

Atasiag le surprit quand il inclina brièvement la tête vers lui. Il rangea un peu son bureau puis sortit de la bibliothèque avec plusieurs rouleaux de parchemin. Dashvara esquissa un sourire.

Je ne sais pas si tu te convertiras en Xalya, fédéré, mais sans doute ton Oiseau Éternel est plus ouvert que je ne le croyais. Il bâilla et laissa ses paupières se fermer toutes seules.